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Territoire - La Tribune AURATourisme - La Tribune AURA

Des hommes de bien au pays des troubadours

Dominique Myriam Dornier

Publié le 30 mai 2014 à 13:06 - Mis à jour le 30 mai 2014 à 14:55

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A Sarrians tout près de Châteauneuf du Pape, Serge Férigoule qui cultive en biodynamie le domaine « le Sang des Cailloux », reçoit le pépiniériste Frédéric Chastan, installé à Orange. Ces acharnés du travail, sérieux et bons vivants, sont dans leur rapport à la nature, les garants formels d’une précieuse boussole en ces temps troublés.

Né en 1830, à Maillane,  Frédéric Mistral porte le patronyme d'un élément naturel qui est à la fois une bénédiction pour les vignerons, mais peut aussi par sa violence, devenir un fléau. Sa mère qui voulait, en hommage au grand astrologue de Saint Rémy de Provence, lui donner le prénom  « Nostradamus », s'était vue opposer un refus poli mais ferme de la part des autorités.

Le poète se réclamait des Troubadours, et opposait le français de la classe bourgeoise et le latin des lettrés, à la langue provençale, infiniment riche et fleurie : il faut dire que la Provence, rattachée tardivement au royaume de France (en 1482) conserva son indépendance juridique jusqu'à la Révolution, même si l'occitan fût par contre, rapidement  interdit. Dans la même lignée, Serge Férigoule, qui  évoque comme si ils s'étaient vus hier le roi René : prince, poète et grand  mécène, a bataillé ferme avec l'administration pour donner à ses enfants leurs prénoms : Frédéri sans c  pour son fils. Azalaïs, Doucinello et Floureto, pour ses filles, évocation des comtesses de Provence, dont les prénoms sont inscrits à tour de rôle, au fronton de ses cuvées.

Un vigneron provençal pointilleux

Provençal pointilleux sur la langue, le vigneron est ici dans la défense heureuse et joyeuse d'une identité qui n'est en rien une fermeture  à l'autre et au monde. Que nenni ! Comme le terroir, kaléidoscope subtil d'un ensemble cosmique qui  créé un équilibre, il s'agit de  résister au laminoir qui voudrait faire croire que l'univers doit  s'adapter au  projet matérialiste uniformisé de l'homme contemporain. Dans ce coin baigné d'une lumière crue, ceux qui prétendent être encore vivants et libres dans le silence de la nature, sont bien présents. Mais ici, on ne dit pas tout, on suggère : « Mon père ? Il ne fallait pas trop le chercher » dit le vigneron en riant pour résumer... On devine que lui non plus…

La gestion du  domaine est à présent familiale, et ses enfants adhèrent à  la vitalité  et aux choix drastiques de leur père. Issu d'une famille de maraîchers traditionnels qui produisait tout sur sa propriété, et vivait ainsi quasiment en autarcie, Serge Férigoule avait l'idée de revenir à la terre, dans les années 1970, et c'est l'œnologie qu'il a choisie.

Le Sang des cailloux 2
Photo d'illustration (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)

Un retour au jardin

« Ce qui nous rassemble avec Serge, c'est la dureté de notre travail, c'est un boulot ingrat, mais aussi le sens de l'apprentissage des savoirs. » explique Frédéric Chastan. Pépiniériste depuis 4 générations, il se démarque des grandes enseignes par la qualité de ses plants,  et les conseils qu'il prodigue, notamment en encourageant l'utilisation des variétés locales. Il fait partie du réseau des Horticulteurs  et Pépiniéristes  de France, qui propose d'offrir une dizaine d'arbres fruitiers aux villes, villages, écoles  qui présentent  un programme pédagogique et environnemental de qualité.

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Il encourage vivement le retour au jardin, pour oublier les légumes insipides des grandes surfaces. Le respect de la genèse d'une plante, et son adéquation avec  l'espace local, sont  évidemment au centre de  sa démarche : « Quand tu  viens  à la maison pour tes plants de tomate, tu sais qu'ils ne sont pas bourrés à l'engrais et au pesticide pour gagner du  temps ! Je les considère comme des êtres vivants qui ont le droit de bénéficier d'une vraie croissance. En sachant que le petit plant, si on coupe sa tige au scalpel, on s'aperçoit qu'il a déjà  en formation des petits fruits de tomate. Il a une  mémoire, c'est impressionnant ! » Dit-il  au vigneron, qui approuve.

Aujourd'hui la vigne se débrouille seule

Arrivé sur la propriété en 1979, Serge Férigoule a pris conscience  de l'ampleur de la tâche : « J'ai vite vu qu'il y avait un travail  pas possible, et je m'y suis consacré, pour avoir une crédibilité  vis  à vis de l'ancien propriétaire. »  En 1990, l'achat des terres était encore possible, mais le prix du foncier a depuis explosé. « En 1991, j'ai arrêté de désherber chimiquement, entre autres, quand j'ai vu  le nombre de fois qu'on passait et la montagne de factures ! »  Aujourd'hui, la vigne se débrouille seule, toute la biodiversité étant encouragée et préservée par les traitements et les épandages élaborés en son temps, par Rudolf Steiner. Serge Férigoule n'a pas de mots assez durs pour fustiger « ces énarques qui n'ont jamais mis les pieds dans une vigne, et la mafia agricole qui enrichit toujours les mêmes ». Pour le vigneron,  les primes sont données de façon honteuse : par exemple, il faut arracher et replanter les cépages choisis par l'administration et dans l'année, alors que la terre doit se reposer.

Sa résistance lui coûte cher en trésorerie, mais c'est le prix de sa liberté. La réglementation européenne des vins bios, appliquée depuis août 2013, qui permet en fait, d'ouvrir le marché  aux négociants et aux coopératives, le rend un brin colérique (voir encadré) : « On autorise la chauffe des moûts! » s'exclame t-il ! C'est un scandale ! » Mais s'il a beaucoup de griefs, il n'a pas le temps de militer.

Le Sang des cailloux 3
Photo d'illustration (Crédits : Photo DR)

Chaque cépage fait briller l'autre

En bouche le vin est exceptionnel, la biodynamie c'est la voie royale pour sa qualité. Essentiellement vivant et d'une grande pureté, le blanc par exemple, qui est élaboré avec six cépages : c'est comme si la vie palpitait avec  ses arômes subtiles, son équilibre, sa finesse, sa droiture. Pétales d'acacia, effluves printanières des fruits en devenir, minéralité, tout est parfait déjà sur un cru 2012 !  Un vin qui évoque une toile de Monet animée, vibrante.

« Les assemblages font que les qualités ne s'additionnent pas mais se multiplient, c'est exponentiel chaque cépage fait briller l'autre ! » Explique Serge Férigoule, fier du  résultat, et il y a de quoi. Dans la lumière dorée du  couchant, ses vignes en échalas se dressent, fringantes, au pied du Ventoux enneigé. « Elles communiquent »,  dit-il d'un air entendu, avec  celles du  voisin ; mais ces dernières  ont l'air toutes tristes en comparaison, comme emprisonnées de l'intérieur. « Là on est en période de dormance, la vigne se repose. Il faut revenir en mai, c'est là  que l'on comprend ce qui se passe : l'adéquation du  terroir et des gens qui travaillent. Ici c'est vivant. » Conclue t-il  le visage éclairé par un grand sourire.

À lire également

  • Des hommes de bien au pays des troubadours

La réglementation européenne des vins bios.
Appliquée depuis août 2013 pour permettre aux vignerons  d'obtenir le label bio européen, elle propose un cahier des charges précis pour la  vinification, qui n'existait pas auparavant. Les vins étaient « issus de raisins bios », mais en cave, rien n'était légiféré. Cependant beaucoup de substances  sont encore  autorisées, comme les copeaux de chêne pour enrichir la couleur, différents acides, et des techniques discutables comme le chauffage des moûts  qui sont loin de faire l'unanimité des vignerons « authentiques ».


Domaine Le Sang de Cailloux.

  • Sarrians (Vaucluse)
  • 18 ha
  • 6 salariés.
  • Appellation Vacqueyras.
  • Rouge et Blanc

Dominique Myriam Dornier

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