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La croissance élitiste

Jean-Luc Stalon

Publié le 08 janvier 2020 à 10:30

Jean-Luc Stalon est, depuis avril 2019, le représentant résident du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Cameroun.

Jean-Luc Stalon est, depuis avril 2019, le représentant résident du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Cameroun.

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La croissance élitiste est le produit du système libéral. Elle représente l'ensemble des combinaisons de comportements économiques, politiques et socioculturels qui génèrent une richesse dont la répartition renforce les inégalités et les positions de rente de l'élite dominante.

Le processus de globalisation financière et économique qui s'est accéléré à partir des années 1980 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne est caractérisé par sa rapidité et son ampleur en termes de croissance économique, de développent des échanges commerciaux, d'évolution des techniques de communication et d'information et l'évolution du marché du travail.

Il y a lieu de constater que le capital et le travail circulent librement à travers des frontières politiques qui sont restées figées dans une configuration des Etats-nations. Le choc créé par ces deux mouvements contradictoires a conduit à un désordre dans la gouvernance mondiale en amplifiant les déséquilibres économiques mondiaux et un accroissement des inégalités entre les élites dominantes et les masses populaires.

L'impact direct de cette situation de désordre est que les pays du monde ont du mal à gérer l'économie des marchés, à endiguer ses effets pervers et les inégalités gagnent du terrain aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. En effet à ce jour, les inégalités augmentent dans toutes les régions du monde. Selon le rapport sur le développement humain 2019, même si l'indice de développement humain a progressé globalement depuis 1990, en l'ajustant aux inégalités, il recule notamment de plus de 30,5 % en Afrique subsaharienne et de 25,9 % en Asie du Sud. Ce rapport met l'accent sur la nécessité impérative d'analyser les inégalités au-delà des revenus, des moyennes et du temps présent.

En vérité, que l'on soit au nord ou au sud, les frustrations croissent partout dans le monde et les crises, émergent tel un mythe de Sisyphe avec des solutions difficiles à mettre en œuvre. Ainsi au Liban, la taxe sur WhatsApp a lancé un mouvement sans précèdent de contestation, la population en appelant au départ de l'ensemble de la classe politique. L'augmentation du prix du pain au Soudan a emporté le régime dans une vague de contestation sans précèdent ; le ras-le-bol de la classe moyenne en cours de paupérisation en France symbolisé par le mouvement des gilets jaunes, et d'autres mouvements de contestation en Algérie, au Chili, constituent entre autres le marqueur de l'ancrage des frustrations et des inégalités dans le monde. Fruit de la croissance élitiste, ces inégalités rendent compte du fait que le monde dans lequel nous vivons est inégal, et l'est de plus en plus. La distribution de la richesse mondiale et des revenus constitue un enjeu mondial de premier plan.

Aujourd'hui, ces inégalités se consolident au niveau du développement humain. Partout manifestes, elles s'érigent comme des entraves à la dignité humaine, nuisant aux économies, aux politiques, aux projets et programmes de développement humain, de lutte contre les injustices et de développement durable et s'expliquent par ce que j'appelle le phénomène d'accélération de la croissance élitiste.

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La croissance élitiste est le produit du système libéral. Elle représente l'ensemble des combinaisons de comportements économiques, politiques et socioculturels qui génèrent une richesse dont la répartition renforce les inégalités et les positions de rente de l'élite dominante. Elle émerge dans un contexte où l'ordre social était supposé être menacé par la révolte des masses, alors que c'est l'inverse qui s'est produit, la principale menace provenant de ceux qui sont au sommet de la pyramide, les nouvelles élites du capitalisme avancé, adoptant des comportements similaires et un dédain grandissant pour les valeurs et les vertus qui fonde l'idéal démocratique.

Le phénomène de croissance élitiste est le noyau dur des déséquilibres et des inégalités observées dans le monde d'aujourd'hui. Non seulement il autorise et sacralise l'élite dans la captation des ressources, la recherche du profit absolu, mais aussi met-il en joue, un système économique qui dévore les ressources naturelles et endommage durablement l'environnement avec des changements climatiques qui ont probablement atteint un point d'irréversibilité. En effet, dans toutes les sociétés, pays et régions du monde, les élites influencent une idéologie centrée sur l'accumulation des richesses à tout prix, délaissant les grands idéaux des lumières en s'abandonnant à un consensus apathique, où le business et l'affairisme ont remplacé l'affrontement des projets de société. Conservateurs et progressistes se divisent sur les moyens de réaliser les mêmes valeurs portées par l'ingénierie essentiellement financière et spéculative.

À lire également

  • Quels moteurs de croissance pour l'Afrique ?
  • Christophe Lecourtier : « La croissance de l'Afrique ne passe pas uniquement par de grands projets industriels »
  • Malgré une croissance solide, l'Afrique reste confrontée aux problèmes d'emploi et aux inégalités [Rapport UA/OCDE]
  • Perspectives : malgré un ralentissement mondial, la croissance s’accélère en Afrique subsaharienne [rapport]

A l'aune du dernier virage pour l'atteinte des Objectifs du développement durable en 2030, la communauté internationale se trouve face à ses responsabilités : opérer un tournant majeur pour bâtir un monde plus juste et plus équilibré. Cela invite fortement à s'interroger sur l'effectivité et l'efficacité de la solidarité internationale et du multilatéralisme, tel est à mon avis le plus grand défi de la décennie qui commence.

Jean-Luc Stalon

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