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Jean-Pierre Raffarin : «Le monde a besoin de politique, pas des coups de sang de Trump»

Marie-France Réveillard

Publié le 28 mai 2018 à 09:50 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:55

Raffarin denonce le "bavardage populiste" de wauquiez

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Charles Platiau

Le Quotidien Numérique

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Jean-Pierre Raffarin plaide pour le retour du multilatéralisme à travers son association, « Les Leaders Pour la Paix » (LPP) dédiée aux crises internationales. Inquiet par la présidence de Donald Trump, l'ancien Premier ministre de la France veut aujourd'hui «chasser la haine des relations internationales!»

Dans quelles conditions avez-vous décidé de créer les « Leaders Pour la Paix » (LPP) ?

Jean-Pierre Raffarin : J'ai pris la décision un soir à l'Elysée, alors que nous recevions le président tunisien autour d'un grand dîner très amical et festif. Beaucoup de gens pensaient à la Tunisie d'Hammamet ou de Sidi Bou Saïd et aux beaux étés qui font rêver les Français... Pourtant, je pensais que la Tunisie avait besoin d'autre chose que de nos rêves. Cette jeune démocratie est en train de franchir les étapes de la démocratisation que la France a mis plus d'un siècle à traverser! J'ai pensé qu'il fallait éveiller les consciences sur les risques liés aux processus démocratiques, non pas comme des Français qui pensent à la Tunisie, mais en réunissant tout le monde...

Précisément, Ban Ki-Moon, Irina Bokova, Romano Prodi, Enrico Letta, Tertius Zongo ont notamment rejoints LPP. Comment les personnalités des « Leaders pour la Paix » ont-elles été sélectionnées?

Jean-Pierre Raffarin : Je voulais construire un groupe composé d'anciens Premiers ministres ou de ministres des Affaires étrangères, d'Universitaires et de Prix Nobel pour réfléchir aux crises émergentes. J'ai cherché à réunir des membres qui acceptent le dialogue et qui partagent tous ce consensus sur la dangerosité du monde (...) J'ai reçu de nouvelles propositions d'ailleurs et le board pourrait bientôt s'agrandir... Parmi les personnalités de LPP, il y a par exemple Monsieur Alexandre Orlov, qui est un négociateur russe hors-pair.

Comment renforcer le multilatéralisme plébiscité par LPP dans une période marquée par le retour du «hard power» ?

Jean-Pierre Raffarin : Il faut bien maîtriser les situations et les expliquer. Méfions-nous de l'unilatéral, du «Je décide! Je fais! J'engage!» Trump et quelques autres, décident de façon unilatérale de changer le lieu de leur Ambassade en Israël, de sortir de l'Accord de Paris ou de l'Accord sur le nucléaire iranien... Pourtant, il faut continuer à dialoguer, y compris avec un traité imparfait. On n'aura pas un accord parfait dès le premier essai mais il faut accepter de gagner progressivement des situations de confiance et chasser la haine des relations internationales !

Quel est le fonctionnement des « Leaders Pour la Paix » et quelles sont ses ressources ?

Jean-Pierre Raffarin : LPP organisera une conférence et présentera un rapport par an. Notre premier rapport a été rédigé par le diplomate Pierre Vimont et enrichi par les leaders. Nous organiserons des visites sur le terrain où nous apprécierons la situation et nous rencontrerons les dirigeants. Tout au long de l'année, nous allons promouvoir les idées inscrites dans notre rapport. Nous allons également travailler sur les sanctions pour éviter les effets contre-productifs. Je pense à l'exemple russe où elles donnent plutôt le sentiment d'être un message antioccidental...

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Financièrement, nous fonctionnons avec un budget de mécènes, sans argent des pouvoirs publics, de manière plafonnée, afin d'éviter un seul gros mécène. Le budget en phase de croisière sera compris entre 500.000 et 1 million d'euros, l'essentiel étant destiné aux déplacements. Cela étant, l'énergie des leaders reste bénévole.

Quelles sont les nouvelles menaces auxquelles la communauté internationale sera confrontée à court terme?

Jean-Pierre Raffarin : Les menaces climatiques et l'eau sont très importantes... Les problèmes de migrations avec tous les vieux démons de l'ethnocentrisme voire du racisme doivent également être regardés avec profondeur. Ensuite, je m'inquiète de la multiplication des plateformes de cybercriminalité qui apparaissent un peu partout dans le monde.

La finalité du rapport Vimont est-elle de proposer des pistes en matière de règlement des conflits ?

Jean-Pierre Raffarin : Nous ne nous intéressons pas aux crises qui sont déjà traitées par le Conseil de Sécurité des Nations Unies mais aux crises émergentes. Nous essayons de proposer des solutions nouvelles pour des crises peu médiatisées car nous manquons de créativité en ce qui concerne la paix alors qu'on travaille beaucoup sur la guerre. On souhaiterait que des écoles et des universités travaillent davantage sur les sujets de paix pour enrichir la boîte à outils diplomatiques.

Le 10 mai, Angela Merkel déclarait : «Le temps où l'on pouvait compter tout simplement sur les États-Unis pour nous protéger est révolu». D'une certaine manière, l'arrivée de Trump ne représente t-elle pas une occasion pour les Européens de se tourner vers de nouveaux interlocuteurs ?

Jean-Pierre Raffarin : Il provoque des réactions, c'est évident... Globalement, Trump fait courir des risques au monde. La paix représente un travail long et difficile de négociation. Elle n'est pas donnée et les décisions de Donald Trump négligent cet effort de la communauté internationale...

Au sujet de l'Iran, il faut remettre le pays autour de la table des négociations pour l'intégrer à la communauté internationale (...) A titre personnel, je n'ai jamais pensé que la guerre pouvait résoudre les problèmes. On a vu que ce qui s'est passé en Libye, le succès militaire est devenu un échec politique... En 2003, Jacques Chirac avait raison. L'intervention militaire peut parfois être utile pour le maintien de l'ordre ou quand il y a une solution politique mais aujourd'hui, le monde a besoin de politique, pas des coups de sang de Trump qui fragilisent le multilatéralisme. L'ONU doit être renforcée et non contournée pourtant le Président des Etats-Unis veut se retirer de l'UNESCO...

Quelle sera la place du continent africain dans les travaux de LPP ?

Jean-Pierre Raffarin : Il est clair que certaines questions stratégiques liées à l'eau, à l'environnement, à l'emploi et à l'insertion des jeunes, concernent l'Afrique. Nous faisons face à un défi majeur sur le front de l'emploi. Il existe une forme de désespoir et on a été surpris de constater qu'il y avait souvent des diplômés parmi les jeunes qui rejoignent les groupes terroristes (...) Nous avons également des sujets qui sont à « l'étude de l'étude » comme l'accès aux médicaments de qualité et la lutte contre la contrefaçon.

Vous êtes réputé pour être un « spécialiste » de la Chine : quel regard portez-vous sur leurs positions géostratégiques, en Afrique particulièrement ?

Jean-Pierre Raffarin : La Chine est passée d'une phase d'émergence à ce qui ressemble à du leadership, rejoignant les « grands » de ce monde. Elle a une vision globale et le Président chinois n'hésite plus à se rendre sur des zones de conflits. Il est allé en Arabie saoudite et en Iran. Aujourd'hui, la Chine assume son rôle de puissance internationale mais elle n'a jamais été impérialiste... Elle a découvert l'Afrique très tôt sans chercher à la coloniser, étant plutôt dans une logique d'échange. Cependant, les Chinois arrivés récemment sur de grands chantiers internationaux, ont eu tendance à s'isoler et ont rencontré quelques problèmes d'intégration... Toutefois, nous devons continuer à travailler ensemble, en particulier sur les investissements en pays tiers, y compris avec la Chine qui dispose d'une capacité d'investissement considérable.

Un an après son arrivée à l'Elysée, comment appréhendez-vous la politique internationale d'Emmanuel Macron?

Jean-Pierre Raffarin : Il reprend une position stratégique de la France en parlant avec tout le monde. Il est donc allé en Chine et il a montré qu'il pouvait aussi parler avec l'Inde (...) Je crois par ailleurs, qu'il a eu raison de dire que derrière le président Trump, il y avait le peuple américain (...) Sur le continent africain, on peut aussi avoir des désaccords avec les Chefs d'Etats mais il faut respecter les peuples car il est un important qu'à un moment ou à un autre, on puisse renouer les liens avec les populations...

S'agissant des frappes conjointes en Syrie, je pense que l'intervention est venue à contretemps. Barack Obama l'avait envisagée à un moment où les choses étaient plus certaines mais tout ceci est venu très tardivement...

Je suis devenu un partisan du dialogue, y compris au cœur des difficultés (...) Il faut trouver des solutions car, ou on se tire dessus, ou on se parle... S'il faut choisir : on se parle !

Est-ce qu'à l'instar de Jean-Louis Borloo, vous vous apprêter à parcourir le monde pour proposer des «nouvelles solutions» ?

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Jean-Pierre Raffarin : (Sourire) Non, pas comme Borloo. LPP représente une sorte de laboratoire du multilatéralisme. On va travailler ensemble pour dégager une puissance. Nous avons déjà réussi les 2 premières étapes : réunir un bon groupe et avoir un solide rapport. Ensuite, on ne va pas faire des escales dans toutes les capitales «à la Jean-Louis Borloo», nous irons sur deux ou trois théâtres d'opérations faire un travail approfondi avec des évaluations annuelles pour en tirer des choses concrètes.

Marie-France Réveillard

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