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Nathalie Delapalme : « Les ressources financières allouées aux statistiques en Afrique sont insuffisantes »

Photo de Ristel Tchounand

Ristel Tchounand

Publié le 11 novembre 2019 à 05:10 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:46

Nathalie Delapalme, Directrice exécutive et membre du Board de la Fondation Mo Ibrahim.

Nathalie Delapalme, Directrice exécutive et membre du Board de la Fondation Mo Ibrahim.

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Ex-haut fonctionnaire française, Nathalie Delapalme dirige depuis huit ans la Fondation Mo Ibrahim du milliardaire britanno-soudanais. Tous les deux ans, l’organisation, qui a pour vocation la promotion de la bonne gouvernance en Afrique, publie un rapport sur l’état des lieux. Mais après celle de 2018, une édition 2019 parue le 15 octobre et intitulée « Agendas 2063 et 2030 : l’Afrique est-elle sur la bonne voie ? » relève les progrès des pays et met l’accent sur les challenges encore à relever pour atteindre les objectifs de développement. Interview.

La Tribune Afrique - Treize ans après le lancement de l'Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG), avez-vous le sentiment que le message de la Fondation est entendu par les Etats ? Pourquoi cette édition 2019?

Nathalie Delapalme - Tout à fait. Cela fait plusieurs années à présent que nous suivons les tendances en matière de gouvernance publique sur l'ensemble du Continent et nous constatons effectivement que non seulement des efforts, mais des progrès ont été accomplis. Nous avons choisi de faire ce rapport cette année précisément parce que dans le fond, nous sommes à 10 ans avant l'échéance des objectifs du développement durable [ODD, NDLR] et à mi-chemin du premier plan décennal de l'agenda africain 2063. C'est donc un bon moment dans le fond pour faire une pause et regarder honnêtement où on est et voir où il faut fournir davantage d'efforts ou davantage d'attention pour être sûre de mettre en œuvre efficacement ces différents objectifs et ces différentes ambitions. Nous sommes tout à fait optimistes sur la capacité des pays africains à progresser dans ce sens.

Qu'ont-ils fait de mieux dans le temps ?

Compte tenu de l'importance des challenges auxquels le continent est confronté sans doute plus que aucune autre région du monde, que ce soit en matière de changement climatique, de crises politiques, de ressources naturelles ou encore et surtout d'explosion démographique, ce qui a été accompli est absolument considérable. Pour nous, le challenge premier et qui revient à travers les différentes études que nous avons pu faire, c'est la capacité des Etats africains à fournir des perspectives à la jeunesse. Car dans le fond, quelque-soit la croissance économique des pays africains en particulier dans certains pays où elle est souvent impressionnante-, la croissance économique courra toujours derrière la croissance démographique. Or, nous sommes aujourd'hui face à une jeunesse africaine qui, d'ici la fin du siècle, devrait être équivalente au double de l'ensemble de la population européenne. Il est absolument essentiel de leur donner des perspectives. C'est cela l'enjeu majeur du Continent africain.

Le nouveau rapport sur la gouvernance en Afrique pointe un "Data gap" important, particulièrement en matière de démographie, qui handicape le suivi des agendas 2030 et 2063. Jusqu'à quel point la précision dans le suivi de ces objectifs pour les pays est-elle capitale ?

C'est un sujet majeur qui représente un des objectifs qui a conduit à la création de la Fondation Mo Ibrahim. L'idée dans le fond est qu'on ne peut définir et mettre en place des politiques publiques efficaces si on ne sait pas d'où on vient, où on veut aller et si on y va correctement. En d'autres termes, sans disposer de données solides, il est impossible d'avoir des politiques publiques efficaces. Et ceci n'est pas juste valable pour la mise en œuvre des objectifs de développement, mais plus généralement pour toute définition de politique publique. En ce sens, la capacité à disposer de données robustes fiables et partageables sur les sujets majeurs qui touchent au développement des pays africains est absolument capitale.

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C'est vrai qu'à titre d'exemple, on constate aujourd'hui encore sur le continent africain que très peu de pays disposent d'un système d'état civil d'enregistrement des naissances et des décès qui soit convenable. Il y a forcément des efforts à faire à ce niveau. Encore une fois, si les pays ne connaissent pas précisément leur population, il leur est très difficile de mettre en place des politiques publiques et il sera évidemment très difficile de savoir si on va dans le bon sens et si on accomplit les progrès nécessaires en matière d'atteinte des objectifs de développement.

Dans l'Indice Ibrahim, cinq pays dont le Sénégal se démarquent en matière de Système statistique public (périodicité, ponctualité, désagrégation, ainsi que l'indépendance des bureaux nationaux des statistiques), tandis que des pays comme le Gabon figurent au bas du tableau. Comment les retardataires dans ce domaine peuvent-ils améliorer leur performance ?

Indice Mo Ibrahim
Photo d'illustration (Crédits : Mo Ibrahim Foundation)

Nous n'avons pas vocation à donner des conseils en la matière. Mais lorsqu'on regarde les pays qui réussissent et ceux qui sont plutôt à la traîne, on constate que les ressources financières allouées aux instituts de statistiques nationaux sont insuffisantes. C'est ce qui frappe tout de suite. Je dirais même que l'intérêt politique accordée aux statistiques est insuffisant. Car, la consolidation des systèmes des statistiques n'est pas, à priori, un sujet qui passionne les électeurs. Pourtant, il s'agit d'un sujet politique majeur. Encore une fois, c'est déterminant pour mettre en place des politiques publiques efficaces. Je dirais même que c'est une question de souveraineté. Il me semble qu'un gouvernement doit avoir à cœur de maîtriser ses propres données, qu'il s'agisse de données de population, d'inégalités, d'emplois..., parce que c'est la meilleure façon pour lui de maîtriser la définition de ses propres politiques.

La question des statistiques, sur le Continent, n'est donc pas considérée à la mesure de son importance ?

Non. Et je pense que ce n'est pas uniquement en Afrique, je pense que c'est vrai partout. Généralement quand on parle de statistiques, l'opinion publique ne considère pas cela comme un sujet passionnant, mais plutôt comme un sujet très technique, très aride, quelque chose qui relève d'experts qui travaillent dans le coin sur leurs machines. Et je pense qu'ils ne mesurent pas à quel point c'est absolument déterminant, fondateur pour tout le reste. La question des statistiques et des données n'est pas un sujet d'experts en chambre, c'est vraiment un sujet qui concerne tout le monde. Si on commence par l'état civil, on traite l'identification des personnes, ce qui est un vrai problème aujourd'hui sur le continent africain. Il y a énormément d'individus qui n'ont pas d'identité. S'ils n'ont pas d'identité, ils ne peuvent pas voter, ils ne peuvent pas être inscrits à l'école, ils ne peuvent pas acheter un terrain, ils ne peuvent pas hériter, ... L'accès à l'identité est un droit humain fondateur. C'est donc peut-être la capacité à faire mesurer à quel point c'est un sujet fondateur qui est important.

En matière d'opportunités économiques, le rapport pointe les efforts à fournir. Au rythme auquel avancent les Etats, au regard de la mobilisation notamment financière qui s'intensifie et du centre d'intérêts que représente de plus en plus le Continent sur la scène internationale des affaires, l'Afrique est-elle sur la bonne voie ?

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Il y a incontestablement un attrait considérable du continent africain qui est décrit par beaucoup -et à juste titre d'ailleurs- comme la dernière frontière de ce siècle avec un potentiel absolument considérable, mais qui reste encore à mettre en œuvre. Ce que nous faisons dans notre rapport en utilisant les données disponibles sur quinze ans, c'est tout simplement de mettre en exergue les points sur lesquels il y a encore des marges d'amélioration. En ce qui concerne la question opportunités économiques durables, il y a un certain nombre de points d'attention, comme par exemple l'accès à l'électricité ou la couverture numérique, 66% de la population du Continent est encore offline. C'est donc un aspect sur lequel il faut travailler, comme les infrastructures de communication intracontinentales qui sont essentielles si on veut avancer sur l'intégration régionale, comme le décalage qu'il y a entre l'offre d'éducation et la capacité à répondre exactement aux besoins du marché du travail... Ce ne sont pas des critiques, mais simplement des points d'attention sur lesquels il faut porter l'effort si on veut effectivement tirer le maximum du potentiel absolument considérable du Continent africain.

Propos recueillis par Ristel Tchounand.

Ristel Tchounand

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