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Sécurité privée : de quoi la compagnie Garda est-elle le nom en Afrique?

Raouf Farrah, analyste politique spécialiste des questions du Maghreb et du Sahel

Publié le 26 avril 2017 à 10:11 - Mis à jour le 26 avril 2017 à 10:14

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Devant le guichet d'une banque, à l'entrée d'un édifice gouvernemental ou lors d'un événement culturel, la compagnie montréalaise Garda est massivement présente sur le marché de la sécurité privée au Québec. En moins de 30 ans, le groupe est devenu la plus importante organisation du secteur, offrant ses services aux quatre coins du globe.

Garda, c'est d'abord le nom d'une multinationale canadienne qui a su tailler sa place au sein d'une économie de la sécurité privée, marquée par une concurrence redoutable. Après plus d'une décennie au Moyen-Orient, initiée à l'aube des interventions américaines en Afghanistan (2001) et en Irak (2003), Garda World - filiale mondiale du groupe - compte dorénavant conquérir le marché africain.

Tripoli, Mombassa, Mogadiscio, Kinshasa font partie de la longue liste des villes où la multinationale offre déjà ses services. Mais Garda voit grand. Elle aspire à doubler son chiffre d'affaires en Afrique dans les prochaines années. Et au vu de la situation sécuritaire actuelle, tout porte à croire qu'elle pourrait atteindre ses objectifs. En réalité, plus le continent s'enlise dans des crises sécuritaires, plus l'inventaire des clients s'allonge.

Mais que sait-on des opérations de Garda World en Afrique? Comment engage-t-elle ses agents? Sous quelle législation opère-elle lorsqu'elle intervient dans des zones de non-droit? Comment obtient-elle ses contrats dans un marché où les appels d'offre sont presque inexistants? Les réponses à ces questions sont souvent impénétrables.

Toutefois, il n'est pas incongru d'affirmer que les pratiques de Garda en Afrique témoignent d'une réalité amère. En avril 2016, le documentaire danois « The Child Soldiers' New Job » a dévoilé aux yeux du monde certaines d'entre-elles. Dès 2011, Aegis -filiale britannique du groupe racheté en 2015- avait embauché 2500 agents provenant de Sierra Leone pour ses contrats en Irak. Il s'est avéré que plusieurs de ses recrues étaient des anciens enfants soldats, mobilisés, justement, pour leur « talent » de mercenaire.

Payés à des salaires de misère, ces agents représentent une main d'œuvre au coût très bas, qui suit, au gré des flux financiers et des contrats juteux, les opérations de Garda dans le monde. Ils incarnent une sous-classe mondiale de travailleurs exploités, assurant à l'entreprise une certaine rentabilité. C'est donc grâce au « dumping social » que le groupe a tiré une partie de ses profits en Irak. Et lorsque Garda est interpelée sur ses pratiques peu flatteuses, elle en appelle à la loi sacro-sainte de la concurrence, aux opportunités d'emplois qu'elle crée pour ces jeunes, ainsi qu'au respect des normes internationales de la sécurité privée.

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Car depuis 2010, la multinationale est signataire fondateur du Code de conduite international des entreprises de sécurité privée - principale norme internationale qui régit les entreprises du secteur -. Or, ce document est une charte de principes taillés sur mesure. Elle contribue à la fois à miroiter l'image d'un secteur responsable mais aussi à moduler des normes selon les convenances. Une véritable escroquerie légalisée pour reprendre la terminologie du philosophe Alain Deneault.

Aujourd'hui, la présence de Garda en Libye est un cas d'école des techniques d'incursion dans les pays en guerre. Décrite par la multinationale comme un marché de taille en Afrique, la Libye est au cœur de sa stratégie de développement. La compagnie de sécurité privée n'a pas lésiné sur les moyens pour mettre son grain de sel dans les affaires du pays : activation de réseaux d'influence pour obtenir des contrats, implication hâtive dans la révolte libyenne (2011), incitation à modifier la législation sur le statut des compagnies étrangères de sécurité privée...etc. La recette est classique. Le résultat : toujours probant.

Garda World a été la première multinationale du secteur à s'établir en Libye, soit quelques mois avant la « révolution ». Cette présence rapide lui aurait ouvert des passe-droits incontestés sur un marché très lucratif. Mais selon l'excellente recherche de Hin-Yan Liu, professeur de droit à l'université de Copenhague, les ramifications des résolutions qui légifèrent l'embargo sur les armes en Libye soulèvent des questions fondamentales sur la légalité des activités des groupes de sécurité privée. Garda aurait contrevenu aux résolutions 1970 et 1973 des Nations Unies puisque celles-ci incluent dans la catégorie « mercenaires armés » les groupes armés privés (PMC) actifs en Libye.

De plus, le chaos sécuritaire actuel à Tripoli, où plus d'une dizaine de groupes armés s'affrontent régulièrement pour le contrôle de parcelles territoriales, exige une coopération, au moins indirecte, avec les milices locales. Même s'il n'y pas de preuves tangibles de connivence, offrir des services de sécurité en Libye sans l'approbation tacite de ces factions armées relève de la gageure.

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Le nom de Garda en Afrique porte à lui seul toutes les tares d'un marché de la sécurité privée, caractérisé par la recherche effrénée de profit, l'exploitation du chaos et de la guerre, et la réification de l'Homme. Mais la vraie question qui demeure, et qui reste, somme toute, sans réponse est : les compagnies de sécurité privée sont-elles gardiennes de la paix ou créatrices de conflit en Afrique?

Raouf Farrah, analyste politique spécialiste des questions du Maghreb et du Sahel

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