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Tribune : Existe-t-il un capitalisme africain ?

Alex Bebe Epale, Avocat aux Barreaux de Paris et du Cameroun

Publié le 15 mars 2019 à 08:30 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:50

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En Afrique subsaharienne, les manifestations du capitalisme peuvent être analysées à travers des marqueurs tels que la propriété foncière, l'entreprise et le crédit. Mais la véritable question est de savoir si l'Afrique peut se contenter d'être le théâtre de l'expansion du capitalisme international dominant ou si elle doit se donner sa propre voie pour atteindre ses propres objectifs de développement.

La propriété foncière

L'un des premiers terrains d'expansion du capitalisme en Afrique a été le secteur agricole, avec des propriétés foncières qui, en pratiquant l'agriculture d'exportation, se sont transformées en un capitalisme agricole dominé par des sociétés privées européennes et des sociétés publiques ou parapubliques locales. Pour cela, les États africains postcoloniaux ont dû mettre en place des réformes foncières importantes qui constituaient pourtant une révolution culturelle majeure par rapport aux traditions africaines qui sacralisent la terre et ne lui reconnaissent aucune valeur marchande.

L'Entreprise

C'est un terme qui suscite beaucoup d'amalgames y compris au-delà des frontières africaines, puisque même en France, l'INSEE utilise parfois le caractère lucratif comme seul critère discriminant pour compter le nombre d'entreprises, au risque d'assimiler l'activité d'un artisan avec celle d'une multinationale. Mais l'entreprise est une organisation plus complexe, qui repose sur un point d'équilibre entre ceux qui apportent le capital et ceux qui, par leur compétence et leur autorité, développent son potentiel.

Il faut également mentionner cet "africapitalisme" des tycoons nigérians qui s'est construit dans le secteur bancaire ou autour de grands conglomérats industriels même si ce capitalisme-là n'est pas vraiment représentatif. Le tissu économique des pays d'Afrique subsaharienne est composé de très petites activités, généralement sans structure organisationnelle et n'utilisant pas de comptabilité. C'est ce qu'on appelle communément le secteur informel, un secteur qui représenterait entre 50 à 90% des richesses nationales des États africains.

Le crédit

Le crédit est certainement le parent pauvre du capitalisme en Afrique subsaharienne. Dans la zone Franc CFA par exemple, les banques sont soumises à des contraintes réglementaires (telles que le coefficient de transformation des ressources à vue en ressources longues ou encore l'accès limité aux devises pour financer les importations) qui limitent leur capacité de financement de l'économie, et c'est l'une des raisons pour lesquelles le ratio Crédit/PIB réel y est anormalement faible, pour une zone monétaire en pleine transition économique comme celle-ci. Ce n'est donc pas un hasard si presqu'aucun projet d'envergure ne peut y être financé aujourd'hui sans le concours d'institutions financières étrangères ou internationales.

Perspectives

Jusqu'ici, la plupart des États africains postcoloniaux se sont contentés de mettre en place des législations qui ont permis d'accompagner l'expansion du capitalisme occidental en Afrique, que ce soit en matière foncière, de réglementation des sociétés ou de régulation du crédit. Si le capitalisme s'est bien déployé en Afrique, il n'est en revanche pas possible de dire qu'il existe un capitalisme africain, au sens d'un système économique organisé basé sur des paradigmes ou des objectifs économiques endogènes.

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En matière bancaire, une stratégie intéressante serait de spécialiser une partie du secteur bancaire dans le financement et l'accompagnement des acteurs du secteur informel pendant une période de transition d'une dizaine d'années, avec l'objectif de leur permettre de devenir de véritables PME. Mais cela nécessite de nouveaux outils et un nouveau modèle de banque.

En ce qui concerne l'entreprise, au-delà du débat sur la répartition du pouvoir entre les actionnaires, les salariés et la collectivité publique, il faudrait surtout lui assigner un rôle social plus important en orientant une partie de l'exploitation de ses ressources vers un objectif autre que celui du profit capitalistique. L'entreprise africaine doit proposer de nouveaux modèles de production et de consommation et surtout, un rapport différent à l'environnement, car cela a une valeur dans la culture africaine.

Quant aux régimes fonciers, il faut reconnaître que leur prétendue "modernisation" a posé plus de problèmes qu'elle n'en a résolus. Il suffit de visiter les tribunaux en Afrique subsaharienne pour se rendre compte qu'une partie significative des litiges au sein des populations est de nature foncière ; c'est une question sociale qu'il faudra sérieusement traiter. Par ailleurs, pour diverses raisons, le titre foncier lui-même semble n'avoir pas tenu sa principale promesse qui est la sécurité de la propriété foncière, et on ne peut pas non plus dire que son régime actuel facilite l'accès à la propriété foncière. Au-delà de la modernisation des outils du cadastre, des propositions de fond existent pour le réformer, par exemple en décentralisant son administration auprès des collectivités locales.

Alex Bebe Epale, Avocat aux Barreaux de Paris et du Cameroun

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