Industrie en Afrique : les raisons d'un renouveau
Jean-Michel Huet, associé ; Amine Bennis, Manager ; Marie Heipp, consultante, BearingPoint

Photo d'illustration
Reuters
Jean-Michel Huet, associé ; Amine Bennis, Manager ; Marie Heipp, consultante, BearingPoint

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Pour libérer son potentiel immense et mettre en place une croissance forte, résiliente et durable, l'Afrique doit s'appuyer sur ses avantages comparatifs et les transformer en avantages concurrentiels, notamment au niveau du secteur industriel et manufacturier.
Ainsi, en tenant compte des erreurs du passé, le continent doit élaborer de nouvelles stratégies industrielles et les compléter par des politiques d'accompagnement audacieuses, tout en assurant le déversement positif des effets de l'industrialisation dans les autres secteurs de l'économie.
L'histoire industrielle africaine s'est articulée autour de 3 phases majeures :
Si certaines de ces mesures ont été bénéfiques pour quelques pays qui ont su attirer les IDE par le développement de zones économiques compétitives, ces trois phases, dont l'approche est diamétralement opposée, témoignent d'une dynamique incertaine du processus d'industrialisation du continent, la plupart des promesses d'industrialisation étant restées lettre morte.
Le développement de l'industrie manufacturière correspond à une importante transformation structurelle faisant référence au passage d'activités à faible valeur ajoutée, productivité et intensité technologique dans les secteurs traditionnels tels que l'agriculture ; à l'accroissement de la productivité au moyen de technologies modernes et mécanisées, de main d'œuvre qualifiée, et ainsi de création de valeur ajoutée. Cependant, malgré ses 1,28 milliard d'habitants, l'Afrique a la plus faible contribution à la Valeur ajoutée manufacturière (VAM) mondiale, soit moins de 2% en 2015. Si on enlève l'Afrique du Sud et le Maghreb, la contribution à la VAM mondiale n'est plus que de 1%.
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Il est intéressant de comparer le développement industriel de l'Afrique à celui de l'Asie du Sud-est. En 1980, les deux régions affichaient le même niveau de développement économique. A ce jour, l'Asie affiche un PIB cinq fois supérieur à celui de l'Afrique. L'Asie a su très rapidement mettre en place un environnement propice au décollage de son industrie manufacturière. Elle a notamment investi massivement dans des industries à haut potentiel de productivité et de création d'emplois, ou encore mis en place un processus d'intégration régionale pertinent. Cela a contribué dans une large mesure à l'influence croissante de cette région dans le commerce international de biens manufacturés, et par conséquent, au développement de la région tout entière.
L'industrie manufacturière représente un immense gisement de croissance potentielle. Elle permet de développer la durabilité et la résilience des économies en réduisant la sensibilité aux chocs exogènes et stabilise le développement à long terme. En plus, l'industrie manufacturière tend à favoriser l'inclusion et améliorer l'ensemble du climat socio-économique des pays grâce à des effets de déversement positifs.
A ce jour, l'Afrique est la région du monde ayant l'économie la moins diversifiée et compte un nombre extrêmement faible d'industries de transformation. L'éclosion de l'industrie manufacturière y est de surcroît profondément fragilisée par la présence de contraintes structurelles importantes :
Ces contraintes structurelles pénalisent le développement de tous les secteurs industriels - de l'agro-business, à l'industrie pharmaceutique - et font émerger autant de défis. Parmi eux :
Nous avons développé et analysé 4 scénarii pour simuler les évolutions possibles de la Valeur ajoutée manufacturière (VAM) en Afrique sur les 30 prochaines années, en dollars constants. Ces simulations, qui partent d'une simple corrélation de la croissance démographique aux modèles de croissance asiatique, augmentés par l'effet d'entrainement des nouvelles technologies et du digital, apportent trois grands enseignements :
Le scénario « industrie augmentée » est donc à terme le meilleur, mais il ne doit pas conduire à une approche de court-termisme.
Les politiques industrielles traditionnelles africaines doivent être repensées au profit de stratégies innovantes, tout capitalisant sur les atouts du continent.
En effet, si l'Afrique est une terre de challenges, elle est également un vaste territoire d'opportunités. Ainsi, le continent dispose de facteurs structurels solides qui constituent des vecteurs importants pour le décollage de l'industrie manufacturière. Le continent affiche par exemple le taux d'urbanisation le plus important du monde, une croissance importante des marchés intérieurs grâce à une classe moyenne en plein essor ainsi qu'un boom démographique qui, allié à une forte croissance de revenus, constituerait une grande source de demande à moyen et long terme sur le continent.
En parallèle, le continent africain affiche un fort potentiel d'intégration régionale. Historiquement, les régions qui sont plus intégrées se sont révélées capables de connaître une croissance plus rapide et ont fait preuve d'une plus grande capacité d'adaptation en période de ralentissement de l'économie mondiale. L'intégration régionale permet une meilleure coopération politique, un commerce intra-régional accru, l'émergence de chaînes de valeurs globales, compétitives et tournées vers l'international ainsi que l'accroissement de la création d'emplois. A ce titre, l'intégration régionale représente à ce jour la plus grande priorité de l'Agenda 2063 de l'Union africaine.
Enfin, grâce à une utilisation grandissante des services mobiles, les pays gagnent en efficacité et en productivité. A titre d'exemple, l'écosystème mobile représentait environ 3,5 millions d'emplois en Afrique subsaharienne en 2016. Le nombre de connexions mobiles haut débit atteindra un demi-milliard d'ici à 2020, soit plus de 2 fois plus qu'en 2016.Ces exemples sont autant de facteurs structurels que le continent va devoir muer en avantages concurrentiels afin de soutenir les objectifs de politiques industrielles innovantes.
En capitalisant sur les leçons du passé, l'émergence industrielle africaine devra fondamentalement s'appuyer sur la mise en place de politiques économiques et industrielles multidimensionnelles probantes :
Aujourd'hui, une grande majorité des pays africains a d'ailleurs adopté des stratégies industrielles ciblant le développement de secteurs spécifiques, témoignant d'une véritable prise de conscience politique de l'importance de l'industrialisation du continent. Le Gabon par exemple, à travers sa stratégie nationale d'industrialisation, souhaite investir 21 milliards $ sur les prochaines années pour soutenir les pôles de croissance hors pétrole, et tout particulièrement l'agriculture.
À mesure que le secteur manufacturier mondial se numérise, les opportunités se multiplient pour l'Afrique subsaharienne. Les nouvelles technologies permettent de repenser le rattrapage industriel africain. Ces technologies de l'information et de la communication (TIC) de pointe doivent venir compléter et soutenir l'activité manufacturière. La digitalisation des chaînes de valeur de bout en bout permettrait de répondre à de nombreux défis auxquels fait face le continent. A titre d'exemple, les nouvelles technologies peuvent être à même d'enrichir et de moderniser les infrastructures de manière durable (énergies renouvelables), ou encore de faciliter la création et l'intégration de chaînes de valeur régionales grâce à des synergies et des moyens de communication efficaces et simplifiés (systèmes de traçabilité). D'ailleurs, compte tenu du faible poids des infrastructures traditionnelles, le coût d'acquisition des nouvelles technologies sur le continent est relativement faible. Ainsi, l'industrie peut s'aligner sur le modèle des nouvelles technologies en réalisant un saut qualitatif et quantitatif appelé « leapfrog ».
L'apport des nouvelles technologies (industrie 4.0 par exemple) couplé à la dynamique entrepreneuriale est également fondamental ; ils peuvent ensemble catalyser le décollage industriel à travers l'ouverture de perspectives pour de nouveaux secteurs (Le Cap, Lagos et Nairobi sont devenus des pôles mondiaux de startups). En effet, l'Afrique compte la plus forte proportion au monde d'adultes en train de créer ou qui gère une nouvelle entreprise. Véritable levier de création d'emploi, d'innovation et de productivité, les états se doivent d'instaurer des environnements permettant à l'entrepreneuriat de prospérer dans les secteurs où ils disposent d'un avantage comparatif.
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Fort de son histoire et de son potentiel, le continent africain dispose d'un ensemble d'atouts majeurs qu'il se doit de convertir en opportunités tangibles afin d'inventer son propre modèle d'industrialisation, au regard d'une évolution globale des paradigmes qui le sous-tendent (progrès technologiques, regroupements économiques régionaux, globalisation, etc.). Les récents développements politiques et économiques sur le continent laissent place à un optimisme prudent, en démontrant une véritable prise de conscience des gouvernements sur la nécessité d'un développement économique durable, porté par une industrialisation à forte valeur ajoutée dans le cadre d'un schéma synergétique continental indispensable. C'est précisément cette « industrialisation augmentée » qui délivre un impact significatif en termes de croissance de la Valeur ajoutée manufacturière. L'étude BearingPoint démontre qu'en mixant les politiques industrielles adéquates avec une mise en œuvre effective (mais graduelle) du digital, la VAM africaine peut être multipliée par 8 et atteindre presque les 4 400 milliards de dollars en 2050, soit plus de 700% de croissance.
Jean-Michel Huet, associé ; Amine Bennis, Manager ; Marie Heipp, consultante, BearingPoint