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Covid, Maroc et orthodoxie monétaire: comment redéfinir le rôle de la banque centrale ?

Jamal Bouoiyour

Publié le 22 juin 2020 à 10:30 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:38

Jamal Bouoiyour est enseignant-chercheur à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour.

Jamal Bouoiyour est enseignant-chercheur à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour.

J. B.

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Au Maroc, Bank Al Maghreb, la banque centrale, doit accomplir sa mue et sortir de la crise qui secoue le pays, par le haut. Au lieu qu'elle se focalise sur l'inflation seule, elle peut y associer une politique de plein emploi et de croissance économique.

Face à la pandémie du Covid-19 le gouvernement marocain a pris des mesures rapides et efficaces. Elles concernent la fermeture des frontières, la déclaration de l'Etat d'urgence, le couvre-feu, la multiplication de tests, la généralisation des masques... Ces mesures sanitaires ont été accompagnées par d'autres en faveur des entreprises telles que le report de paiement des crédits, la suspension des paiements de la sécurité sociale et des taxes, la garantie de prêts pour soulager la trésorerie des entreprises... Les ménages ne sont pas en reste ; chômage partiel, transferts en faveur des plus démunis et ceux du secteur informel... Bref, presque personne n'a été laissé sur la touche. On peut donc donner un satisfecit aux autorités marocaines, sans hésitation.

La Banque centrale marocaine (Bank Al-Maghreb) n'est pas en reste. Elle vient de décider de libérer intégralement le compte de réserve, le ramenant de 2% à 0 % ; ce qui se traduira, selon ses dires, par une injection de 10 milliards de dirhams (un milliard de dollars) dans le système bancaire. De même, le taux directeur a été abaissé de 50 points de base, après une première baisse de 25 points au mois de mars 2020, le ramenant, de ce fait, à 1,5%. On peut considérer ces initiatives comme nécessaires pour « éteindre l'incendie », mais demeurent insuffisantes face à l'ampleur de la pandémie du Covid. D'autant plus que c'est le cœur même de l'économie marocaine qui est affecté : tourisme, industrie automobile, commerce, sans oublier les remises de fonds des Marocains de l'étranger. C'est donc la croissance et les équilibres macroéconomiques qui sont touchés de plein fouet. Les prévisions les plus pessimistes donnent une baisse de la croissance de 5% contre une hausse de 4% avant la pandémie. L'une des conséquences immédiates de cette crise est la hausse du nombre de chômeurs et de pauvres, ce qui exacerbera, sans doute, les problèmes sociaux, dans un pays où les inégalités sont abyssales. Près de 10 millions de Marocains pourraient se retrouver dans une situation économique très difficile, selon le PNUD, l'UNECA et la Banque mondiale.

Je souhaite insister, ici, tout particulièrement, sur le rôle de la Banque centrale dans l'accompagnement de la sortie de crise. La prérogative principale de cette institution est la lutte contre l'inflation. C'est un principe tout à fait louable. Les effets délétères de l'inflation sont bien documentés dans la littérature économique. On se contentera, ici, d'en rappeler quelques-uns. Une inflation forte est un signal négatif pour les investisseurs. Elle pénalise les épargnants, fait baisser le pouvoir d'achat des salariés et dégrade la compétitivité (prix).

Le gouverneur de la Banque du Maroc ou le druide de l'orthodoxie monétaire

Il est loin le temps où le ministre de l'Economie de l'époque Abderrahim Bouabid a prononcé un discours fondateur, à la faveur de la création de Bank Al Maghreb en 1959, dans lequel il prônait une politique monétaire au service de l'équilibre social et de l'expansion économique. Tout est dit dans ce discours, qui a une résonnance particulière avec la crise actuelle, et qui tranche évidemment avec l'orthodoxie que prône le gouverneur actuel, Abdellatif Jouahri. Il faut dire que ce dernier a été marqué ad vitam aeternam par l'époque où il était ministre de l'Economie dans les années quatre-vingt, en pleine crise économique, où les réserves de change n'assureraient pas plus qu'une semaine d'importations ! Le programme d'ajustement structurel a été aussitôt mis en place en 1983, avec les conséquences sociales dramatiques qui restent dans toutes les mémoires. D'où, le rappel des sacro-saints principes d'indépendance de la banque centrale et la surveillance méticuleuse de l'inflation, comme le lait sur le feu.

Tout le monde porte au pinacle la gestion de Bank Al Maghreb. M. Jouahri, ce druide de l'orthodoxie monétaire, est indéboulonnable puisqu'il gère avec une main de fer cette institution depuis 2003. C'est un homme chevronné, expérimenté et respecté de tous. D'ailleurs, il a été classé, trois années durant, parmi le top ten des meilleurs banquiers centraux dans le monde, suivant le classement du magazine new-yorkais Global Finance, qui regroupe 90 gouverneurs de banques centrales. Si l'on se tient à l'objectif de l'inflation, on peut dire qu'il a largement été atteint, et donc on n'a rien à lui reprocher puisqu'il a pleinement rempli sa mission.

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A l'occasion de la conférence trimestrielle de la Banque centrale, le gouverneur présente un bilan détaillé de la situation de l'économie marocaine et de ses perspectives, avec un rituel bien rodé, teinté d'humour et d'anecdotes, souvent croustillantes, n'hésitant pas à asséner des critiques acerbes envers le gouvernement. Il en est de même lorsqu'il présente le rapport annuel devant le chef de l'Etat. Toujours les mêmes rengaines: faiblesse de la création d'emplois, croissance molle dépendante des aléas climatiques, activités hors agriculture peu dynamiques, retard pris dans l'activation des réformes, un réseau de TPE-PME fragile, une corruption endémique, des délais de paiement par trop long, un système éducatif peu performant, hypertrophie de l'informel, un système de gouvernance défaillant... C'est une narration digne d'un chef d'opposition chevronné. On peut, à la limite, penser qu'il est dans son rôle quand il utilise un langage de vérité envers le chef de l'Etat et d'alerte de l'opinion publique. Ce qui pose problème, c'est qu'il ne dit mot sur la politique monétaire. L'objectif d'inflation est atteint ; circulez il n'y a rien à voir. Cet objectif fait penser plus à une injonction performative qu'à un postulat scientifique. « There is no alternative », disait Margaret Thatcher.

«Pleasedon't shoot the pianist. He isdoinghis best »

Un deuxième problème se pose avec acuité de notre point de vue, c'est la non réaction du gouvernement face aux critiques de sa politique économique. Il est curieux de remarquer qu'il reste de marbre devant tant d'injonctions et de supputations. On a l'impression qu'il a endogenéisé, en quelque sorte, le fait que Bank Al-Maghreb est une institution teintée de sacralité, puisque le gouverneur est nommé par le roi et n'est responsable que devant ce dernier. Le gouvernement a peur d'empiéter sur les prérogatives royales, soit. Mais on a l'impression qu'il s'inflige une autocensure, je dirai même une auto-flagellation, tant il reste prostré devant ces remontrances. Bank Al-Maghreb est une institution comme une autre et les citoyens ont le droit de la questionner, et de demander la reddition des comptes, étant donné qu'elle intervient dans la politique économique du pays, en général et la politique monétaire, en particulier. La politique monétaire n'est ni neutre, ni exogène.

Il faut dire que les gouvernements successifs ont toujours fait montre de beaucoup de timidité, pour ne pas dire de connivence envers ce genre d'institutions « sacralisées », malgré l'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution de 2011, suite au « printemps arabe » et qui a donné, théoriquement, plus de pouvoir au chef du gouvernement. Mais, Dr El Otmani, le chef de gouvernement actuel, se caractérise par son manque de charisme (c'est un euphémisme) ; ce qui affaiblit le gouvernement et discrédite l'ensemble de la classe politique. La gestion calamiteuse de la crise sanitaire du Covid-19 par ce dernier, ses atermoiements et ses procrastinations mettent à mal la capacité de l'Etat à gérer la pandémie, au moment où les citoyens ont fortement besoin d'une parole politique forte. Justement, au moment où tous les Marocains étaient tenus en haleine devant leurs écrans de télévision, et attendaient avec impatience des signes d'ouverture après des semaines de confinement strict (c'est le plus grand confinement au monde), le chef du gouvernent a répondu, calmement, benoîtement, stoïquement, sourire aux lèvres, à une journaliste qui lui posait la question du moment, la seule question qui vaille, concernant la date éventuelle de la levée du confinement, en avouant que le gouvernement n'a pas de vision sur le déconfinement (sic) ! La montagne a accouché d'une souris. Ce constat pose clairement la question du leadership du chef du gouvernement qui doit être, dans cette situation d'abrasement de la réflexion, d'abdication de la raison et d'enchevêtrement des causalités, rassurant et crédible. Mais passons, ce n'est pas le sujet ici. «Pleasedon't shoot the pianist. He isdoinghis best », écrivait Oscar Wilde.

Des solutions osées, mais inefficaces

Si le levier des taux d'intérêt est aujourd'hui inopérant (il reste une marge dans le cas de Bank Al--Maghreb, mais elle est faible et surtout inefficace), il reste les politiques, dites non conventionnelles, de rachat des titres par la banque centrale aux banques et aux entreprises pour leur fournir des liquidités, connues sous le nom du « quantitative easing ». Ces leviers, qui rassurent les marchés, ont cependant montré leur inefficacité, ne serait-ce que pour lutter contre la déflation, sans oublier qu'une grande partie de ces liquidités ne s'oriente pas vers la production et l'emploi. Les banques marocaines se montrent souvent très frileuses pour participer à l'effort d'investissement. Autant dire que les méthodes conventionnelles et même non conventionnelles, déjà testées dans les pays développés, ne seront que d'un secours plus que limité.

D'aucuns préconisent l'utilisation de la planche à billets. C'est une fausse bonne idée. Il s'agit de créer de la monnaie ex-nihilo ; ce qui veut dire sans contrepartie (richesse correspondante). Cette stratégie de l'argent gratuit et illimité est dévastatrice pour les économies, car elle est créatrice d'inflation. Justement, l'indépendance la Banque centrale a été imaginée pour mettre fin à la tentation de facilité, qui consiste à ce que certains Etats financent le Trésor public par la création monétaire. Quand on voit le niveau de création monétaire dans certains pays, on se demande si des banques centrales dépendantes du gouvernement ne créeraient pas moins de monnaies que celles qui sont indépendantes.

Comment procéder alors?

Si la crise du Covid était une crise comme une autre, je terminerais cet article par un ensemble enthousiasmant de préconisations qui résumeraient les principaux points à retenir. On aurait pu y rajouter un appel à l'action et terminer par un éclat rhétorique. Ce ne sont pas des temps normaux. Ce qui implique le besoin d'une analyse disruptive.

Pour faire face à une crise économique aussi profonde, il faut sortir le « bazooka ». Fini les solutions classiques, techniques et orthodoxes. Être réaliste et ne pas avoir de projet concret est un renoncement ; mais être idéaliste sans agir est une abdication. Notre idée ici est de proposer des institutions modernes, robustes pour la gestion des politiques monétaires et qui sortent des sentiers battus.Il faut rappeler une vérité simple, mais souvent occultée ; la monnaie sert au financement de l'économie, et cette dernière est au service du citoyen, même si aujourd'hui ces causalités sont inversées. En l'occurrence, dans le cas marocain,la monnaie doit être dirigée vers les petites et moyennes entreprises (95% du tissu industriel marocain), ou celles créatrices d'emplois pérennes et protectrices de l'environnement, et non pour tenir, à tout prix, les équilibres macroéconomiques.

Il est temps peut-être que cette honorable institution (Bank Al Maghreb) ne soit plus considérée comme un ovni intouchable ou un événement surnaturel. Ce qu'admet et professe l'Etat de droit moderne, c'est la liberté des citoyens d'opiner et de choisir leurs propres institutions. Si sacralité il y a, c'est à ce niveau qu'il doit s'incarner. Il faut que cette institution sorte de sa torpeur et qu'elle fasse preuve d'audace. L'audace est un atout précieux, mais elle ne doit pas se départir de la lucidité. Il faut certes innover, en même temps coller à la réalité du terrain. Le Maroc est un pays stable politiquement, mais il demeure fragile économiquement, et agité socialement. Il est temps peut-être de désacraliser cette institution. La vérité n'est pas figée, c'est un processus en perpétuelle évolution. Nous devons la conjuguer avec le doute, car comme disait Friedrich Nietzsche. « Ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou ».

Il faut que Bank Al Maghreb accomplisse sa mue et sorte de la crise, qui secoue le pays, par le haut. Au lieu qu'elle se focalise sur l'inflation seule, elle peut y associer une politique de plein emploi et de croissance économique, à l'instar de la Banque centrale américaine (la FED), dont l'objectif est de maintenir « en moyenne une croissance des agrégats monétaires et de la quantité de crédit compatible avec le potentiel de croissance de la production ». On a l'impression que le Maroc, en essayant à tout prix de respecter les critères du pacte de stabilité, attend toujours une réponse à sa demande d'adhésion à l'Union européenne (C.E.E à l'époque) déposée en 1984 au sommet de Fontainebleau, par feu le roi Hassan II.

Les banques commerciales préfèrent en général, c'est un secret de polichinelle, placer leur surplus de liquidité dans le marché monétaire, avec une rentabilité faible, mais sûre. Il y a de fortes chances que l'injection récente d'un milliard de dollars par Bank Al-Maghreb dans le circuit bancaire ait des effets induits faibles sur l'économie réelle.

On peut songer, dès lors, à la création d'une banque publique d'investissement. Le Maroc peut s'appuyer sur son expérience avec la fameuse Banque nationale pour le développement économique (BNDE) afin d'éviter pas mal d'écueils (gestion calamiteuse, malversations, détournements de deniers publics, corruption, mélange du genre ; par exemple Bank Al-Maghreb était actionnaire et superviseur en même temps de la BNDE). Cette nouvelle entité sera différente, par exemple, des banques publiques d'investissement, de type BpiFrance qui se financent directement sur les marchés.

Il s'agit de la création d'une nouvelle institution ex-nihilo, une sorte d'interface, qui dépend directement du parlement et qui puise ses financements auprès de la banque centrale, afin de financer exclusivement les grands projets d'avenir: innovation, recherche & Développement, intelligence artificielle, transition écologique, infrastructure, industrie pharmaceutique, éducation, santé... Bref, il est temps de changer de logiciel et renverser la table. Cette solution peut sembler, à certains égards, incongrue. On peut objecter, en arguant que ceci peut être compliqué à mettre en œuvre techniquement. La banque centrale ne pourra pas inscrire de contrepartie à la monnaie créée. Qu'à cela ne tienne, des solutions existent ; la banque centrale peut, par exemple, considérer ses fonds propres comme contrepartie.

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Aujourd'hui tout devient possible. On nous a toujours claironné que le respect des critères relatifs aux déficits et aux dettes publics était gravé dans le marbre. Avec la pandémie, on se rend compte qu'il est plutôt écrit sur le sable ; on est entré dans l'air enivrant des dépassements des sommets. A Dieu les critères de convergence, aux orties le pacte de stabilité ; vive les déficits, vive la dette publique.

Jamal Bouoiyour

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