Suisse : un an après, quels ont été les effets du franc fort ?

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La Suisse a vu sa croissance divisée par deux en 2015. La faute au franc fort.
La Suisse a vu sa croissance divisée par deux en 2015. La faute au franc fort. (Crédits : © Thomas Hodel / Reuters)
Il y a tout juste un an, le 15 janvier 2015, la Banque Nationale Suisse décidait de laisser flotter le franc suisse face à l'euro. La surprise fut totale, déclenchant une envolée de la monnaie suisse avec des conséquences palpables sur l'économie helvétique - même si celle-ci ne s'est pas effondrée.

Le 15 janvier 2015, au matin, la Banque Nationale de Suisse (BNS) provoquait, par surprise, une tempête sur l'économie suisse en annonçant l'abandon du seuil de 1,20 franc suisse par euro qu'elle avait mis en place en 2011. Aussitôt, la monnaie helvétique passait la parité avec la monnaie commune pour monter jusqu'à un niveau record : 0,97 franc pour un euro. Un peu partout dans la Confédération, les autorités politiques et patronales se montraient très inquiètes pour l'avenir de l'économie helvétique face aux effets de cette réévaluation brutale du franc.

Croissance ralentie

Un an après, quel est le bilan économique du mouvement de la BNS ? L'économie suisse a clairement ralenti, mais elle ne s'est pas effondrée. Les chiffres de la croissance de l'année 2015 ne sont pas encore connus - ils ne le seront que début mars - mais les trois premiers trimestres de l'année ont montré un coup d'arrêt. Au troisième trimestre, le PIB est resté stable, après une croissance de 0,2% au deuxième trimestre et un recul de -0,3 % au premier trimestre. A titre de comparaison, au troisième trimestre 2014, la croissance suisse était de 0,6 %. Les prévisions de croissance des économistes pour 2015 sont passées de 1,8 % au début de l'année à 0,8 % aujourd'hui. En 2014, la croissance annuelle était de 1,9 %. Le rythme de progression de l'économie helvétique a donc été divisé par deux. Pire, le PIB par habitant, lui, a reculé de 0,2 %.

Des exportations en baisse

L'effet principal s'est évidemment fait ressentir sur les exportations de biens. En rythme annuel, ces dernières étaient 0,9 % inférieures à leur niveau du troisième trimestre 2014 lors de la même période de 2015. Selon une enquête de Deloitte, 90 % des 393 entreprises interrogées en novembre ont estimé qu'elles avaient été touchées par la hausse du franc. Un tiers des entreprises du secteur de l'industrie des biens d'équipement devraient faire face à une perte opérationnelles. Les exportations de services, contenant notamment le tourisme, ont baissé de 0,3 % sur un an au troisième trimestre. Les touristes ont progressivement été découragés par la force du franc de visiter le pays.

Mécaniquement, les Suisses sont allés dépenser massivement leurs francs à hors des frontières nationales, que ce soit pour faire du tourisme ou pour réaliser des achats. Le « tourisme frontalier » pour faire ses courses de l'autre côté des frontières a explosé (+ 8 % sur l'année) et les importations de services ont crû de 12,8 % au deuxième trimestre sur un an et de 8,2 % au troisième trimestre.

Le secteur de la construction a également été touché de plein fouet (-1,9 % sur un an au 3e trimestre), en grande partie parce que l'immobilier suisse est très dépendant des clients étrangers qui ont été découragés par le franc fort.

La consommation des ménages et des administrations sauvent la mise

Pour autant, il n'y a pas eu l'effondrement annoncé. Pour deux raisons : la vigueur de la demande intérieure et la réaction des entreprises exportatrices. La consommation des ménages, mais surtout celle des administrations publiques ont en grande partie sauvé la conjoncture suisse. Au troisième trimestre, la dépense publique a progressé de 1,8 % sur un trimestre et 3,9 % sur un an. L'effet contra-cyclique de cette dépense a été une des raisons pour lesquelles la croissance est restée stable entre juin et septembre.

Du côté des ménages, malgré un ralentissement des revenus, dont la croissance ne devrait pas dépasser 0,8 %, notamment sous la pression des mesures de contrôle des coûts suite au franc fort, le pouvoir d'achat a progressé, grâce à une baisse des prix de 1,1 %. Comme ailleurs en Europe, le transfert de pouvoir d'achat depuis l'énergie a joué à plein, mais il a été amplifié par la baisse des prix des produits importés de façon générale sous le coup du franc fort. D'où une consommation des ménages en progression de 1,3 % sur un an au troisième trimestre.

La réaction des entreprises exportatrices

Mais la clé de la résistance suisse, c'est celle des entreprises exportatrices. Ces dernières ont d'abord réagi en baissant leurs prix pour compenser la perte de compétitivité due à la monnaie. Elles ont accepté de comprimer leurs prix et, à partir de la mi-2015, le franc suisse s'est stabilisé à un niveau plus « acceptable » pour l'industrie, soit entre 1,07 et 1,09 franc par euro. Une stabilisation qui explique en grande partie celle de l'économie. La baisse des prix à l'importation, ajoutée à celle du prix des matières premières, a permis également de compenser ces baisses de prix. Beaucoup ont réagi à la baisse des commandes en ayant recours au chômage partiel. Fait intéressant : les entreprises suisses ont profité des taux bas pour continuer à réaliser des investissements productifs, même si le rythme de ces investissements est plus faible qu'avant le 15 janvier 2015. Cette capacité d'investissement permettra aux entreprises d'améliorer leur productivité et de compenser l'effet monétaire.

Les effets sur l'emploi

Cependant, les effets sur l'emploi n'ont pas été nuls et beaucoup d'entreprises ont dû licencier pour faire face au franc fort. En décembre 2015, la Suisse comptait 11.260 personnes de plus qu'un an auparavant en chômage, soit une progression de 7,6 %. Si le taux de chômage demeure cependant à un niveau très faible (3,4 %), le nombre des demandeurs d'emploi, 158.629 personnes, est le plus haut niveau depuis avril 2010. Certains économistes, comme Franz Jaeger, professeur émérite à l'université de Saint-Gall, mettent en garde : la « Suisse s'est engagée dans une période de désindustrialisation. » Selon lui, les effets du franc fort ne se sont pas encore réellement faits sentir, comme le prouve le recul des commandes à l'exportation. Il est vrai que plusieurs secteurs, notamment l'horlogerie, sont fortement touchés.

Et pour 2016 ?

Pour 2016, les économistes tablent sur une légère accélération de la croissance : 0,9 % pour les équipes de la banque Raiffeisen, 1 % pour ceux de Credit Suisse. UBS et les autorités fédérales sont plus optimistes et tablent sur une croissance de 1,4 % et 1,5 % respectivement. Mais, en réalité, ces prévisions sont basées sur une inconnue qui décidera du sort de l'économie helvétique : la croissance de la zone euro. Si cette dernière se redresse et que la BCE parvient à sortir du risque de déflation, elle n'accélérera pas son assouplissement quantitatif (QE) et le franc suisse aura une chance de se stabiliser autour de 1,10-1,15 euro, soit un niveau finalement acceptable pour les exportateurs helvétiques qui profiteront, du reste, de la reprise de la zone euro, leur principal marché. Mais le niveau de croissance restera faible, signe que le franc fort a peut-être des effets de long terme sur la croissance potentielle de la Confédération.

Le scénario du pire...

Mais si la situation se dégrade à nouveau en zone euro et que la BCE doit encore renforcer son dispositif, le franc suisse pourrait encore se renforcer. Et c'est ici qu'il y aurait danger pour le pays. Car, avec une nouvelle perte de compétitivité, les entreprises suisses pourraient ne pas avoir d'autres choix que de délocaliser et de réduire massivement leurs effectifs. Dans ce cas, l'effet serait inévitable sur la demande intérieure et l'effet d'aubaine liée à la baisse des prix disparaîtrait. Or, soumises à la pression des prix sans pouvoir augmenter leurs ventes en volume, les entreprises tournées vers la demande intérieures devraient, elles aussi, réduire leurs coûts en comprimant les effectifs.

Une spirale qui n'est pas le scénario central pour la Suisse, mais qui ne peut être exclu. L'année 2015 a été une année de résistance, mais il sera difficile de faire face à un deuxième choc. D'autant que la BNS, qui empêche la hausse du franc avec un taux négatif de -0,75 % et des interventions ponctuelles sur le marché, n'a guère de moyens de faire face. Réduire davantage son taux risque de déstabiliser encore le secteur bancaire suisse, déjà sous pression avec la fin du secret bancaire.

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Commentaires
a écrit le 15/01/2016 à 16:07 :
Pourriez nous écrire un article similaire ...si la BNS n'avais pas pris cette décision responsable et pertinente ...de ne pas lié le sort du FS à la dévaluation de l'EUR?
a écrit le 15/01/2016 à 15:07 :
Comme quoi même avec un smic suisse, qui n’a rien à voir avec le nôtre, environ 3400 euros, cela n’empêche pas la Suisse de savoir exporter. Qualité des produits, sérieux des SAV, dynamisme des patrons, La France ne brille pas non plus dans ces domaines. N’oublions pas surtout la possibilité de pilotage de sa propre monnaie par la BNS.
Réponse de le 15/01/2016 à 16:47 :
oui. les petits pays sont en général très tournés vers l'international pour trouver des débouchés. et la concurrence à l'international pousse les entreprises à faire de la qualité, monter en gamme, se différencier, développer les services...
les Français et leurs entreprises manquent sérieusement de culture de l'international. et ils persistent à ne pas vouloir apprendre l'anglais. un peu désespérant, alors que les Français ont des tas d'atouts à faire valoir.
a écrit le 15/01/2016 à 9:47 :
Encore une fois, une vision pessimiste des journalistes francais sur un des pays les plus compétitifs au monde...
Sachez que la Suisse a encore des ressources pour faire face à une éventuelle hausse du franc (flexibilité du marché de l'emploi, entreprises exportatrices,...)
Une dernière chose, il vaut mieux avoir une monnaie forte qu'une monnaie faible...cela oblige les entreprises suisses à être encore plus compétitives !
Réponse de le 15/01/2016 à 13:56 :
Vous parlez de flexibilité du marché de l'emploi. Oui ! Mais peut être trop ! Venez discuter avec ceux qui sont passés de 42.5h/sem à 45h/sem sans augm, gel des salaires et embauches, plus de primes ni 13eme (je parle de ce que je connais et de bcp d'exemples ici). Ca grogne sec même si on part de haut ! Mais ça on en parle pas, il ne faut pas égratigner le beau vernis suisse.
Il ne faut pas oublier que la compétitivité a un prix humain, et que (pour le moment!) l'argent fait oublier et taire cet aspect des choses.
a écrit le 15/01/2016 à 9:22 :
"La consommation des ménages et des administrations sauvent la mise"

Voilà, ce que l'austérité européenne imposée par les actionnaires, on est à la limite du racket, ne permet pas.
Réponse de le 15/01/2016 à 11:02 :
tres fort le commentaire de Zorro pour qui connait la Suisse. la pression fiscale y est inferieure a celle de la france (et je parle pas la des forfait fiscaux qui ne concernenet qu une infime minorite d etranger et pas les suisses) et l etat suisse depense bien moins que l etat francais

Sinon l austerite n a rien a voir avec des actionnaires (par definition les proprietaires des parts d une société) a moins de considerer la France comme une SA et les electeurs comme des actionnaires. L etat francais etant un champion de la gabegie et incapable d equiliberer ses comptes, il est normal que les autres etat de la zone euro lui demande (bien gentiment pour l instant) de faire un effort. Jusqu a maintenant, Chrac, puis Sarkozy puis Hollande ont promis de faire quelque chose mais en faut n ont pas fait grand chose car c est impopulaire d augmenter les impots ou de tailler dans les depenses (meme inutile. a t on vraiment besoin d une hadopi par ex ?)
Réponse de le 15/01/2016 à 11:28 :
quelle austérité ? jamais autant de jeunes dans les cinémas, restos et avions.
un euro faible réclamé pas tous a fait pire en France , comme quoi le niveau de la monnaie n'a pas grande importance quand les gens se bougent
Réponse de le 15/01/2016 à 15:01 :
@cd
il y a moins de prélèvements. parce-que les dépenses à la charge des ménages sont plus élevées probablement.
l'Etat suisse dépense moins : parce-qu'il y a bien moins de fécondité/d'enfants et/ou parce-que les dépenses sociales sont à la charge des ménages comme dit ci-dessus (d'ou salaires/coût du travail plus élevé) ?
parce-qu'il a un budget Défense ridicule par rapport à la France et compte sur nos avions pour protéger son espace aérien (notamment quand les aviateurs suisses ont fini le travail à 17h00) ?
le fait d'importer beaucoup de main d'oeuvre/cerveaux de l'étranger, ça doit être aussi une bonne affaire pour la Suisse.

la France est endettée au niveau public. mais bcp moins au niveau des ménages (55% du PIB). en Suisse, c'est le contraire. très fort endettement des ménages (au moins 110% du PIB ; 170% du revenu disponible brut des ménages). est-ce que la dette privée est moins dangereuse que la dette publique ? voir les US ou l'Espagne en 2008.
la France est endettée, mais l'investissement public est deux fois supérieur à celui de l'Allemagne. elle investit aussi dans les "ressources humaines" (taux de fécondité).
la France est championne de la gabegie face aux PIIGS ou aux anglo-saxons ?
enfin, peut-on comparer un grand pays comme la France à un territoire minuscule comme la Suisse ?
Réponse de le 17/01/2016 à 18:41 :
Réponse collective: je faisais un rapprochement entre la croissance qui augmente en Suisse grâce à la consommation et la croissance qui stagne en européenne à cause de l'austérité permanente imposée par les dettes privées.
Merci de faire un effort de compréhension avant de répondre complètement à côté de la plaque.
Réponse de le 18/01/2016 à 9:16 :
"tres fort le commentaire de Zorro pour qui connait la Suisse"

Je parle de la Suisse seulement pour faire le lien avec l'Europe, merci de mieux me lire.

L'austérité c'est liée à la dette des États qui se sont fait prêter de l'argent par des actionnaires milliardaires privés, à savoir ceux qui ne payent pas d'impôts puisque planquant leurs revenus dans les comptes offshore.

C'est très simple l'économie nous avons des actionnaires milliardaires toujours gagnant malgré leur exponentielle médiocrité et les autres condamnés à suivre leurs logiques d'aliénés s'ils veulent survivre.

Ensuite que vous pensiez que les politiciens aient une quelconque influence sur notre économie mondiale montre que c'est vous qui avez cruellement besoin de mise à jour en économie hein, merci.
Réponse de le 18/01/2016 à 9:17 :
rebecca je ne vois pas de quoi vous me parlez pourriez-vous être plus précise je vous prie ? Merci.

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