"Notre défi, c'est la montée en gamme du capital humain" Gilles Babinet

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(Crédits : DR)
Multi-entrepreneur, « digital champion » représentant de la France auprès de la Commission européenne sur le numérique, Gilles Babinet a écrit de nombreux livres sur l’impact des nouvelles technologies sur l’économie et la société. Pour lui, on voit la révolution digitale partout,... sauf dans les statistiques de productivité.

LA TRIBUNE - Quels sont les enjeux de l'élection présidentielle pour le numérique

GILLES BABINET - Le bilan des deux précédentes mandatures est maigre : la French Tech, la BPI... alors que le coeur du réacteur de cette révolution, ce sont les politiques structurelles, l'éducation, l'enseignement supérieur, la modernisation de l'État, sujets sur lesquels la France n'a pas fait grand-chose, contrairement à ce que l'on croit généralement. Songez que la dernière grande innovation, le paiement numérique de l'impôt, date de... 2004 !

Les enjeux numériques, bien que présents dans les déclarations d'intentions des acteurs politiques, ne se traduisent que très peu en politiques concrètes et ambitieuses. Le sujet, c'est de se préparer au monde de demain : au sein du système éducatif, comment favoriser la collaboration, l'imagination, la confiance ? Voilà ce que devraient apprendre en priorité la petite école et l'école primaire à nos enfants. C'est fondamental : la confiance, c'est ce qui permet l'entrepreneuriat, une bonne gestion des communs, le travail avec les autres, la coconstruction. Il faut aussi probablement apprendre largement aux enfants cette grammaire moderne qu'est le code. L'objectif, ce n'est pas de faire de tout le monde des codeurs, mais il faut que les gens comprennent ce qui se passe quand ils se servent de leur smartphone. C'est indispensable pour être acteur, et pas seulement consommateur, de la révolution digitale, pour que tous comprennent et donc partagent le même monde.

La France a raté la première vague de la révolution technologique. Nous exportons des cerveaux et nous importons de l'intelligence artificielle. Comment ne pas passer à côté de la seconde vague ?

En mettant en oeuvre des politiques publiques coordonnées, probablement à un niveau européen, pour créer des clusters de compétences, pour investir dans le temps long, dans l'éducation certainement, mais aussi sur des sujets ambitieux, à l'instar de ce que fait la Darpa américaine [Defense advanced research projects agency, ndlr], l'unité 8.200 en Israël, etc. En créant une vraie flexi-sécurité qui soit propre à permettre la prise de risque et qui favorise ainsi l'innovation de rupture...

Benoît Hamon, comme Bill Gates, disent qu'il faut taxer les robots...

Cela peut tout et rien dire. On peut y comprendre une volonté de redistribution aveugle : « On va prendre à Paul pour habiller Pierre ». Ce n'est pas nécessairement comme cela que cela marche. Le vrai enjeu c'est plutôt « comment on fait pour partager des gains de productivité, qui pourraient être importants avec la révolution numérique ». En réalité, les robots sont probablement une opportunité importante de relocation industrielle. Avant, le sujet prépondérant pour le monde productif, c'était de délocaliser pour bénéficier des coûts salariaux les plus bas. Ces coûts étaient la principale variable. Ce n'est plus le cas dans le monde post-Cop21. Délocaliser une usine dans des pays à bas coûts salariaux n'est plus nécessairement rentable, c'est ce qu'ont bien compris Donald Trump et avant lui Barak Obama. Il n'est pas exclu que les barrières protectionnistes remontent, en considération d'un nouveau paradigme productif au coeur duquel se trouve la révolution robotique

Revenons sur le diagnostic politique français. A-t-on fait assez pour la transition numérique ?

Sur les grands sujets, la France a fait un effort important : quand on passe de 6,1% à 6,8% du PIB sur le budget de l'éducation et de l'enseignement supérieur, c'est très louable. Mais il n'y a pas eu de réforme structurelle du fonctionnement du système éducatif. La France est engluée après la vingtième place du classement Pisa. Même s'il est contesté et sans doute critiquable, c'est un indicateur important en termes de comparaison internationale. Et les grandes réformes de l'enseignement supérieur sont à l'arrêt, comme celle de l'autonomie des universités. Il conviendrait de redonner une dynamique. La plus grande critique que l'on peut faire à l'égard de l'ensemble du monde politique, c'est de ne pas être capable d'avoir une vision, de dessiner un projet porté par la modernité. Dans son dernier livre, Les raisons de la colère, Roland Cayrol met assez précisément en évidence le fait que cette incapacité de dessiner un projet - avec une projection de long terme - est probablement l'une des causes de la défiance des citoyens visà-vis des politiciens.

Je note que beaucoup de nos maux sont dépendants de la productivité : aussi bien la pénibilité du travail que le fait de ne pas pouvoir choisir ce que l'on veut faire dans la vie. Agir sur la productivité, c'est aborder des enjeux de libération du travail taylorisé et des enjeux de stratégie de politique industrielle à forte valeur ajoutée. Le cas - contesté - du Royaume-Uni est intéressant. Voilà un pays critiqué pour les effets sociaux de son libéralisme, mais qui a fait un pari de long terme, celui de la montée en gamme. Aujourd'hui, le numérique pèse 10 points dans le PIB britannique. Ce pays a fait des efforts pour atteindre une véritable excellence universitaire, qui se manifeste par le grand nombre de prix Nobel britanniques, le nombre de licornes [anciennes startups valorisées plus d'1 milliard de dollars, ndlr], 17, contre 2 en France. Dans le Desi, le Digital economy and social index, ils sont à la 5e place là où nous nous traînons à la 16e place sur 28. À moyen terme, cela pourrait se traduire par des progrès sur les grands indicateurs économiques et sociaux : mobilité sociale et baisse de la pauvreté.

Le problème de la France, c'est que le pays semble en mouvement à l'arrêt... Il y a une forme d'indolence qui correspond à des choix collectifs qui brident la croissance.

Oui, je dis souvent que le fait de voyager me laisse à penser que nous marchons pendant que les autres pays courent. Pourtant, nous pourrions très vite accélérer dans certains domaines. Si on met en place les bonnes politiques publiques dans l'éducation, la réforme de l'État, le financement de l'innovation avec la BPI, si on investit dans le big data et l'intelligence artificielle. Il y a un début de prise de conscience, mais il nous manque toujours une stratégie structurelle d'ensemble.

Le problème est que le futur est très anxiogène. On voit arriver la robotisation et l'intelligence artificielle avec crainte. C'est perçu comme le deuxième coup de massue sur l'emploi après celui de la mondialisation...

C'est tout le sujet de la productivité. Dans le transport, Uber, c'est de la productivité par rapport aux taxis. La question politique, c'est comment répartir ces gains de productivité. Il y a deux enjeux : l'enjeu de captation de la valeur fiscale. Les distorsions européennes, le sandwich hollandais [stratégie d'évitement fiscal, ndlr], ce n'est plus possible, car c'est accepter à moyen terme la fin de notre souveraineté fiscale et de la capacité de faire des politiques publiques efficacement. L'OCDE tente de faire avancer les choses et il faut s'assurer que ce n'est pas qu'une tentative. Le deuxième défi - qui est lié à celui de la fiscalité c'est la montée en gamme du capital humain.

Quelles mesures pourrait prendre le prochain président pour les « cent jours du numérique » ?

Des politiques de temps long : réformer l'école, la confiance en soi, les modèles d'éducation inversés, en donnant par exemple de l'autonomie au chef d'établissement. Dans l'enseignement supérieur, il faut aussi donner sensiblement plus d'autonomie aux universités, sur le modèle des grandes écoles, avec une liberté des tarifs qui pourraient par exemple être plafonnés à 15.000 euros avec parallèlement, la mise en place de bourses d'État à 0% remboursables en différé, généraliser les formations complémentaires au numérique (de type Pix), très peu suives malheureusement en France. Au Danemark, 100% des gens sortent de l'enseignement supérieur avec une formation complémentaire au numérique, quel que soit le secteur d'études : utiliser le cloud, un tableur ou les réseaux sociaux, savoir faire un document partagé, ce sont des outils de productivité basiques que seuls une minorité des étudiants en France connaissent, selon les informations que j'ai pu obtenir lors d'échanges avec des institutions de statistiques publiques.

Il faut aussi réformer l'État ?

Oui en en faisant un État plateforme, avec 100% des démarches administratives numérisées. C'est une force d'entraînement pour le secteur privé. Il faut passer à une culture du citoyen-usager et rompre avec la culture du silo, comme c'est le cas aujourd'hui. Et on peut faire cela en accompagnant efficacement ceux qui n'ont pas l'usage naturel des technologies numériques.

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Propos recueillis par Philippe Mabille

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