Guyane : le cadeau empoisonné de François Hollande à Emmanuel Macron

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Le 22 avril, Bernard Cazeneuve, le Premier ministre saluait l'accord de fin de conflit en Guyane après plusieurs semaines de blocages du département.
Le 22 avril, Bernard Cazeneuve, le Premier ministre saluait l'accord de fin de conflit en Guyane après plusieurs semaines de blocages du département. (Crédits : CHARLES PLATIAU)
Après plusieurs semaines de blocage, le gouvernement a répondu favorablement aux attentes des Guyanais. A-t-il ouvert une boîte de Pandore ? La crise de l'outre-mer pourrait bien être le premier test du nouvel exécutif.

Le gouvernement a plié. Après plusieurs semaines de tensions, de blocages des routes par le collectif "Pou La Gwiyann dékolé" qui pilotait le mouvement social, Matignon a accédé à sa demande. En plus d'une enveloppe d'un milliard d'euros permettant de parer au plus pressé dans un département confronté à l'insécurité, à la pauvreté et à la faiblesse de ses infrastructures, Bernard Cazeneuve a accepté de débloquer les 2,1 milliards d'euros réclamés pour que la Guyane, selon le collectif, rattrape son écart de développement. Une demande jugée dans un premier temps irréaliste par le Premier ministre.

Pour apaiser les esprits à quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, le gouvernement a donc reculé. Que se serait-il passé si la situation avait dégénéré, si les tensions avaient donné naissance à un climat insurrectionnel ?

Les retards de la Guyane

Ces demandes étaient-elles illégitimes ? Sur le plan économique, la Guyane est en effet en retard.

Faute de tissu économique, la Guyane importe quasiment tout ce qu'elle consomme. En 2015, les importations (1,2 milliard d'euros) étaient huit fois plus importantes que les exportations (138 millions d'euros) selon les Douanes.

Tout le monde pouvant être membre de la fonction publique - les fonctionnaires représentent plus de 31% de la population active, contre 18,7% en Métropole - , le chômage est élevé. Très élevé. En Guyane, le taux de chômage dépassait en 2016 22% de la population active.

Certes, le nombre de moins de 25 ans inscrits à Pôle Emploi a reculé de 8,2% en 2015. Toutefois, leur taux de chômage a augmenté de 6,7 points, passant de 40% à 46,7%. Dans ce contexte, la pauvreté règne. Selon l'Insee, 44% des Guyanais vivaient sous le seuil de pauvreté local en 2011, (500 euros par mois). A titre de comparaison, en Métropole, le taux de pauvreté fixé à 60% du revenu médian (800/900 euros par mois) concerne 13% à 14% de la population. Refuges pour les Brésiliens et les Surinamiens qui espèrent mieux vivre en Guyane que dans leur pays, les bidonvilles fleurissent et se développent à grande vitesse à la périphérie de Cayenne notamment.

Au regard de ces éléments, répondant aux revendications légitimes des Guyanais, l'action du gouvernement de François Hollande ne sonnait pas faux. Loin s'en faut.

Des espoirs pour les autres

Le problème, c'est qu'elle donne des espoirs aux autres départements et collectivités d'outre-mer (DOM-COM) qui, comme la Guyane, souhaitent combler leur retard de développement avec la Métropole. En accordant les sommes réclamées aux Guyanais, le gouvernement a-t-il ouvert la boite de Pandore ?

A Pointe-à-Pitre, à Fort-de-France, à Mamoudzou (Mayotte), à Saint-Pierre-et-Miquelon notamment, la société civile commence à s'organiser pour obtenir également un geste financier de Paris pour répondre aux urgences. Là encore, leurs demandes semblent justes. En Guadeloupe, par exemple, l'eau courante et potable n'est toujours pas accessible à toute la population.

A Mayotte, où le taux de chômage tutoie celui de la Guyane, 71 % de la population n'a aucun diplôme qualifiant selon l'Insee. L'accès à l'emploi étant difficile, seulement trois Mahorais sur dix en âge de travailler ont un emploi.

Dans ce département, un logement sur trois est une maison en tôle... Les exemples de ce type, qui témoignent de l'écart de développement avec la Métropole sont légions.

L'illettrisme, entre autres fléaux

Ce n'est pas le seul fléau qui frappe l'outre-mer. Selon une étude publiée en 2016 par l'Insee, l'illettrisme fait des ravages. Alors que l'école est obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans, le nombre d'ultra-marins, tous âges confondus, éprouvant des difficultés à lire ou ne sachant pas lire est effarant. Alors que le taux d'illettrisme des jeunes atteint 9,9% en Métropole, il grimpe à 27,7% à La Réunion, 31,4% à la Guadeloupe, 34% à la Martinique, 48% à la Guyane et ... 74,6% à Mayotte l Ces taux honteux s'expliquent en grande partie par les conditions difficiles dans lesquelles évoluent les élèves, en particulier à Mayotte, où les installations scolaires sont vétustes, mal équipées et sous-dimensionnées par rapport au nombre croissant d'élèves par classe.

Les ultra-marins ne veulent pas seulement régler les urgences. Ils souhaitent également la mise en place d'un véritable plan stratégique de développement pour l'outre-mer qui tienne compte des caractéristiques des territoires et de celles de leurs voisins et dans lequel l'interférence de Bruxelles doit être minimale.

Une stratégie de développement, enfin ?

Dans le domaine économique, les exemples de chantiers à lancer sont multiples. Comment imaginer une seconde que les entreprises réunionnaises puissent partir à la conquête du continent africain, de Madagascar, voire de l'Inde alors que le coût du travail y est vingt fois supérieur à celui observé à l'Île Maurice ? Réclamée depuis longtemps par le patronat local, la création de zones franches sociales, qui permettrait de renforcer la compétitivité de ces zones, est un projet qui dort dans les cartons du gouvernement.

Autre revendication du patronat ultra-marin : adapter le code du travail aux spécificités locales. C'est l'une des revendications du Medef de Tahiti, dont l'économie tente de s'émanciper de la dépendance du tourisme et de la culture de la perle. L'une des idées soutenues par les forces vives du Fenua est de faire du port de Papeete un "hub" entre l'Asie et le Pacifique en redonnant un élan à la filière de la construction et de la réparation navale. Pour l'instant, cette idée reste un projet car Bercy, pour des raisons budgétaires, bloque les agréments qui autoriseraient la défiscalisation des investissements dans ce secteur.

Bien décidés à se faire entendre très vite par Paris, bien conscients que le rapport de forces leur sera peut-être favorable, les DOM-COM pourraient bien battre le pavé dans les prochaines semaines et troubler les cent premiers jours du nouveau président de la République.

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