Les dates qui ont fait l'économie allemande (7/7) : le 21 juin 1948

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La naissance du deutsche Mark, 21 juin 1948

Le 21 juin 1948, dans les grandes villes allemandes, un vrai miracle semble avoir eu lieu : les vitrines des magasins, vides jusqu'alors et depuis longtemps, sont à nouveau garnies. Mais ce n'est pas la seule nouveauté pour les Allemands. Depuis minuit, la seule monnaie ayant cours légal dans les trois zones occupées par les puissances occidentales (Etats-Unis, Royaume-Uni et France) est le deutsche Mark. Pour tout dire, cette nouvelle monnaie est assez rare. Les habitants des trois zones n'ont obtenu que 40 deutsche Marks contre 40 anciens Reichsmarks. Vingt de plus leur ont été promis pour le mois prochain. C'est fort peu et c'est, du reste, pourquoi les commerçants se sont empressés de remplir leurs étalages : afin de récupérer le plus de liquidités pour se constituer une trésorerie.

Situation désespérée de l'économie allemande

Le succès de cette grande réforme monétaire est encore loin d'être assuré et les Allemands sont assez sceptiques sur cette nouvelle monnaie forgée par les occupants américains. Il est vrai aussi que la situation de l'Allemagne est des plus critiques. La défaite de 1945 a laissé le pays en ruines. On estime qu'un cinquième de la capacité industrielle du pays a été détruit. Divisé en quatre zones d'occupation, le pays est soumis à des régimes différents : les Soviétiques ont, dès septembre 1945, nationaliser des terres et les Français ne cachent pas leur volonté d'exploiter à leur profit les régions qu'ils occupent. A ceci s'ajoute l'arrivée des 15 millions d'Allemands chassés des zones occupées par l'armée rouge à l'est de l'Oder et dans toute l'Europe centrale. Où les loger ? Comment les nourrir ? Quel travail leur donner ?

Inflation rampante, marché noir et troc

Dans cette situation, le régime monétaire de l'Allemagne est des plus chaotiques. Le régime nazi avait utilisé la planche à billet et l'endettement public pour financer l'effort de guerre. La terreur et le blocage des prix et des salaires avaient permis de maîtriser, en apparence, l'inflation. Les alliés ont poursuivi cette politique de blocage des prix et des salaires, on a recours aux bons de rationnement. Mais les commerçants ne veulent plus des vieux Reichsmarks dans les transactions officiels. Ils organisent donc la pénurie en vidant leurs magasins. Et ils les vendent à des prix parfois 200 fois supérieurs au cours officiel au marché noir. Souvent, ils préfèrent le troc au numéraire. La monnaie a plus prisée est la cigarette américaine, c'est la « Zigarettenwährung » (la monnaie-cigarette). Durant l'hiver 1946-1947, des « manifestations de la faim » ont lieu, notamment dans le nord du pays.

Le choix d'une Allemagne démocratique et libérale

Vers le milieu de l'année 1946, les Américains ont compris qu'il fallait redresser l'Allemagne pour éviter de renouveler les erreurs de l'entre-deux-guerres. Sans compter qu'une Allemagne démocratique et prospère serait un rempart idéal contre les prétentions de plus en plus claires de l'URSS de Staline. En septembre, le secrétaire d'Etat James Byrnes annonce à Stuttgart la volonté des Etats-Unis de réintégrer l'Allemagne au rang des « nations libres. » Dans l'esprit de l'administration américaine, ceci passe par la mise en place d'une économie de marché. Or, la première pierre de cette économie de marché, c'est la création d'une monnaie stable.

Le plan américain

Le plan de la réforme monétaire est donc conçu par des Américains, notamment par trois économistes proches de la Maison Blanche : Ray Goldsmith, Gehrard Colm et Joseph Dodge. Il est prêt dès le printemps 1946 et soumis en septembre au conseil interallié. Mais les Soviétiques font tarder leur réponse. Ils savent que l'établissement d'une monnaie fondée sur une faible masse monétaire et sur des autorités monétaires indépendantes marquerait la fin de leurs espoirs de transformer leur zone d'occupation en un Etat socialiste vassal.

Les préparatifs américains

Les Etats-Unis ne perdent cependant pas de temps. Ils ne se font guère d'illusions quant à la capacité de l'URSS de tomber dans le piège qu'ils ont tendu. On entre dans le vif du sujet. Début 1947, onze banques centrales sont créées dans les trois zones occidentales. Elles n'ont encore aucun pouvoir réel, mais elles sont regroupées en une vraie banque centrale le 1er mars 1948, la Banque des Länder allemands (Bank deutscher Länder, BdL). Elle deviendra en 1955 la Bundesbank. C'est une condition essentielle de la réforme qui doit reposer sur l'existence d'une autorité monétaire strictement indépendante. Par ailleurs, en septembre 1947, Washington entame la fabrication des nouveaux billets de banque qui, en avril 1948, sont transférés dans le plus grand secret à Francfort, dans l'ancien siège local de la Reichsbank.

La réflexion sur la réforme monétaire

Reste à finaliser les conditions d'échange de cette nouvelle monnaie. Durant toute l'année 1947, les autorités militaires américaines vont recevoir 400 propositions de réformes monétaires, dont, selon le jeune officier Edward Tenenbaum, qui a joué un rôle important de coordinateur à l'époque, une soixantaine qui seront étudiées. Deux visions s'affrontent : ceux qui veulent des conditions d'échange généreuses pour doper l'activité par la création monétaire et ceux qui veulent des conditions très strictes afin d'éviter l'inflation. Les Etats-Unis décident de convoquer, là encore dans le plus grand secret, un comité d'experts allemands et alliés pour trancher ces questions. Durant sept semaines, du 20 avril au 8 juin 1948, ce comité, réuni dans une caserne de Rothwesen, près de Kassel (Hesse), élabore les grands axes de la réforme qui est prévue pour le 20 juin et ne sera annoncée que le 18.

Les modalités de la conversion

Le choix fait par le comité est un choix moyen et progressif. Le deutsche Mark devient la seule monnaie légale dès le 21 juin, mais le processus de conversion va durer jusqu'en septembre. La première phase est généreuse : outre les 60 DM reçu par personne, les salaires, retraites, pensions, loyers et traitements sont convertis au cours de un Reichsmark pour un deutsche Mark. En revanche, les dépôts sur les comptes bancaires, l'épargne et les dettes privées sont divisées en deux. La première moitié est convertie au cours d'un deutsche mark pour 10 Reichsmark. La seconde moitié est fortement dépréciée : il faut 1.000 Reichsmark pour obtenir 65 deutsche Mark. Les dettes détenues par des particuliers envers l'ancien Reich, les anciens Länder ou les communes, ou encore envers le parti nazi sont purement et simplement annulées. Le coup est rude pour les épargnants (mais ils seront dédommagés par la suite par la RFA), mais l'ambition de la réforme est de favoriser le travail et l'investissement. La masse monétaire est réduite des neuf dixièmes.

Les réformes de Ludwig Erhard

Cette réforme monétaire a un impact salutaire. La nouvelle monnaie dispose d'une valeur fixée sur le dollar. Elle est plus rare que l'ancienne, donc plus sûre. Elle redonne aux Allemands le goût du travail et de l'initiative. Mais, en elle-même, elle n'est pas suffisante. Elle doit être complétée par une réforme économique capable de remettre l'économie allemande sur pied. Ce sera la tâche de celui qui fait déjà figure de ministre de l'Economie, Ludwig Erhard.Ce dernier est un petit négociant en textile de la région de Nuremberg, en Franconie. Diplômé d'économie, il travaille pendant la guerre dans un bureau chargé de dessiner l'économie européenne après la victoire du Reich. Une fois la défaite consommée, il n'est pas inquiété et s'impose bientôt comme l'interlocuteur des alliés pour les questions économiques. Le 2 mars 1948, il est élu directeur de l'administration économique de la zone économique unifiée qui regroupe les trois zones occidentales.

L'influence de l'école de Fribourg

Le nouveau responsable de l'économie allemande est fortement influencé par la pensée de l'école de Fribourg qui, à la suite de l'inflation de 1923 et de la crise des années 1930, a développé l'idée que l'économie de marché ne pouvait fonctionner que dans le cadre de règles et de conditions fixées par la puissance publique. Il y a à la fois de la défiance vis-à-vis du laisser-faire et de l'Etat, héritage de la crise de 1931 et de l'expérience nazie. C'est ce qui a été appelée ensuite la pensée « ordolibérale. » Parmi les conditions de cet « ordre libéral », il y a la stabilité de la monnaie, la paix sociale et la lutte contre les monopoles. Ludwig Erhard, qui s'entoure d'éminents représentants de cette école de Fribourg, comme Wilhelm Eucken, y ajoute une autre idée : cette économie de marché encadrée est le plus sûr moyen de parvenir à la « prospérité pour tous », pour reprendre le titre de son ouvrage paru en 1956. D'où ce concept qu'il va promouvoir et qui va devenir une sorte de Leitmotiv de la politique économique allemande moderne : l'économie sociale de marché.

Libérer les prix et l'économie

Ludwig Erhard n'est informé que le 15 juin 1948 de la réforme monétaire. Il s'en offusque, mais, au fond, rien dans cette réforme ne le choque, bien au contraire : le « cadre » est là. Reste à l'emplir d'économie de marché. Prenant de court les alliés, il prononce un discours le 20 juin pour saluer la réforme et annoncer la libéralisation des prix et des salaires. C'est pour lui la seule façon de véritablement profiter de cette nouvelle monnaie.Outre-Rhin, cette décision de Ludwig Erhard est souvent idéalisée, notamment parce qu'il s'agit du premier acte de souveraineté nationale du pays depuis 1945. On a voulu faire de cette décision et de la naissance du deutsche Mark les fondements du « miracle économique allemand » des années 1950. C'est en partie vrai, car ces deux réformes rétablissaient l'économie de marché en Allemagne. Mais la plupart des historiens évoquent désormais une « idéalisation du mythe » de ces deux réformes.D'abord la grève générale, ensuite la croissanceLa réalité a, en effet, été un peu plus nuancée. D'abord, parce que la libéralisation des prix a été progressive. Les prix de l'énergie, des loyers, des produits alimentaires et des produits de première nécessité ont encore été contrôlé pendant longtemps. Et la fixation automatique des salaires sur les prix n'a été abolie qu'en octobre. Cette décision a donné lieu, au reste, à une forte inflation qui, le 12 novembre, a débouché sur une grève générale où 9 millions d'Allemands ont cessé le travail. Les débuts du miracle économique sont donc difficiles. La vraie impulsion de l'économie allemande va venir à partir de 1950 lorsque, avec la guerre de Corée, l'industrie américaine va se concentrer sur la production d 'armement et laisser une partie des marchés internationaux à l'industrie allemande renaissante, notamment grâce aux aides du plan Marshall et à la CECA qui assure l'approvisionnement en acier. Dès lors, les exportateurs allemands vont pleinement bénéficier de la stabilité du mark et de la politique de Ludwig Erhard, qui sera ministre des Finances jusqu'en 1963 avant de devenir chancelier pendant deux ans.

Un héritage encore vivace

En réalité, donc, les réformes de 1948 ont durablement marqué l'esprit économique de l'Allemagne et il est juste qu'elles figurent au firmament de la pensée économique allemande. Avec elles, à la différence de nombreux Etats européens qui ont construit leur élan économique de l'après-guerre sur les recettes keynésiennes, l'Allemagne s'est construit un modèle libéral « encadré » par l'Etat. Il n'y a pas eu outre-Rhin de nationalisations massives et de planification de l'économie. L'Allemagne a donc moins souffert dans les années 1970 de la crise de l'Etat providence et a décidé, au début des années 2000, de favoriser la croissance des profits plutôt que celle de la consommation. C'est ce type de développement qu'elle présente aujourd'hui en modèle à l'Europe. Oubliant qu'il est avant tout le fruit de sa propre histoire. 

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