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Sciences Po : Descoings rempile pour un quatrième mandat

Clarisse Jay

Publié le 11 avril 2011 à 04:20

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Seul candidat à sa succession, Richard Descoings a été réélu ce lundi matin à la tête de Sciences Po par 27 voix "pour" et un "blanc". Ce sera son quatrième mandat de cinq ans.

Richard Descoings fera-t-il mieux que Jacques Chapsal, à la tête de Sciences Po de 1947 à 1979 ? Le conseil de direction qui s'est tenu ce lundi matin a réélu pour un quatrième mandat de cinq ans l'actuel directeur de l'Institut d'études politiques de Paris, seul candidat à sa succession. Richard Descoings a obtenu un score "soviétique", avec 27 voix "pour" et un "blanc". Une fois ces résultats transmis au Président de la République (qui a un droit de veto), paraîtra un décret, probablement en mai.

Après quinze ans de réformes menées tambour battant, on peut se demander ce qui a poussé le conseiller d'Etat à se représenter. Sciences Po n'a-t-elle pas achevé sa mue ?  "J'ai le sentiment d'avoir la confiance des étudiants et des enseignants, je suis passionné par la tâche et, dans le domaine éducatif, il est important d'inscrire son action dans la durée", explique-t-il à La Tribune. De fait, selon Simon Bacik, élu de la Confédération étudiante au conseil de direction de Sciences Po, "Richard Descoings jouit d'une grande légitimité chez les étudiants. Globalement, ils sont plutôt satisfaits de son travail en ce qu'il a permis la reconnaissance de l'institution à l'étranger".

Alain Lancelot, son mentor et directeur de 1986 à 1996, avait pourtant milité en son temps pour un maximum de deux quinquennats. "Vingt ans, cela fait beaucoup", souffle-t-il tout en saluant le "travail extraordinaire" effectué par Richard Descoings depuis son arrivée : "il a fait de Sciences Po une grande université internationale."

Accroitre le potentiel scientifique

Richard Descoings, dès son arrivée à 38 ans, dépoussière l'institution de la rue Saint-Guillaume. Au fil de ses mandats, il met le cap sur l'international (avec une année à l'étranger obligatoire), créé des "écoles" (droit, journalisme...), six premiers cycles spécialisés en province, rénove les cursus (on passe du bac + 3 au schéma licence, master, doctorat), s'ouvre à la diversité en signant des conventions avec des lycées Zep (85 sont partenaires aujourd'hui et la part de boursiers est passée de 6% en 2000 à 26%), accroît les effectifs (10.000 aujourd'hui contre 5.500 en 2006), rénove progressivement les frais de scolarité (la réforme, qui n'a pas été sans susciter des tensions internes, sera achevé en 2014), avance le concours en juin et met le cap sur la recherche.

"C'est un bilan assez colossal qui a perturbé une partie des étudiants et des salariés. Si ces réformes ont permis de briser certains conservatismes, la question de leur ancrage dans le temps, de leur pérennité face aux crispations des étudiants est un enjeu central pour l'avenir", analyse Simon Bacik.
La tache de Richard Descoings n'est donc pas achevée : "à l'heure de la mondialisation, nous sommes toujours à la recherche de plus de qualité et nous essayons de développer Sciences Po comme une université sélective. Conformément à notre projet 2008-2013, nous allons accroître notre potentiel scientifique", indique Richard Descoings. Vingt enseignants-chercheurs internationaux ont déjà été recrutés sur les trente visés. Une nécessité, alors que l'institution a toujours été critiquée pour le faible volant de ses enseignants-chercheurs permanents (200 contre 3.000 vacataires aujourd'hui, lire La Tribune du 8 avril 2009).

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Autre objectif : passer de 40% d'étudiants étrangers à 50%, ouvrir un premier cycle sur l'Afrique à la rentrée 2011 et créer une école d'affaires publiques. Reste aussi le nerf de la guerre, la course aux ressources propres indispensables pour financer cette stratégie. En vingt ans, la part de l'Etat est en effet passée de 80% à 55% du budget (150 millions d'euros en 2010, salaires des chercheurs du CNRS et des professeurs d'université compris). Un équilibre qu'espère finalement voir conservé Richard Descoings (il souhaitait une part de l'Etat minoritaire il y a deux ans).

Pour accroître les fonds propres, outre la participation des entreprises (8 à 10 millions d'euros par an), Sciences Po a lancé une campagne de levée de fonds en 2008 auprès des donateurs particuliers en France, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne : 9 millions d'euros ont ainsi été collectés à ce jour sur un objectif de 25 millions en 2013. De nouvelles structures de "charity" devraient être créées prochainement en Belgique et en Allemagne. A plus long terme, "il faudra aller en Asie", projette Richard Descoings.

Personnalisation du pouvoir

Mais les plus gros défis restent ceux de la recherche et du passage de relais. "Richard Descoings veut transformer Sciences Po en établissement de recherche. C'est ambitieux car cela ne correspond pas au profil de l'institution, qui était à l'origine une école d'application. Sa stratégie pose la question des moyens, de la gouvernance et du partage du pouvoir avec les académiques. Peut-être estime-t-il que tout n'est pas encore mûr ?", interroge Laurent Bigorgne, directeur de l'Institut Montaigne, ex-adjoint de Richard Descoings et un temps considéré comme son dauphin. "Sciences Po a intérêt à poursuivre le développement de la recherche. Cela pourrait être renforcé dans l'avenir avec, pourquoi pas, un directeur qui incarne plus la recherche", suggère Simon Bacik.

Satisfait d'avoir emporté deux appels à projets du grands emprunt (un équipement d'excellence et un laboratoire d'excellence), Richard Descoings peine à digérer l'échec à la première présélection des initiatives d'excellence à laquelle était candidat le pôle universitaire auquel il appartient ("Paris Cité" qui regroupe Paris 5 et 7, Sciences Po, l'Inalco...), pourtant très axé sur la recherche (lire interview ci-dessous). Les étudiants, eux, "attendent beaucoup" de ce quatrième mandat "en termes de consultations étudiantes et d'avancées concrètes" et souhaitent "qu'un certain nombre de thématiques deviennent plus centrales, comme l'amélioration de l'insertion professionnelle et du suivi des diplômés dans un contexte toujours difficile pour les jeunes diplômés", développe Simon Bacik.

Quant au passage de relais, difficile de l'envisager tant cet homme de réseaux a fortement incarné l'institution ces 15 dernières années et surtout bétonné sa garde rapprochée. "La personnalisation du pouvoir est un problème, estime Laurent Bigorgne. Quand Richard Descoings partira, il devra rendre service à l'institution en le dépersonnalisant. C'est un mode de fonctionnement utile pour transformer Sciences Po mais il faut désormais passer à autre chose." A l'évidence, Richard Descoings en a pris conscience qui concède volontiers : "je dois désormais faire en sorte que mon nom et mon image s'effacent et que montent en puissance les académiques." Ceux-ci ont cinq ans pour se préparer à la succession.


INTERVIEW DE RICHARD DESCOINGS, DIRECTEUR DE SCIENCES PO PARIS

"Sciences Po est aujourd'hui une université sélective"

A la direction de Sciences Po Paris depuis 1996, vous briguez un quatrième mandat. Pourquoi ?

Jacques Chapsal est resté 33 ans. Je ne suis que le 4ème directeur depuis 1945. Il y a une tradition de durée forte à Sciences Po. Par ailleurs, si l'on compare avec ce qui se fait à l'international, les universités français ont parfois souffert, avant la loi LRU sur l'autonomie de 2007, d'une absence de continuité en la matière, à la différence des grandes écoles. A l'inverse des stratégies d'entreprise ou de la politique, le temps éducatif s'inscrit toujours dans la durée.

Quelle est votre feuille de route pour les cinq prochaines années ?

Tout d'abord, je veux faire en sorte que mon nom et que mon image s'effacent. Depuis 6 mois, je suis un peu moins directeur et mes adjoints un peu plus. Par ailleurs, les "académiques" montent en puissance. Avec la consolidation des projets éducatifs et scientifiques, l'heure est moins à l'incarnation, même si celle-ci était nécessaire pour faire évoluer l'institution. Aujourd'hui, alors que nous fortifions la stratégie, il est temps de faire monter tous les talents qu'il y a à Sciences Po. Mais il faut que les académiques puissent prendre le relais.

Par ailleurs, dans un marché aujourd'hui mondialisé de l'enseignement supérieur, qui favorise les comparaisons, nous sommes en permanence à la recherche de toujours plus de qualité. Nous devons être meilleurs dans nos process. Nous assurons 120.000 heures de cours par an ! Nous devons aussi accroître la part de nos étudiants étrangers pour la faire passer de 40% à 50% des effectifs (soit de 30% à 40% des diplômés). Nous devons nous projeter dans vingt ans, quand le monde aura encore plus basculé dans l'Asie. Il nous reste aussi à faire monter en puissance nos six «collèges» de province (Dijon, Nancy, Poitiers, Le Havre, Menton et Reims). Reims, le plus récent, doit passer de 100 élèves à 1.500 à terme. De nouveaux locaux sont en construction à Menton et au Havre. Nous allons aussi ouvrir un premier cycle sur l'Afrique et réfléchissons à la création d'une école d'affaires publiques.

La course à la taille est-elle finie ?

Nous avons atteint 10.000 étudiants. C'était l'objectif et nous en restons là.

Comment définiriez-vous Sciences Po aujourd'hui ?

J'ai essayé de développer Sciences Po comme une université sélective qui consacre désormais 40% de son budget à la recherche. Auparavant, nos étudiants étaient diplômés à Bac + 3 et l'idée selon laquelle que seuls comptaient ceux qui se destinaient à l'ENA prévalait. C'était un problème pour ceux qui ne suivaient pas cette voie. Aujourd'hui, avec le cursus licence, master, doctorat et la création des écoles, les choses ont changé. Nos étudiants de l'école de droit réussissent par exemple très bien à l'Ecole nationale de la magistrature. Ma mission est d'assurer la formation professionnelle des étudiants.

Comment envisagez-vous la stratégie de Sciences Po dans le cadre des regroupements universitaires et des investissements d'avenir ?

Notre appartenance au pôle de recherche et d'enseignement supérieur (PRES) "Paris Cité" nous permet de développer les partenariats avec les universités de ce pôle (Paris 5, Paris 7...) notamment en matière de recherche, sachant que nous poursuivons bien sûr parallèlement les alliances que nous avions déjà nouées avec les établissements qui font partie d'autres regroupement, telles Paris 1, Paris 4 ou Paris 6. Mais le fait que nous n'ayons pas été présélectionnés pour la première vague des initiatives d'excellence du grand emprunt pose question alors que nous avons joué le jeu du gouvernement en ne créant pas de fondation de coopération scientifique sur un périmètre plus restreint. Nos structures scientifiques sont toutes notées "A" (notre pôle Paris Cité a d'ailleurs obtenu une dizaine de laboratoires d'excellence) mais le jury nous a reproché de ne pas être assez clairs en matière de gouvernance et de stratégie financière à long terme du fait de notre taille trop importante. Nous sommes donc actuellement dans une phase d'expectative. Si sont privilégiées des périmètres plus petits aux gouvernances spécifiques, que deviendront à terme les universités ?

Clarisse Jay

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