Croissance, bonus, climat : l'opinion du ministre britannique des finances

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(Crédits : © 2009 Thomson Reuters)
Pour La Tribune, Alistair Darling, ministre britannique de l'Economie, livre son analyse sur la réunion des ministres des finances du G20 qui se tient ce vendredi sur ses terres de Saint Andrews. Il s'exprime aussi sur les enjeux de la conférence de Copenhague sur le climat en décembre.

- La Tribune : Qu'attendez-vous du G20 finance, qui se déroule ce week-end à St Andrews, en Ecosse ?

- Alistair Darling : nous devons continuer le travail du G20 commencé depuis un an. L'objectif est d'obtenir une croissance durable de long terme. Si nous n'agissons pas, il y a le risque que nous faisions face à une décennie de croissance molle et de faible emploi. Depuis un an, l'action du G20 a permis de faire une vraie différence. Nos accords de soutien à l'économie portent leurs fruits et certains pays sortent de récession. Mais il y a encore d'importants obstacles. Le chômage est trop haut : aux Etats-Unis, il dépasse 10% ; en Espagne, il est encore plus élevé. Nous ne sommes pas encore complètement sorti d'affaire, mais nous pouvons y arriver si nous travaillons ensemble.

- Ce week-end, avec les autres pays du G20, vous allez appeler à ne pas retirer trop tôt les plans de soutien à l'économie. Pourtant, la baisse de la TVA en Grande-Bretagne de 17,5% à 15%, décidé en décembre dernier, sera supprimée fin 2009. Alors que l'Allemagne veut baisser ses impôts et que la France lance un grand emprunt, n'y a-t-il pas une contradiction ?

- La baisse de la TVA avait toujours été annoncée pour treize mois seulement, et il s'agissait d'avancer les dépenses à 2009. Mais ce n'est pas la seule chose que nous faisions. Pour les voitures, notre aide à la casse continuera l'année prochaine ; notre plan pour aider les entreprises à reporter le paiement de leurs impôts sur l'année prochaine continue... Au G20, nous nous sommes mis d'accord qu'il serait une vraie erreur de retirer les plans de relance avant que le travail ne soit fini. Mais dans le même temps, nous étions aussi d'accord pour dire que certaines mesures seraient retirées à des dates différentes. Il ne faut pas tout retirer en même temps.

- Pourtant, la baisse de la TVA est la plus grande partie de votre plan de relance...

- Mais ce n'est pas la seule chose que nous faisons. Les dépenses publiques britanniques vont augmenter de 30 milliards de livres (33 milliards d'euros) l'année prochaine.

- La Grande-Bretagne est restée en récession au troisième trimestre (recul du PIB de 0,4%), alors que les Etats-Unis et la zone euro en sortaient. Est-ce le pays économiquement le plus malade ?

- Lors du budget (en avril, Ndlr), j'avais dit que je ne m'attendais pas à un retour de la croissance avant la fin de l'année. De plus, la récession au premier trimestre était plus forte en Allemagne et au Japon qu'ici. Mais l'Allemagne a rebondi plus vite, en partie parce qu'elle vend beaucoup à la Chine. De même, le chômage est plus fort aux Etats-Unis, ou en Espagne, qu'ici. Il n'y a pas deux pays comparables. Enfin, la vitesse de contraction se réduit en Grande-Bretagne et nous sommes sur la bonne voie. Le niveau de confiance est nettement plus élevé qu'il y a six mois. Il y a seulement douze mois, nous contemplions les abysses. Les perspectives étaient noires. Je suis donc content de voir le retour de la croissance en France, en Allemagne et aux Etats-Unis. C'est une bonne nouvelle pour le Royaume-Uni. Nous sommes tous ensemble face à ce problème. Le lien entre nos économies est immense : ce n'est pas un concours, mais une coopération.

- La Grande-Bretagne n'est-elle pas trop dépendante du secteur bancaire ?

- Les rentrées fiscales du secteur financier sont en baisse, bien sûr. Mais quand l'économie retrouvera la croissance, la finance aussi. Celle-ci emploie encore un million de personnes dans ce pays, et cela restera un gros morceau de ce qu'on fait, à condition que ce soit bien régulé. Ceci étant dit, ce n'est pas la seule activité du Royaume-Uni. Nous avons une économie beaucoup plus diversifiée que ne le croient beaucoup de gens. Nous avons de bonnes entreprises dans le secteur de l'industrie à haute valeur ajoutée, ou dans le secteur créatif, par exemple.

- Avec le retour de la croissance, la coordination du G20 ne va-t-elle pas devenir plus difficile ?

- C'est la difficulté. Mais les pays ont vu ce qu'ils pouvaient faire pendant la récession. Maintenant, la question est : comment maintenir la croissance et créer des emplois ? Nous ne pouvons pas passer dix ans à y réfléchir.

- Ne faut-il pas donner plus de pouvoirs au G20 ?

- Je ne crois pas qu'il faille créer un nouveau système de gouvernance mondiale. Certes, il faut améliorer la gouvernance du FMI et des organisations internationales, pour que celles-ci soient adaptées au XXIème siècle, alors qu'elles ont été créées il y a 60 ans. Il faut aussi s'assurer que les bonnes personnes soient autour de la table, en particulier la Chine, qui va devenir la deuxième économie mondiale. Mais il suffit de conserver l'esprit de coopération actuelle, d'apprendre les uns des autres, et ça permettra de faire une énorme différence. Je ne crois pas qu'il faille créer un nouvel attirail élaboré, où on risque de perdre de vue ce qu'on cherche à faire.

- Faut-il mettre la pression sur la Chine et la réévaluation du yuan ?

- Je ne crois pas que ce soit un sujet dont nous parlerons beaucoup ce week-end.

- Trouvez-vous que les pays du G20 appliquent suffisamment vite l'encadrement des bonus, qui a été décidé à Pittsburgh ?
A Pittsburgh, nous nous sommes mis d'accord sur un cadre : les bonus doivent être payés en actions, différés dans le temps et il doit y avoir un mécanisme de rétention ("claw back"). Toutes les banques de ce pays, y compris les banques étrangères, ont désormais accepté d'appliquer cela. Quant aux banques que nous contrôlons, RBS et Lloyds, nous avons imposé des règles plus strictes : les membres du conseil d'administration n'auront aucun bonus d'ici 2012. La plupart des gens diront que ce n'est pas déraisonnable, puisque les contribuables ont dû mettre la main à la poche pour sauver ces banques.

- Mais les Etats-Unis ont pris des décisions beaucoup moins contraignantes...

- Ils ont une approche différente, imposant une règle sur les salaires les plus importants dirigeants des banques. Il est indispensable d'appliquer les règles du G20.

- La pression des pairs serait donc suffisante pour faire respecter les accords du G20 ?

- L'accord du G20 est un bon pas en avant. J'espère que chaque pays s'assurera que cet accord soit appliqué. Nous aurions aimé aller plus loin mais il s'agit d'un accord international. Et certaines banques dans le monde n'ont pas encore reçu le message : il n'y aurait plus d'établissement debout si nous n'étions pas intervenu.

- Le G20 finance de ce week-end fait suite à de nombreuses autres réunions cette année. Cette fois-ci, aucun sommet des chefs d'Etat n'y fait suite. N'est-ce pas une réunion inutile ?

- Je vais vous dire pourquoi le G20 compte : parce que ça marche. Nous en avions pris la présidence il y a deux ans alors que personne n'en voulait. Quand nous avons vu une catastrophe se profiler l'année dernière, nous nous sommes demandés : comme l'éviter ? Avec 20 pays autour d'une même table, nous avons pu faire une différence. Bien sûr, les autres institutions internationales sont importantes ; de plus, le G20 est incomplet, alors que de nombreux pays asiatiques qui pourraient raisonnablement vouloir y être ne sont pas présents, la Suisse n'y est pas malgré son gros secteur bancaire, l'Afrique est mal représenté. Mais le G20 marche, et tant que cela marche, nous devons le conserver.

- La Suisse devrait-elle en faire partie ?

- Nous allons en rester au G20 pour l'instant. Mais la Suisse était présente en mars. C'est un pays important pour les questions d'impôts et de transparence, qui doit être partie prenante des discussions.

- L'autre sujet essentiel de ce week-end concerne la préparation du sommet de Copenhague. Un accord sur le mécanisme de financement envers les pays en voie de développement peut-il être trouvé ?

- Il reste beaucoup de travail à faire sur Copenhague. Clairement, la route vers un accord sera difficile. Il est vrai que 75% des émissions de CO2 dans le passé viennent des pays développés, mais les pays en développement seront responsables de 90% des émissions à venir. Cela veut dire que nous sommes tous ensemble face à ce problème. Il est très important de faire tout ce qu'on peut pour avoir un bon accord à Copenhague. Le rendez-vous de St Andrews peut faire une différence. Il faut d'abord accepter que de l'argent doive être mis sur la table. Le Royaume-Uni parlent de 100 milliards de dollars (les pays développés verseraient une compensation aux pays en voie de développement de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020, NDlr). Mais il reste beaucoup de travail, parce qu'il n'y a pas d'accord international là-dessus. Ensuite, il faudra décider qui finance ces sommes, comment, quelle proportion sera publique et quelle proportion sera privée.

- Peut-il y avoir un accord ?

- Cela va être dur, il ne faut pas se mentir. D'un point de vue positif, la vaste majorité des pays accepte aujourd'hui que le changement de climat est un problème qui doit être résolu. D'un point de vue négatif, il est difficile de trouver un accord pour agir. Il faut persuader les pays de changer, mais c'est possible. Il n'y a pas si longtemps, certains pays importants disaient que le changement de climat n'était pas un problème. Aujourd'hui, plus beaucoup de commentateurs sérieux ne contestent le rapport de Nicholas Stern.

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