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Angela Merkel, une tsarine et ses généraux

Florence Autret, à Bruxelles

Publié le 03 novembre 2012 à 06:09

Le Quotidien Numérique

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La chancelière de la puissante Allemagne aime afficher des postures intransigeantes. Mais, à y regarder de plus près, on observe qu'elle peut aussi lâcher du lest. Si cela ne compromet pas ses chances aux élections fédérales de septembre 2013.

Devinez qui a dit : « Ce qui m'intéresse, c'est de lutter contre un défaut que nous avons [...] : nous ne savons pas bien gérer les risques... Avoir le courage de faire un pas, dont on ne peut évaluer les conséquences, est une chose qui nous manque. » S'agit-il du patron d'une entreprise publique invitant ses troupes à aller de l'avant? De Nicolas Sarkozy dans sa période réformatrice? Ou d'un ministre irrité par le conservatisme de son administration? La réponse est trois fois « non ». L'auteur de cette ode à la prise de risque n'est autre que la chancelière allemande, dans un livre d'entretiens publié en 2005, autrement dit lors de son arrivée à la chancellerie fédérale.
Angela Merkel, que l'on ne cesse de dire hésitante ou d'une extrême prudence, aurait-elle changé en sept ans? Pas tant que cela. Le dernier Conseil européen, où François Hollande et quelques autres ont dû livrer bataille pour arriver ne serait-ce qu'à sauver les acquis de leur précédente rencontre en juin dernier, montre que la chancelière n'a jamais eu autant de culot qu'aujourd'hui.
Voyez le cas de l'Espagne. Angela Merkel a eu l'audace de soutenir qu'en rien les dettes passées des banques espagnoles ne devraient être couvertes par un fonds européen... mais qu'elle était prête à investir quelque argent une fois l'assainissement terminé.

Ses postures maximalistes initiales sont une constante de sa stratégie

En gros, cela revient à dire aux Ibères : gardez vos mauvaises créances pour quelques centaines de milliards et nous sommes prêts à recapitaliser les bilans conservant les bons actifs pour quelques milliards d'euros. Devant un tel montage, on pense forcément à la posture de ces financiers prédateurs en qui le social-démocrate Franz Müntefering voyait jadis des « sauterelles » faisant leur proie des entreprises en difficulté.
La ligne dure de Merkel est évidemment une position de négociation qui vise à limiter et non à empêcher la mutualisation des pertes espagnoles. Mais elle montre combien l'Allemagne est prête à pousser son avantage. Jusqu'à un certain point, Berlin profite de l'affaiblissement des pays du Sud pour imposer ces « réformes structurelles » qui, espère-t-elle, améliorent la compétitivité de l'ensemble du « Stan-dort » (site de production) Europe comme les réformes Schröder, poursuivies par Merkel, ont servi celle du « Standort Deutschland » dans les années 2000.
C'est une constante dans la stratégie d'Angela Merkel : adopter une position initiale osée et peu acceptable dans un premier temps, se laisser sous-estimer, dans un second, pour finalement laisser les autres venir à elle. C'est ainsi qu'elle est devenue chancelière à Berlin. C'est ainsi qu'elle s'est érigée en quelques années en tsarine européenne, faisant des autres membres du Conseil européen ses généraux. 27% des 80 milliards de capitaux « durs » du Mécanisme de stabilité européen (MES) pour accéder au trône, ce n'est pas si cher payé. La France est loin d'avoir su faire de ses 20% un tel levier de pouvoir.

L'unilatéralisme allemand commence à montrer ses limites

Cette domination est également frappante sur le terrain institutionnel où l'idée allemande d'une « contractualisation » de la politique économique - une idée déjà avancée par Berlin il y a deux ans - a encore progressé la semaine dernière. La Cour de justice de Luxembourg, qui avait été mise à la porte du traité budgétaire (sauf pour vérifier la validité de la transposition de la règle d'or) revient par la fenêtre puisqu'elle serait juge du respect dudit contrat. Cependant, l'unilatéralisme allemand, qui avait commencé à se manifester il y a deux ans à Deauville (quand Angela Merkel a commencé à imposer la restructuration de la dette grecque), n'est pas une fatalité. Il a même déjà commencé à montrer ses limites. Dans le dossier espagnol, c'est une question de bon sens. Il faudra composer et soulager Madrid d'une partie de la charge. Dans celui de l'union bancaire, autrement dit le transfert à la Banque centrale européenne (BCE) de l'autorité de surveillance des banques, Berlin a bel et bien dû céder. Certes, la chancelière a obtenu la semaine dernière que la supervision directe des banques publiques allemandes par la BCE ne soit pas effective avant les élections fédérales de septembre 2013, mais finalement elle a bel et bien dû en accepter le principe. C'est une concession considérable de la part de la République fédérale. Mais là encore, forte d'un sens tactique très sûr, elle continuait vendredi à parler de supervision « indirecte, via l'autorité nationale » pour certaines banques, quand les conclusions du conseil européen précisent bien « supervision directe ».Plus incertaines sont les conséquences qui seront tirées de l'inquiétant retournement conjoncturel. Malgré les critiques des milieux académiques, malgré les protestations de moins en moins discrètes du Fonds monétaire international (FMI), les dirigeants de l'euro zone continuent de faire semblant de croire que le surendettement actuel (le ratio dette/PIB de la zone euro dépasse désormais 90%) peut être surmonté uniquement par une politique de rigueur et de réformes structurelles.
Ils continuent de laisser croire qu'on peut appliquer un remède de long terme à une situation exceptionnelle. Ils font penser à une troupe de randonneurs au fond de la vallée en train de tirer des plans sur la comète pour gravir un « 8.000 » sans savoir comment ils vont franchir le torrent déchaîné qui coule à leurs pieds.
Pour rééquilibrer la donne, il faudrait que la France accepte d'ouvrir le dossier institutionnel en vue du « grand bargain » de l'après-élection allemande où les solutions de court terme (une probable nouvelle restructuration de la dette grecque, un éventuel assouplissement du rythme de désendettement, le début d'une politique de monétisation d'une partie des dettes - qui ne sera jamais présentée comme telle - seront négociées en même temps que les solutions de moyen terme.

la politique n'est-elle pas aussi une science « expérimentale »?

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François Hollande a prudemment ouvert cette porte avec son concept d'« intégration solidaire ». Mais, si l'on voit bien en quoi pourraient consister ses éléments de « solidarité » (étalement des efforts de consolidation budgétaire pour tenir compte de la conjoncture, élargissement du champ de la mutualisation des coûts de la crise et du refinancement des dettes), on a plus de mal pour l'instant à matérialiser la composante « intégration ».En 2005, la chancelière, évoquant son passé de physicienne, avouait : « La physique expérimentale n'était pas mon fort. J'avais des difficultés en soudure. Et mes schémas de montage ne fonctionnaient pas en pratique. » La politique aussi est une science expérimentale. Pour que ses soudures fonctionnent « en pratique », la tsarine Merkel sait bien qu'elle doit savoir tirer les fruits de l'expérience des deux années passées et laisser une marge de man?uvre à ses généraux.

Florence Autret, à Bruxelles

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