Au Mali, les entrepreneurs français s'adaptent en espérant un retour rapide à la normale

 |   |  1291  mots
Un producteur de coton malien pose au milieu de sa plantation. En 2012, grace à une bonne pluviométrie, cette filière qui pèse 15% du PIB s'est bien portée. Copyright Reuters
Un producteur de coton malien pose au milieu de sa plantation. En 2012, grace à une bonne pluviométrie, cette filière qui pèse 15% du PIB s'est bien portée. Copyright Reuters (Crédits : Reuters)
Ils travaillent dans le BTP, les mines ou l'agriculture. Tous ont subi le contrecoup de la déstabilisation du pays avec le putsch du 22 mars, l'embargo qui a suivi et les opérations militaires en cours. Si, à l'instar du bâtiment, ces entrepreneurs français ont vu leurs contrats s'évaporer, d'autres, présents dans la production de coton ou la fourniture de matériel à des groupes aurifères, ont limité la casse.

Dans le nord, les soldats français de l'opération Serval pousuivent leur offensive, repoussant chaque jour un peu plus loin les groupes islamistes armés. Au sud, dans la capitale Bamako, les entrepreneurs français sont eux dans l'expectative. Ils espèrent bien sûr que les combats prendront fin rapidement. Mais plus que tout, ils souhaitent une vraie stabilité politique, condition nécessaire à tout bon climat des affaires.

L'an dernier, celui-ci s'est fortement dégradé. Après le coup d'Etat du 22 mars, dirigé par le capitaine Amadou Sanogo contre Amadou Toumani Touré, quelques semaines avant l'élection présidentielle, le pays est pris dans la tourmente. Dans le nord du pays, que se disputent les rebelles touaregs et différents groupes islamistes, le chaos règne. Le 6 avril, le Mouvement national de libération de l'Azawad (MLNA) proclame l'indépendance du Nord Mali. Et Tombouctou, la "ville aux 333 saints", tombe sous la coupe du groupe islamiste Ansar Dine, qui veut y appliquer la charia.

Des manifestations qui "peuvent dégénérer en un rien de temps"

Certes, le Nord Mali et la région du Sahel ne pèsent pas lourd sur le plan économique (environ 15% de l'activité). Mais dans la foulée du coup d'Etat, le robinet des aides internationales et bilatérales, soit plus d'un milliard de dollars, a été fermé. Résultat : des secteurs comme le BTP, qui dépendent presque exclusivement de cette manne, sont rapidement sinistrés. Sogea-Satom, filiale du français Vinci, a ainsi quitté le pays "au premier semestre 2012", confirme-t-on au siège parisien. Ses ouvriers travaillaient sur un chantier routier reliant la ville de Léré (proche de la Mauritanie) à Tombouctou. Mais la présence de combattants djihadistes couplée à l'évaporation de financements américains de l'agence Millenium Challenge Corporation (MCC) a fait capoter le projet.

Mais ce n'est pas tout. Le 2 avril, l'organisation des Etats de la région, la Cédéao, décréte un embargo total contre le Mali. Les frontières sont notamment bouclées empêchant les marchandises et le fioul d'entrer. A la tête d'une société fournissant des matériaux pour le bâtiment - et surtout peu dépendante des travaux publics -, Stéphane Nicolas* est lui resté au Mali. Mais alors que son entreprise réalisait jusqu'alors "10% de croissance par an", il fait état d'un recul de 15% des ventes pour 2012.

"Pendant un temps, nous ne pouvions plus faire venir nos matériaux du Sénégal et de la Russie", déplore-t-il. En outre, ses marges, "qui ne sont déjà pas énormes", ont été rognées par des mesures de sécurité pour protéger ses douze salariés et travailleurs temporaires. "Bamako est une ville très étendue, et il faut généralement faire un bon bout de chemin pour se rendre au travail. Mais quand il y a des pics de tension ou des manifestations, lesquelles peuvent dégénérer en un rien de temps avec des mouvements de foule, les salariés restent évidemment chez-eux", détaille-t-il.

Orange Mali rapatrie ses effectifs dans le Sud

D'autres secteurs ont été touchés, en  particulier celui des télécoms. Orange Mali, filiale du géant français, a ainsi rapatrié plusieurs dizaines de ses collaborateurs (sur environ 400) du nord au sud du pays. Présent depuis 2003, le premier opérateur du Mali (avec une part de marché de 60% et un chiffre d'affaires de 320 millions d'euros en 2011) a vu ses installations dans le nord endommagées par les combats. D'après un porte-parole, il a aussi fait en sorte que "celles qui étaient encore en état ne puissent plus fonctionner, afin d'éviter que les groupes islamistes puissent les utiliser et communiquer entre eux". En clair, "il n'est plus possible de passer un coup de fil dans la région via Orange", poursuit-il.

Il est probable que Total, qui dispose d'une quarantaine de stations services au Mali, ait aussi rapatrié certains personnels dans le sud. Contacté par La Tribune, le groupe n'a pas souhaité s'exprimer. Un porte-parole du groupe évoque toutefois "des mesures de sécurité maximales" pour protéger ses salariés en majorité maliens, mais refuse de communiquer le chiffre d'affaires local de Total.

L'agriculture s'est bien portée

Le secteur-clé du coton, qui fait vivre un Malien sur cinq (environ trois millions), a aussi été touché malgré de bonnes récoltes. Amaury Raphaël* est à la tête d'une usine de 190 ouvriers près de Bamako. Celle-ci fabrique et exporte des bobines de fils de coton, principalement au Maghreb. "2012 n'a pas été une bonne année, lâche l'entrepreneur. Avec le blocus du mois de mars, j'ai perdu 60% de mes clients. Ils ont été effrayés de ne pas être livrés à temps, et se sont tournés vers d'autres intermédiaires en Turquie ou en Inde." Toutefois, il demeure optimiste pour la suite. "Je n'ai pas peur, c'est tout le contraire", insiste-t-il, espérant que la machine économique se remettra en route au terme des opérations militaires. Confiant, il affirme que "ses investissements sont maintenus pour cette année".

Car le coton et l'agriculture au sens large - qui a profité d'une excellente pluviométrie et pèse 40% du PIB - ont évité à l'économie de sombrer. La bonne santé de la filière aurifère (15% de la richesse nationale) a également permis de limiter la casse. Si d'après le FMI, la contraction du PIB devrait être de 1,5% en 2012 (contre une croissance de 2,7% en 2011), celle-ci aurait été bien plus importante sans ces contrepoids.

Pour Bastien Olivier*, qui dirige une entreprise de négoce agroalimentaire de 25 personnes, spécialisée dans les engrais et le commerce de denrées (riz et sucre en particulier), 2012 a été une année plutôt satisfaisante. "On n'a pas franchement été pénalisé", explique-t-il. D'autant que "nous avons l'avantage de jouer sur les deux tableaux, ajoute l'entrepreneur. Quand la pluie n'est pas au rendez-vous et que les récoltes sont mauvaises, on se rattrape sur les engrais." Alors que sa société affiche un taux de croissance annuel de 20% depuis 2008, il reste toutefois "prudent" pour 2013. Mais, il n'envisage pas de partir, arguant "une stratégie de long terme".

Le Sahara a "de tous temps été une zone de non-droit"

Dans la même veine, Arnaud Delporte* peste contre le blocus. Lui, qui livre des machines de chantier pour l'industrie minière, en particulier aurifère - concentrée dans le sud-ouest du pays -, se plaint ainsi d'une activité moribonde. Pêle-mêle, il évoque "des perturbations des flux logistiques, des grèves et des pillages" entre le coup d'Etat du 22 mars et le mois de juillet, avec la mise en place du gouvernement provisoire. De plus, il fait état d'une "fuite des compétences", avec le départ de la moitié de ses 30 salariés expatriés.

S'il salue l'engagement des troupes françaises dans le nord du pays, Arnaud Delporte souhaite d'abord l'émergence d'un gouvernement solide avec des institutions fortes. Pour lui, la stabilisation du Sahel et le démantèlement des groupuscules islamistes sont évidemment souhaitables. Mais il rappelle, sans illusion, que "de tous temps, le Sahara a été une zone de non-droit, au poids économique limité", espérant que l'Etat soit en mesure de contrôler la région. Ce qui risque de demander un certain temps.

* Dans un souci de sécurité et pour protéger les chefs d'entreprises français qui ont accepté de nous expliquer la situation sur place, La Tribune a décidé de changer tous leurs noms. Il en va évidemment de même pour les noms de leurs sociétés.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :