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Pourquoi Hugo Chavez a trahi Simon Bolivar

Romaric Godin

Publié le 06 mars 2013 à 15:55 - Mis à jour le 06 mars 2013 à 15:56

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Hugo Chavez avait assuré vouloir faire de son pays une « république bolivarienne », ne manquant aucune occasion de vénérer le Libertador. Mais celui-ci se serait-il reconnu dans le programme du commandant-président ?

Avec Hugo Chavez Frias s'éteint le fondateur du terme de « socialisme bolivarien. » La référence au « Libertador » Simon Bolivar est une constante du discours de l'ex-président vénézuélien qui, en 1999, avait rebaptisé son pays en « république bolivarienne du Venezuela. » Mais Simon Bolivar se serait-il reconnu dans la pensée de son successeur ? Le « chavisme » s'est-il réellement inspiré de la pensée du Libertador ? Voici quelques tentatives de réponses.

Le « bolivarisme »

Dans le « livre rouge » du Parti d'Hugo Chavez, le parti socialiste uni vénézuélien (PSUV), l'héritage de Simon Bolivar est considéré comme central, en particulier « sa vision anti-impérialiste et son projet d'unité des pays latino-américains. » Or, pour le PSUV, l'impérialisme est un autre mot du capitalisme. « L'expansion capitaliste exige l'imposition d'un marché libre partout et en conséquence le démontage de l'Etat national », précise le « livre rouge. » Logiquement, donc, la lutte contre l'impérialisme est devenue au 21ème siècle, une lutte contre le capitalisme. Voici comment le bolivarisme s'est nécessairement mué en « socialisme. »

Impérialisme et monopoles

De quelle nature était « l'anti-impérialisme » de Simon Bolivar ? Dans la société coloniale espagnole où naît Bolivar en 1783, l'économie est entièrement dirigée vers « la satisfaction de la cupidité de l'Espagne », comme le dénoncera plus tard le Libertador. La métropole s'est assurée un monopole du commerce avec ses colonies. Le pouvoir politique et économique est entre les mains des fonctionnaires espagnoles. Les « créoles » (criollos), descendants des colons espagnols nés dans les colonies, en sont exclus. Ils forment cependant une élite économique qui tente en permanence de contourner le monopole en trafiquant avec les Antilles britanniques. C'est la volonté des créoles de lever le monopole espagnol et de disposer du pouvoir politique pour assurer la liberté du commerce qui va provoquer le mouvement d'indépendance.

Simon Bolivar, de son vrai nom Simón José Antonio de la Santísima Trinidad Bolívar y Palacios Ponte y Blanco, n'était pas un « homme du peuple. » C'était un aristocrate de Caracas. Né en 1783, il est, selon Karl Marx, qui a rédigé en 1858 sa biographie pour la New American Encyclopedia, « le fils d'un membre de la famille Mantuanas, qui, à l'époque de la domination espagnole, constituait la noblesse créole du Venezuela. » Dans un souvenir d'un proche publié en 1838 dans le Journal des Débats à Paris, Bolivar peine à décrire sa joie lorsque son tuteur lui annonce sa fortune de quatre millions de francs-or. Bolivar va devenir le porte-drapeau de cette classe sociale qui plaide pour le libéralisme, tant politique qu'économique.

La lutte de Simon Bolivar est donc d'abord une lutte contre une économie ultradirigiste et monopolistique, celle de la métropole espagnole. C'est une lutte en faveur de la liberté commerciale, celle qui est précisément fustigée par le PSUV. L'impérialisme contre lequel combat Bolivar n'est donc pas « le stade suprême du capitalisme » au sens où l'entend Hugo Chavez. Néanmoins, reprenant Lénine, le président vénézuélien pouvait prétendre que le combat contre les grands groupes capitalistes actuels est une forme de combat contre les monopoles.

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L'impérialisme espagnol, non ; l'impérialisme britannique, oui

Dans le même esprit, Hugo Chavez a fait de la lutte de Bolivar contre la monarchie espagnole un archétype de lutte contre toute influence étrangère. Les discours du Libertador ne manquent pas de souligner l'importance de l'indépendance et de la souveraineté nationale. Mais là encore, l'ennemi est espagnol. Simon Bolivar n'a pas hésité à faire « entrer le loup dans la bergerie » en s'appuyant fortement sur les Britanniques pour parvenir à ses fins. En 1810, il va à Londres réclamer l'appui du gouvernement de Sa Majesté. Durant la campagne de 1818-1819, l'armée de Bolivar est constituée pour un tiers de sujets britanniques.

Or, à cette époque, le Royaume-Uni est la première puissance mondiale, la puissance impérialiste par excellence. « Il n'existe pas de fondements sérieux sur lesquels fonder une pensée anti-impérialiste de Bolivar, sauf en ce qui concerne l'Espagne », résume ainsi l'historien britannique James Dunkerley, spécialiste de l'Amérique latine du 19ème siècle. Les Créoles latino-américains n'étaient en rien gênés par l'influence britannique : ce qu'ils souhaitaient précisément était de pouvoir commercer avec la première puissance économique du monde et son immense marché. Après l'indépendance, l'Amérique latine tomba rapidement sous la domination économique britannique. Et Bolivar n'y est pas pour rien.

La question démocratique

Hugo Chavez n'évoque assez peu la pensée politique propre de Simon Bolivar. Mais le « livre rouge » fait de la « construction du pouvoir populaire » un des objectifs du socialisme bolivarien. « Le PSUV doit être le promoteur de la participation directe du peuple à la construction du socialisme », écrit le « livre rouge. » Et de poursuivre : « cette démocratie doit être complète et pleine », et comprendre les peuples indigènes et afro-américains.

Un Libéral du 19ème siècle

Simon Bolivar était un libéral au sens du premier quart du 19ème siècle. Influencé par les Lumières françaises, il est un adversaire du pouvoir absolu et défend le « pouvoir des lois, plus puissant que celui du tyran, parce que plus inflexible », comme il le proclame dans son discours d'Angostura en 1819. Il défend dans ce même discours une « république démocratique, proscrivant la monarchie, les distinctions, la noblesse et les privilèges, proclamant les droits de l'homme, la liberté de travailler, de penser, de parler et d'écrire. » Mais on est loin ici de la « participation directe » du peuple dont Bolivar, comme tous les Libéraux de son époque, se méfie. Dans son « Manifeste de Carthagène » de 1812, il se plaint des hommes de la campagne « si ignorants qu'ils votent machinalement. »

Un adepte du « check and balance » plus que du pouvoir populaire

Aussi, défend-il devant le Congrès des députés d'Angostura une constitution inspirée du système constitutionnel britannique. « Nous n'altérerions en rien nos lois fondamentales si nous adoptions un pouvoir législatif comparable à celui du parlement britannique », déclare le Libertador qui invite les députés à confier à un Sénat héréditaire la moitié du pouvoir législatif, à l'image de la chambre des Lords. « A présent, nous allons modérer l'élan des prétentions excessives [du peuple vénézuélien] qui, peut-être pourrait conduire à une forme de gouvernement incompétent », prévient Simon Bolivar dans ce même discours.

Bolivar était donc plus un partisan de cet « Etat capitaliste bourgeois » vilipendé par le « livre rouge » du PSUV que de l'Etat socialiste prôné par ce dernier. Sur ce point, Chavez préfère certes conserver l'ambition d'instruire le peuple affichée par Bolivar. Mais cette ambition est restée lettre morte durant l'essentiel de la domination du Libertador. Il est néanmoins difficile de faire du Libertador un démocrate. Son pouvoir fut en effet très personnel, il refusa toujours l'idée d'une fédération, préférant un pouvoir fort. En 1828, Bolivar échappa de peu à un soulèvement libéral se plaignant de son autoritarisme, appelée la « conspiration de septembre. »


Prudence sociale

Du reste, sur le plan social également, Simon Bolivar s'est montré très prudent. Il a certes levé le tribut qui pesait sur les Indiens depuis la conquête espagnole et s'est toujours déclaré favorable à l'abolition de l'esclavage. Il ne manquait jamais une occasion de rappeler les origines « mixtes », indiennes, européennes et africaines de la nation latino-américaine. Mais son gouvernement a temporisé sur l'égalité réelle : l'esclavage ne fut aboli au Venezuela qu'en 1856, 26 ans après la mort de Bolivar.

Quant aux Indiens, la fin du tribut signifia aussi la fin des garanties accordées sur la propriété et l'usage de leurs terres. Ces dernières furent bientôt vendues à de riches créoles : les communautés indigènes entrèrent dans le cercle de la pauvreté, ils émigrèrent vers les villes, ouvrant la voie à l'assimilation. Enfin, Bolivar recula devant la réforme agraire, question centrale de la société latino-américaine. Il distribua certes à ses soldats des lots de terre, mais selon John Lynch, auteur d'une biographie parue en 2006, les simples soldats vendirent rapidement pour vivre ces lots aux officiers mieux payés et la concentration de la propriété fut, après l'indépendance, plus forte qu'au temps des Espagnols...

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Il y a donc peu de chance que Simon Bolivar se soit reconnu dans le programme d'Hugo Chavez. En réalité, le président vénézuélien a surtout utilisé une figure qui pouvait unifier son peuple, qui en était la fierté. Il a joué sur le mythe bolivarien, fierté de son peuple. En cela il a donné raison à Karl Marx qui, dans son ouvrage Herr Vogts (1860), écrivait : « la capacité de l'imagination populaire à construire des mythes s'est révélée à toutes les époques dans la découverte de « grands hommes. » L'exemple le plus frappant en est sans conteste Simon Bolivar. »

Romaric Godin

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