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ÉconomieUnion européenne

Zone euro, la tentation du calcul à courte vue

Florence Autret, à Bruxelles

Publié le 23 juillet 2012 à 15:42 - Mis à jour le 23 juillet 2012 à 15:58

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"L'euro est irréversible", s'est senti obligé de rappeler la semaine dernière le gouverneur de la BCE Mario Draghi. Une forme de rappel à la réalité, face à des leaders de la zone euro qui sont de plus en plus tentés chacun pour leur pays de mesurer la construction du projet européen avec une calculette plutôt qu'avec leurs livres d'histoire.

Voilà que la question fondamentale, celle que l'on pensait réglée depuis longtemps, refait surface : à quoi bon tout cela ? Pourquoi se donner tant de peine pour sauver l'euro ? Pourquoi faire l'Europe ? Le Nord se la pose parce qu'il trouve toutes ces opérations de "sauvetage" trop chères. La crise y a fait renaître ce qu'il faut bien appeler un sentiment de supériorité voire de suspicion vis-à-vis du Sud assez désagréable mais bien réel. Quant au Sud, il se pose lui aussi d'une certaine manière la question du « prix à payer » lequel se mesure en plans d'austérité, en perte de souveraineté voire simplement en amour propre bafoué.

"L'euro est irréversible"

La récente phrase du président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi : "l'euro est irréversible" sonne comme une antiphrase. Quel besoin de dire cette irréversibilité si certains n'en doutaient pas ? La crise a usé en trois courtes années le fin vernis d'évidence qui avait recouvert en cinq décennies le projet d'unification européenne et l'avait protégé du scepticisme des uns et du nationalisme des autres. Elle menace de ramener la question européenne à un calcul coûts-avantages, de ravaler le choix de l'intégration au rang de simple de simple choix politique. Augmenter la TVA ou ne pas le faire, construire ou non un nouveau porte-avion, continuer à faire l'Europe ou s'en abstenir : cochez la bonne réponse !

Cette approche dépassionnée, pragmatique, d'aucun dirait même cynique, n'a rien de nouveau au Royaume-Uni, où la participation à l'intégration européenne a toujours été mesurée à l'aune de l'intérêt national. Elle est inhabituelle en France. Sur le continent, l'édification d'un corps politique européen s'est chargée en six décennies d'un sens symbolique et historique qui la met à mille lieues des mesquins calculs britanniques. Certes, elle sert toutes sortes d'aspirations nationales. Mais enfin, on a voulu à ce point en faire une évidence qu'on en a inscrit l'objectif dans la loi fondamentale en Allemagne comme en France. Si les Britanniques n'en ont pas fait autant, ce n'est pas uniquement parce qu'ils ont jugé superflu de se doter d'une Constitution.

L'heure des comptes a sonné

Mais voilà, les temps changent. Aux Pays-Bas ou en Allemagne, un tabou est tombé et l'utilité de l'Europe en tant que telle fait plus débat que jamais. Paralysé par la poussée de Geert Wilders, le gouvernement néerlandais semble habité par la peur et convaincu que quoiqu'il fasse au niveau européen, cela risque de lui valoir de passer pour un traître à la patrie batave. Les récentes déclarations de ministres allemands sur la sortie de la Grèce de la zone euro indiquent qu'en Allemagne aussi l'heure des comptes a sonné, depuis longtemps.

Pourquoi un tel changement d'humeur ? Pourquoi l'impulsion puissante des fondateurs ne suffit plus à faire de l'Europe une évidence? Et que faut-il en penser ?

On savait que la crise avait fait drôlement monter le prix à payer pour tous les Etats participants à l'union monétaire en termes de risques partagés, de partage du pouvoir et de complexité. Mais on s'est aperçu de surcroît que le prix de cette union avait été terriblement sous-évalué dans les dix ans qui ont suivi l'introduction de la monnaie unique. Pendant des années, le « marché politique » a mal fonctionné et a autorisé un aveuglement collectif. Il n'est qu'à se retourner pour s'en convaincre sur la longue litanie des déficits français votés la fleur au fusil par un parlement qui avait pourtant ratifié la limite des 3%.

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Du coup, les Etats de la zone euro se retrouvent à payer maintenant une facture à plusieurs lignes dont ils avaient réussi à repousser les échéances pendant longtemps. Il faut à la fois revoir l'organisation politique, au prix de douloureux débats internes sur la souveraineté, corriger les écarts de compétitivité sans l'aide de la flexibilité monétaire, absorber les conséquences d'une longue période de crédit facile.

Climat de défiance croissante

C'est plus qu'on ne peut en faire en une seule fois. Et comme tout cela se passe dans un climat de défiance croissante des uns vis-à-vis des autres, les échéances sont fixées en fonction des contraintes politiques des uns et des autres et contre la raison économique. Ajouter à cela une schizophrénie saisissante où, de Madrid à Berlin en passant par Paris, engagements européens et discours nationaux se contredisent, et vous aurez la recette du renchérissement constant de la survie de l'euro.

Plutôt que regretter que les pays de l'euro ne se soient pas plus prêtés jadis à un calme calcul coûts-avantages avant de sceller leur union monétaire, mieux vaut se souvenir qu'un mauvais mariage ne fait pas nécessairement un bon divorce.

Une séparation des membres coûterait cher et pas seulement à l'Allemagne

Un économiste réputé concédait récemment que le meilleur argument pour faire ce qui est nécessaire à la consolidation de la zone euro, en dépit du prix politique à payer, reste.... le sauvetage de la zone euro. La tautologie est assumée. La séparation brutale des membres de la zone euro, abstraction faite du choc voire du chaos financier mondial qu'elle entraînerait, coûterait cher et pas seulement à l'Allemagne. Ceux qui ont vécu les dernières dévaluations compétitives italiennes, avant la fixation des parités entre pays promis à l'union monétaire, se souviennent de ses effets dévastateurs sur la compétitivité française.

Il est fort probable que, si l'Europe avait encore vécu sous le régime du "serpent monétaire" au moment du déclenchement de la crise, les marges de fluctuation de celui-ci auraient éclaté sous l'effet du choc. Et les ministres des Finances ne discuteraient pas de "plans d'aide" à l'un ou à l'autre jusqu'au bout de la nuit, mais tenteraient de calmer une guerre des changes interne à l'Europe.

Cette guerre serait potentiellement destructrice du marché intérieur car les pays ne pouvant pas récupérer leur perte de compétitivité relative seraient naturellement tentés d'y remédier par des aides ou des obstacles aux échanges. Pour cette raison, la monnaie unique est un complément naturel du marché unique. Pour les grandes économies européennes, fondamentalement concurrentes entre elles, l'union monétaire neutralise une concurrence nominale à la fois inéquitable et paralysante.

Surrendettement et déclin de l'Europe dans le monde

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L'euro a donc certes un coût mais son abandon aussi. Au lieu de raisonner encore et toujours à partir de l'impératif du projet européen per se, le moment est peut-être venu de partir du double problème du surendettement public et privé et du déclin économique relatif de l'Europe dans le monde et de voir comment le résoudre à l'horizon d'une génération. Il y a une urgence politique à démontrer que l'union monétaire, peut-être aménagée, et l'union politique font partie de la solution. Appuyé sur la raison économique, le mot de Draghi cesserait d'être une antiphrase.

Florence Autret, à Bruxelles

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