Pourquoi l'Irlande ne peut pas être un modèle pour l'Europe

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(Crédits : © 2009 Thomson Reuters)
L'Irlande sort du plan d'aide européen. La rançon d'une stratégie qui était adaptée aux spécificités du pays, mais qui n'a pas encore entièrement réussi.

 L'Irlande va donc pouvoir se passer de l'aide de ses partenaires européens et du FMI. Le Premier ministre Enda Kenny l'a officiellement annoncé dimanche lors du congrès de son parti, le Fine Gael.

Mais cette bonne nouvelle ne doit pas dissimuler le chemin encore long que doit suivre l'île verte avant de sortir intégralement de l'ornière. Comme l'a résumé le ministre des Finances Michael Noonan : « Ce n'est pas assez de sortir du plan d'aide, nous devons sortir et rester dehors. »

Ce sera la tâche la plus difficile et le budget 2014, qui selon Enda Kenny lui-même, sera encore « très dur » et qui sera présenté ce mardi, en sera la preuve. La fin du « bailout » n'est pas la fin des souffrances irlandaises.

Un pays productif et exportateur

Rappelons d'emblée les spécificités du cas irlandais, qui lui ont permis de faire figure d'exemple pour les partisans de la stratégie européenne. D'abord, l'Irlande, à la différence du Portugal ou de la Grèce, était un pays exportateur avant la crise.

En 2008, les exportations de biens et services irlandais étaient trois fois supérieurs à ceux de la Grèce ou du Portugal, pourtant deux fois plus peuplés. Surtout, à la même date, la productivité irlandaise figurait parmi les plus élevées de la zone euro.

En une heure de travail, un salarié irlandais produisait, en 2008, 45 euros de biens ou de services, c'était le quatrième plus productif d'Europe. Par comparaison, un Grec produisait en une même heure 22,2 euros et un Portugais 16 euros. Autrement dit, l'Irlande avait des atouts certains avant la crise que le Portugal ou la Grèce n'avaient pas.

Pas de croissance « à la pompe »

Certes, le pays souffrait, depuis le début des années 2000, d'une perte de compétitivité. La croissance de ses exportations n'a ainsi été que de 28,1 % entre 2003 et 2008, contre 46 % pour la moyenne de la zone euro. Sa productivité se tassait.

L'Irlande rééquilibrait sa croissance vers la consommation et la construction. Elle appuyait désormais sa croissance sur un secteur financier gonflé par des années de forte croissance de l'économie.

Entre 2000 et 2007, l'Irlande a connu pendant six années une croissance supérieure à 5 %. Mais, à la différence de la Grèce ou du Portugal, cette croissance n'a pas été obtenue « à la pompe » par la dépense publique.

Entre 1997 et 2007, Dublin n'a connu qu'une seule année de déficit budgétaire (un petit 0,4 % du PIB en 2002). Et a parfois, comme en 2006, dégagé des excédents considérables (2,9 % du PIB cette année là).

Pendant cette même période, Grèce et Portugal ont toujours été en déficit public et toujours au-delà des 3 % du PIB. Du reste, l'excédent commercial irlandais a toujours été supérieur à 9 % du PIB.

L'Irlande n'est pas la Grèce

La différence est considérable. D'un côté, dans les pays du sud, le potentiel de croissance par les exportations est faible. Habitués à jouer sur une monnaie faible pour soutenir leurs exportations, Grèce et Portugal ont, une fois dans la zone euro, dû trouver un relais pour leur croissance. Ce sera la dépense publique et la consommation des ménages par l'augmentation des salaires. D'où un déficit chronique et une perte importante de compétitivité extérieure.

L'Irlande n'a pas connu un tel phénomène. La livre irlandaise était, avant sa disparition, une monnaie forte. Malgré le rééquilibrage de l'économie du début des années 2000, la part des exportations est restée importante dans le PIB. Et surtout, le développement de la demande intérieure s'est fondé sur le secteur privé.

Le fardeau bancaire

Si l'Irlande a dû demander l'aide européenne, c'est parce que son secteur bancaire n'a pas résisté à la crise. Hypertrophié au regard du pays, c'est leur sauvetage par l'État irlandais qui a fait explosé le déficit public, jusqu'à 31 % du PIB en 2010 ! A ce moment, évidemment, prêter à l'Irlande devenait tout aussi impossible que prêter à la Grèce ou au Portugal. Mais si le résultat était le même, les causes en était différentes.

Et si l'on faisait abstraction de cet élément exceptionnel, l'Irlande restait une économie bien plus ouverte, bien moins étatisée et bien plus dynamique que les économies grecque et portugaise.

La recette européenne forcément efficace à court terme

Si les recettes appliquées à la Grèce ou au Portugal étaient contestables, car il sera bien difficile de baser le modèle économique de ces pays sur les exportations, alors que leur capacité industrielle et leur productivité sont faibles, elles convenaient plutôt bien à l'Irlande.

En faisant regagner, avec des mesures sévères de compression des salaires et des dépenses publiques, de la compétitivité aux exportateurs irlandais, ces derniers pouvaient rapidement regagner les parts de marché perdues entre 2003 et 2008 et même en gagner bien plus.

Compte tenu de la part des exportations dans l'économie irlandaise (90 % en 2009, contre 24 % pour la Grèce et 32 % pour le Portugal), ces mesures allaient rapidement produire ses effets. Les exportations ont progressé rapidement (environ 6 % par an depuis 2010), tandis que la compression de la demande intérieure réduisait les importations.

Résultat : l'excédent commercial a atteint 24,2 % du PIB en 2012 et est attendu au-dessus de 25 % en 2013. De quoi rassurer les marchés sur les capacités de financement du pays…

La générosité de la BCE

Dans le cas de l'Irlande, « l'austérité » ne pouvait donc que fonctionner à court terme. C'est pourquoi en faire un exemple ou un modèle pour le reste de l'Europe n'a pas de sens.

D'autant que l'Irlande a bénéficié d'un traitement extrêmement généreux de la BCE. En 2010, le pays avait émis une « promesse de dettes » (promissory note) de 30 milliards d'euros tirée sur la BCE pour nationaliser ses banques. L'institution de Francfort avait alors imposé des conditions de remboursement difficiles : un paiement sur 10 ans.

Dublin a fait pression en février dernier pour réduire ce fardeau, menaçant de faire défaut de cette dette envers la BCE. Effrayée, la banque centrale a accepté les conditions de l'Irlande, et a échangé sa « promissory note » contre une obligation venant à échéance à 40 ans et réduisant le poids du remboursement sur le budget irlandais d'un milliard d'euros, soit un peu moins de 10 % du déficit prévu en 2013.

Sans doute, la perspective de voir le « bon élève » de la politique d'austérité faire défaut a-t-il pu jouer dans cette générosité de la BCE.

Un déficit et une dette encore élevés.

L'Etat irlandais peut donc espérer revenir durablement sur le marché. Et se passer d'un nouveau plan d'aide de 10 milliards d'euros qui était encore évoqué par Michael Noonan voici un mois. Mais le pays n'est pas tiré d'affaire pour autant.

D'abord, Dublin ne peut stopper sa politique d'austérité. Il doit en effet prendre garde, car les marchés, quoique redevenus acheteurs, se méfient toujours d'un pays qui a été au bord du défaut, et qui a encore un déficit public de 7,3 % du PIB et une dette publique de 123,3 % du PIB.

A la différence de la Grèce ou du Portugal, l'Irlande ne dégagera pas d'excédent primaire cette année. Elle va devoir, en revanche, en dégager pendant longtemps pour pouvoir réduire sa dette.

D'autant qu'il faudra bien rembourser les 85 milliards d'euros prêtés depuis 2010 par l'UE et le FMI et que ceci pèsera encore lourd. Il faudra donc encore pousser la logique de la dévaluation interne, réduire les dépenses et stabiliser au moins les salaires pour maintenir la compétitivité.

Condamnée à l'austérité, l'Irlande tiendra-t-elle ?

L'ennui, c'est que cette politique devrait maintenir le chômage à un taux élevé. Le gouvernement lui-même n'envisage pas de baisse du chômage sous les 12 % à l'horizon 2016 (contre 14 % en 2013).

La consommation restera, du coup, sans doute, faible. L'économie irlandaise qui avait entamé son rééquilibrage à partir du début des années 2000 est à présent dépendante exclusivement de ses exportations. Un comble pour une politique d'austérité qui se présentait comme une politique de « rééquilibrage. »

En cas de ralentissement de la demande mondiale, l'Irlande va risquer en permanence de déraper. Ou d'accélérer encore la baisse des dépenses. Il faudra des années pour retrouver un équilibre viable entre demande intérieure et compétitivité. Pour le trouver, l'Irlande devra sans doute moins jouer sur les coûts que sur l'innovation.

Or, dans son étude publiée en septembre, l'OCDE appelait Dublin à rééquilibrer son économie et à investir plus dans l'innovation de ses PME. En vain, le train irlandais ne peut guère s'arrêter.

Mais le premier semestre 2013, où, en raison d'un creux dans la demande mondiale, l'économie irlandaise est à nouveau entrée en récession, devrait inquiéter les responsables du nouveau « tigre celtique. »

Sans compter qu'il faudra aussi faire face à un mécontentement croissant d'une population qui va finir par réclamer le retour sur ses efforts. Déjà, le dernier sondage montre que près d'un quart des Irlandais serait prêt à voter pour le très à gauche et très nationaliste Sinn Fein. Le Labour, actuel partenaire de coalition du Fine Gael, tomberait à son plus bas historique : 6 % !

Enfin, l'Irlande, à plus long terme, va devoir trouver un moyen de financer son système de retraite puisque le fonds prévu à cet effet a été vidé pour renflouer les banques. Comment fera-t-elle ?

Si Dublin augmente l'épargne, elle pèsera encore sur la demande intérieure, mais elle ne pourra pas le financer par les dépenses publiques. Bref, tout reste à faire. L'Irlande ne peut être un modèle pour personne en Europe. Et son succès pourrait bien encore n'être qu'une victoire à la Pyrrhus.

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a écrit le 15/10/2013 à 16:24 :
Irlande dumping fiscal, Allemagne dumping salariale en faisant travailler la masse étrangère ' 4 ? de l'heure le prix de leurs pays d'origine.
L?Europe libérale , nous a fait tout vendre nos services public , résultat tout va plus de mal en pire ( exemple la poste avant le courrier aller en 12 h a Paris , maintenant c'est trois jours ) et tout set comme ça ??? France telecon qui n'a pas fait d?investissement sur les ligne cuivre depuis 20 ans , c'est pour cela que internet est si lent, la fibre optique devrait arrivée a tous les poste principaux pour redonner une puissance correcte dans nos campagne , ou c'est d'une lenteur incroyable ,????? la téléphonie mobile portable incroyable les village ou les portable sont sans signal
a écrit le 15/10/2013 à 15:01 :
L'irlande n'avait pas besoin de plan de sauvetage mais a pourtant accepté d'entrer dans un processus européen lui présentant une option favorable afin d'en permettre une application plus déplaisante ailleurs. Comme avancé alors, le pays a ce faisant sauvé l'Europe. Comme tous les petits pays le jeton relatif de la mise financière avait été plus gros et induit des variation plus importantes sous le choc de la crise mondiale. Mais l'Irlande y est plus que d'autres accoutumé. L'argent mis a disposition n'a par ailleurs que peu été utilisé et était constitué en grande part surtout sur un volet de garanties, il n'est donc pas à rembourser. Le pays adapte forcément son économie à celles de ses voisins comme UK qui ne sont pas en brillante forme, ce qui un souci assurément. Le pays plus que d'autres est monté rapidement dans la production qualitative, nonobstant son point de départ bas et les guerres criminelles qu'il a dû subir. Il dispose au surplus de marges d'impositions considérable puisqu'on sait qu'elles y sont basses. Il peut alors gérer sur la distance et adapter son déficit comme il se doit au niveau de celui de ses voisins. Ne l'oublions pas le déficit est aussi du crédit. Le chômage reste pourtant un large problème mais il est en relatif plus satisfaisant que chez bien d'autres. La question est alors posée d'un traitement social du chômage puisque le pays en a les moyens. Avec un scoring de bon élève et un pib supérieur à celui de la France, en ce sens l'Irlande est bien un exemple de bonne gestion que l'on peut saluer.
a écrit le 15/10/2013 à 13:25 :
http://www.ires-fr.org/images/files/EtudesAO/RapportCgtCoutCapitalK.pdf
a écrit le 15/10/2013 à 11:53 :
La croissance de l'Irlande est liée aux aides européennes et au dumping fiscal. Evidemment, si les Etats-Unis avaient été colonisés par les Grecs, l'Irlande s'en sortirait moins bien...
a écrit le 15/10/2013 à 10:31 :
Avec un impôt sur les société à 12%, un pays quel qu?il soit ne peut fonctionner correctement et encore après négociation certaines multinationales ne sont imposées qu'à 2% (voir 0,06% pour Apple en 2011). En France, cet impôt est trop élevé.
Réponse de le 15/10/2013 à 10:54 :
Il est urgent d'uniformiser l'impôt sur les sociétés au niveau de la zone euro.
Réponse de le 15/10/2013 à 11:37 :
il est surtout urgent de supprimer cet impôt afin que les sociétés riches reviennent en Irlande !! la suppression de tout impôts est la seule solution pour faire redémarrer l'Europe.
mais comme on en est loin, nous boiront le verre jusqu'au bout de l'effondrement !!
Réponse de le 15/10/2013 à 11:53 :
Et la dette du pays, vous la remboursez comment ??? en supprimant les impôts ???
Réponse de le 15/10/2013 à 13:06 :
je la rembourse en responsabilisant les gens : la retraite ils se l'a font, les fonctionnaires commencent à travailler etc....
Réponse de le 15/10/2013 à 14:39 :
@bertrand : Plutôt incohérent. Car si l'Etat n'a plus de revenus, vous aurez beau supprimer la retraite et faire travailler les fonctionnaires 24h/24, cela ne permettra pas de rembourser la dette... Je vous rappelle qu'elle est à 123% du PIB dans ce pays !
Réponse de le 15/10/2013 à 15:38 :
La dette n'est pas à rembourser, @Tintin, car la dette est une présentation comptable dont l'autre versant est le crédit. Il s'agit de la gestion d'un état à ne pas confondre du tout à celle d'un particulier ou d'autre chose. Ce crédit doit permettre de produire des actifs tangibles et probants. Ce sont ces actifs qui par l'effet de levier obtenu permettent de rembourser la dette qui les a fait naître. mais bien entendu lorsque ça fonctionne on émet d'autre crédits dont la rentabilité est poursuivie dans les temps. La dette est constituée de milliers de lignes de crédit qui naissent et meurent par extinction a des rythmes différents. A un instant T cet ensemble "mouvant" représente une masse. Elle est cependant sans cesse changeante. Si des pays voisins se votent du crédit, nous devons les imiter pour ne pas être dépassés (A moins de produire des biens nettement plus rentables). Il suffit d'arrêter de se voter de nouveaux crédits pour que la dette s'épuise ou d'avoir produit des actifs particulièrement rentables. Mais ici chaque état sans le dire vise à la domination mondiale ou lsa meilleure place dans ce contexte. Des discussions sont entamées alors pour voir quel niveau de crédit chacun peu s'accorder. D'autres paramètres géopolitiques entrent en jeu. Des éléments exogènes imprévisibles ou subis font parfois varier provisoirement les curseurs. Au fur et à mesure que les états "naïfs" comprennent ce mécanisme ils augmentent leur dette, donc le crédit qu'ils s'accordent ... à condition d'être capables de les adosser à des actifs tangibles et probants sinon l'argent émis part en fumée et la note du pays est dégradée. Théoriquement si l'on pose un billet de 100 sur le coin de la table, comme un crédit, il se rembourse seul en 28 ans, il ne vaut plus rien. Toutefois la "duration" est souvent autour de 6 ou 10 ans avec les actions de gestion spéculative du Trésor. La dette est ainsi très importante aux USA ou au Japon. On pourra considérer que cela est moins nécessaire pour un pays mature que pour un pays moins évolué mais certains, on l'a compris, en veulent plus tout en tentant d'imposer rigueur aux autres....
Réponse de le 15/10/2013 à 16:35 :
On est d'accord pour dire que normalement, l'emprunt correspond à un investissement, et à la création d'une richesse future, qui permettra de le rembourser. En cela, la dette peut être normale et saine. Mais vous concéderez que ce n'est pas pour cela que s'endette l'Etat français ! Sa capacité d'investissement est minime, tandis qu'il s'endette massivement pour ses dépenses courantes. La preuve en est que le déficit budgétaire ne créé actuellement pas de croissance, et ne correspondent à aucun investissement productif. Cela signifie que ces dettes devront être remboursées non pas par le rendement des investissements correspondants, mais par le travail des générations futures. Trouvez-vous cela normal ? Les dépenses courantes devrait être normalement financées par l'impôt, d'où mon précédent commentaire.

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