Entre casino et gaz, le coeur de Chypre balance !

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La récession qui frappe Chypre depuis 2012 va s'accélérer : le PIB devrait reculer de 7,7% cette année et de 4,9% l'an prochain.
La récession qui frappe Chypre depuis 2012 va s'accélérer : le PIB devrait reculer de 7,7% cette année et de 4,9% l'an prochain. (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2013. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Le sauvetage de l’île d’Aphrodite a ruiné le schéma d’une économie irriguée par les dépôts bancaires. Désormais, le salut du pays réside dans le projet de casino géant ou dans l’exploitation du gaz naturel qui dort dans ses eaux territoriales.

Dans les rues de Nicosie, on n'échappe pas à la crise. Le nombre de boutiques fermées ou à vendre frappe d'emblée. Les inspecteurs de la troïka, formée des représentants de la Commission européenne, de la BCE et du FMI, l'ont confirmé le 7 novembre dernier. La récession qui frappe Chypre depuis 2012 va s'accélérer : le PIB devrait reculer de 7,7% cette année et de 4,9% l'an prochain.

Mais le pire ne réside peut-être pas dans ce que les officiels chypriotes et européens qualifient sobrement de « correction nécessaire ». Le pire, c'est peut-être que l'île ne dispose tout simplement plus de modèle économique. Un modèle qui, jusqu'ici, se fondait directement ou indirectement sur l'importance des dépôts bancaires, notamment ceux en provenance de l'ex-URSS. Des dépôts qui ont pu s'élever jusqu'à sept fois le PIB chypriote et qui irriguaient l'économie.

Un taux d'impôt sur les sociétés de 12,5 %

En ciblant ces dépôts dans leur « plan de sauvetage », les bailleurs de fonds de Chypre contraignent l'île à trouver un nouveau modèle. Et c'est là que le bât blesse. Que sera l'économie chypriote de demain ? Le ministre des Finances, Haris Georgiades, se retranche derrière un illusoire retour en arrière : le « plan d'ajustement » rétablira la confiance dans le secteur bancaire.

Certes, avec son taux d'impôt sur les sociétés de 12,5 % (augmenté de 2,5 points, selon la demande européenne) et avec sa tradition légale et comptable britannique, Chypre conserve des atouts majeurs pour redevenir une place offshore. Mais, dans ce domaine, la concurrence est rude et l'expérience chypriote va longtemps rester dans les mémoires. En un an, les retraits dans les banques chypriotes ont représenté un tiers des fonds déposés. La confiance ne se décrète pas et la retrouver prendra du temps.

Alors, enflammé par les satisfecit de la troïka, Haris Georgiades rêve d'un destin à l'irlandaise pour son pays. Mais si l'Irlande a aussi souffert de son secteur bancaire hypertrophié, elle était avant la crise une nation industrielle et exportatrice. Pas Chypre, dont le très petit secteur manufacturier (6 % du PIB) est la première victime de la pénurie de crédit dans l'île. Reste le tourisme, secteur traditionnellement fort de l'économie chypriote.

« Le tourisme est la plus immédiate opportunité de croissance », affirme ainsi Giorgos Lakkotrypis, ministre en charge de l'Énergie, de la Communication, de l'Industrie et du Tourisme.

Pourtant, là encore, rien n'est acquis. Chypre perd en effet du terrain sur un marché où elle est perçue comme une destination haut de gamme. En 2013, à la différence de la Grèce ou de l'Espagne, le pays n'a pas profité des troubles au Maghreb et au Moyen-Orient. Les arrivées seront en baisse de 3 à 4 %. Si les Russes, Ukrainiens et Israéliens sont de plus en plus nombreux, Allemands et Britanniques se font plus rares.

Casino, golf... le rêve d'un nouveau Macao

Certes, les perspectives sont plus optimistes pour les années qui viennent. L'ajustement des salaires, l'ouverture de nouvelles lignes aériennes low cost ou le développement des marinas vont aider. Mais la concurrence est rude en Méditerranée. Et pas plus loin que de l'autre côté de la ligne verte, en zone occupée par la Turquie, où l'on tente de séduire les touristes européens avec des prix attractifs.

Bref, il faut faire plus. D'où l'idée de la construction d'un casino géant au centre d'un vaste ensemble touristique de golfs et d'hôtel de luxe pour attirer les riches de l'ex-URSS, du Moyen-Orient et d'ailleurs. Giorgos Lakkotrypis fonde beaucoup d'espoir sur ce projet :

« Ce sera pour nous un élément de changement majeur, affirme-t-il. Les États voisins ne disposent pas d'un complexe de jeu de hasard haut de gamme comme nous voulons en construire un. Nous pouvons devenir le Macao de la Méditerranée », conclut-il.

Le projet, un temps contesté, ne fait plus guère l'objet de discussions à Chypre où la crise a détruit tous les remords. Reste pourtant à définir un lieu et, surtout, à construire un financement de plusieurs milliards d'euros.

« Tenir en attendant le gaz »

Ce sera le plus difficile. L'investissement devra nécessairement venir de l'étranger. Et compte tenu de l'environnement financier chypriote, il faudra sans doute accorder de larges concessions aux investisseurs pour les convaincre de porter ce projet. Mais à l'échelle d'une économie de 17 milliards d'euros, ce projet peut constituer l'embryon d'un nouveau modèle économique. Pas forcément plus vertueux que le précédent…

Du « casino financier » dénoncé en début d'année par le SPD allemand, Chypre sera simplement passée au casino réel… La grande affaire de Chypre, ce qui soutient encore les espoirs de tout le monde à Nicosie, du chauffeur de taxi au ministre, c'est cependant le gaz. Le pays semble n'avoir qu'une seule idée : « Tenir en attendant le gaz. »

La présence de gaz naturel dans le sous-sol de la zone maritime exclusive chypriote, divisée par le gouvernement en douze blocs d'exploration et d'exploitation, est certaine. Six blocs ont déjà été attribués par Nicosie pour l'exploration et l'exploitation, dont deux à Total qui, selon Giorgos Lakkotrypis, « cherche aussi du pétrole ».

Au moins 250 ans de réserves

Et les chiffres donnent le tournis au ministre :

« Dans le seul bloc 12, on estime que les réserves de gaz représentent deux cent cinquante ans de consommation de Chypre. »

Chypre voit grand. Outre l'exploitation de son propre gaz, le pays entend devenir un hub énergétique avec la création à Vassilikos, près de Larnaka, sur la côte Sud, d'un terminal de liquéfaction du gaz naturel qui pourrait en faire une plate-forme pour le gaz des pays voisins, le Liban et Israël. De quoi emballer Giorgos Lakkotrypis :

« Notre modèle, c'est celui de la Norvège ou du Koweït. Nous voulons exploiter nos ressources gazières sur un mode durable et établir un fonds souverain… »

Un investissement représentant près d'un quart du PIB chypriote

Pourtant, la route est encore longue. Car le gaz n'est pas encore sorti du sous-sol et l'exploitation ne pourra pas commencer avant la fin de la décennie.

Ensuite, devenir un « hub énergétique » demande des ressources que, comme pour le casino géant, Chypre n'a pas : il faut construire l'usine de Vassilikos, mais aussi les gazoducs jusqu'à elle, dans des conditions géologiques parfois difficiles.

Mais surtout, les espoirs pourraient dépasser la réalité. Le chiffre mis en avant par Giorgos Lakkotrypis concernant le bloc 12 est en réalité une révision à la baisse des prévisions réalisées par la firme israélienne Noble qui explore ce bloc. Une étude du MIT parue à la fin d'octobre est venue mettre en garde Nicosie. L'ensemble de l'investissement nécessaire à l'exploitation du gaz s'élèverait à près d'un quart du PIB chypriote.

Les relations avec la Turquie compliquent la donne

« Le développement du gaz naturel est si nouveau dans cette région et le marché mondial du gaz si changeant qu'il y a beaucoup d'incertitudes autour de ces projets », explique au quotidien Cyprus Mail Sergey Paltsev, auteur de l'étude, qui incite le gouvernement à la prudence avant d'investir.

Sans compter que les relations avec la Turquie compliquent la donne. Ankara lorgne aussi le gaz chypriote et s'est déjà montrée menaçante. Bref, Chypre n'est pas encore la Norvège du Sud. Et en attendant, les ressources demeurent plus que jamais incertaines, le plan d'ajustement, des plus lourds et le modèle économique nouveau, bien fragile...

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