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ÉconomieUnion européenne

Chypre après le "sauvetage" (2/2) : devenir Macao ou la Norvège de la Méditerranée

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin, à Nicosie

Publié le 06 novembre 2013 à 14:59 - Mis à jour le 06 novembre 2013 à 15:02

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L'économie chypriote est à reconstruire. Deux espoirs agite aujourd'hui Nicosie : le projet de casino géant et le gaz. Mais la route est encore très longue.

Désormais sans vrai moteur, l'économie chypriote est donc à reconstruire. Mais nul ne sait réellement comment.

Business as usual ?

A écouter les membres du gouvernement chypriote, on ressent une forme de désarroi qui prend la forme d'un espoir à peine dissimulé, celui d'un possible retour en arrière. Chacun se félicite de la décélération des retraits dans les dépôts bancaires et y voit une raison de croire que la confiance revient progressivement dans le secteur bancaire chypriote. Le ministre des Finances, Harris Georgiades, ne ménage pas sa peine pour répandre cette idée, fruit d'une doxa qui n'a guère fait ses preuves : le plan d'ajustement rétablira la confiance des investisseurs.

Rétablir Chypre comme une destination offshore

Plus sérieusement, le ministre rappelle que Chypre va demeurer une destination attractive pour les entreprises internationales, malgré la hausse du taux de l'impôt sur les sociétés porté de 10 % à 12,5 %. « La bonne qualité de nos services, de nos comptables et de nos avocats ainsi que notre cadre juridique anglo-saxon va demeurer », martèle-t-il.

Bref, les fondements de l'ancien modèle demeurent, mais sera-ce suffisant face à l'expérience d'une mainmise sur les dépôts, mesure dont on sait qu'elle a été prise précisément parce que Chypre était une base offshore pour les milliardaires de l'ex-URSS ? Rien n'est moins sûr.

Bonne santé du pavillon chypriote. Mais est-ce assez ?

Certes, certains secteurs continueront à profiter des avantages accordés par Nicosie, en particulier le secteur maritime (Chypre est le treizième pavillon mondial ). Mais le potentiel de croissance de ces secteurs n'est pas suffisant pour soutenir l'ensemble de l'économie. Les démonstrations gouvernementales tiennent en fait plus de la méthode Coué que de la réalité.

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Chypre sera-t-il l'Irlande de la Méditerranée ?

Que va donc pouvoir faire Chypre de sa compétitivité retrouvée ? Harris Georgiades aime à comparer son pays à une autre île, verte celle-ci, l'Irlande. « Nous voulons réaliser ce qu'a fait l'Irlande », explique-t-il, repris en chœur par tout ce que Chypre compte de fonctionnaires nationaux et européens.

La comparaison est certes commode à première vue : la crise chypriote, comme la crise irlandaise trouve sa source dans un secteur bancaire démesuré, les deux pays ont connu de fortes croissances dans les années 2000 et Nicosie, comme Dublin, veulent faire figure de « bons élèves » de la Troïka.

Faiblesse du secteur manufacturier ou le rêve irlandais envolé

Mais il existe entre les deux îles une différence de taille : l'Irlande dégageait avant la crise un excédent commercial et courant considérable, Chypre était en déficit chronique. Et pour cause : l'Irlande disposait déjà d'une industrie exportatrice assez compétitive qui a profité immédiatement des mesures déflationnistes. A Chypre, l'industrie manufacturière ne pesait en 2007 que 5,7 % du PIB (contre 11,5 % en 1995).

Une industrie de faible taille et peu exportatrice qui est une des première victime de la crise. Autrement dit, le rêve irlandais de Harris Georgiades est un leurre destiné à complaire aux officiels européens. Mais Chypre aura bien du mal à baser son développement futur sur les exportations, même si c'est la logique ultime du « plan d'ajustement ».

Retour au tourisme ?

Que faire alors ? Deux espoirs agitent Chypre. Le premier est aussi un retour en arrière, mais plus lointain. C'est celui de fonder à nouveau l'économie de l'île sur le tourisme. « Le tourisme est la plus immédiate opportunité de croissance », affirme ainsi Giorgos Lakkotrypris, ministre en charge de l'Energie, de la Communication, de l'Industrie et du Tourisme. L'ennui, c'est que Chypre perd actuellement du terrain sur ce marché.

Un secteur en difficulté

Perçue depuis longtemps, non sans raison, comme une destination haut de gamme en Méditerranée, l'île a souffert de la crise et a vu ses principaux touristes, les Britanniques et les Allemands, la bouder. On attend 13 % de moins de Britanniques et 36 % de moins d'Allemands en 2013.

Certes, le gouvernement met en avance la forte croissance des arrivées en provenance de Russie (+ 25 %) ou d'Ukraine (+ 85 %), mais ces dernières ne compensent qu'en partie la perte de part de marché sur les marchés occidentaux. Ainsi, à la différence de l'Espagne et de la Grèce, 2013 n'a pas été une bonne année pour le tourisme chypriote avec un recul attendu de 4 % des arrivées et une stabilité des recettes. Autrement dit, Chypre n'a pas profité, comme les deux pays déjà cités, des troubles en Egypte, en Tunisie ou en Turquie.

Certes, les perspectives sont plus optimistes pour les années qui viennent. Nicosie vise - de façon fort optimiste - une hausse de 7% à 10 % en 2014 et "plus par la suite". Avec la récession et le recul des salaires, Chypre pourra sans doute être plus compétitive. Sans compter que de nouvelles lignes low cost vont être ouvertes vers Chypre par Wizzair, Ryanair et EasyJet, entre autres et que le gouvernement soutient le développement de marinas. Mais la concurrence sera rude en Méditerranée.

Et pas plus loin que de l'autre côté de la Ligne verte qui coupe l'île en deux. En zone occupée par la Turquie, on tente de développer aussi le tourisme et Chypre du Nord apparaît désormais sur les catalogues occidentaux à des prix bien plus avantageux. Et comme l'on peut aisément, avec un simple passeport, passer la ligne verte, les touristes peuvent profiter des beautés du sud en jouissant des prix bas du nord…

Chypre, futur Macao de la Méditerranée ?

Bref, si Chypre veut à nouveau fonder son économie sur le tourisme, il faut faire plus. D'où l'idée de la construction d'un casino géant au centre d'un complexe touristique. Giorgos Lakkotrypis fonde beaucoup d'espoir sur ce projet : « Ce sera pour nous un élément de changement majeur », affirme-t-il.

« Les Etats voisins ne disposent pas d'un complexe de jeu de hasard haut de gamme comme nous voulons en construire un. Nous pouvons devenir le Macao de la Méditerranée », conclut-il. En passant, il s'agit de priver de clients les très nombreux casinos qui pullulent en zone occupée par la Turquie.

Le vice du jeu

A haute voix, le ministre n'hésite pas à rêver et à voir les foules moyen-orientales et de l'ex-URSS se presser à Chypre pour se livrer librement au vice du jeu qu'ils ne peuvent pratiquer en paix dans leurs pays.

Reste à définir un lieu et, surtout, à construire un financement pour lequel quelques milliards d'euros sont nécessaires. Ce sera le plus difficile. L'État chypriote ne peut guère aider puisqu'il se serre la ceinture. Il en va de même pour les banques locales. L'investissement viendra donc de l'étranger. Et compte tenu de l'environnement financier chypriote, il faudra sans doute accorder de larges concessions aux investisseurs pour les convaincre de porter ce projet.

Mais il est vrai que si le rêve de Giorgos Lakkotrypis se réalise, un complexe de jeu géant peut changer la donne sur une économie de 17 milliards d'euros de PIB. Chypre sera alors passé du « casino financier » dénoncé en début d'année par la SPD allemande, au casino réel…

Tout le monde pense au gaz…

Mais la grande affaire de Chypre, ce qui soutient encore tous les espoirs, c'est évidemment le gaz. Tout le monde à Nicosie, du chauffeur de taxi au ministre, ne pense qu'au gaz et n'a qu'une idée : « Tenir en attendant le gaz. »

Concrètement, la présence de gaz naturel dans le sous-sol de la zone maritime exclusive chypriote ne fait plus l'ombre d'un doute. Le gouvernement a divisé la zone en 13 blocs d'exploration et d'exploitation et a déjà accordé 6 blocs en concessions, dont deux à Total qui, selon le ministre « cherche aussi du pétrole. » Et les chiffres donnent le tournis à Nicosie. « Dans le seul bloc 12, on estime que les réserves de gaz représentent 100 ans de consommation de Chypre », s'enthousiasme Giorgos Lakkotrypis.

Chypre voit grand. Outre l'exploitation de son propre gaz, le pays entend devenir un « hub » énergétique avec la création à Vassilikos, près de Larnaka, sur la côte sud, d'un terminal de liquéfaction du gaz naturel qui pourrait en faire une plate-forme pour le gaz des pays voisins, le Liban et Israël.

Chypre, Norvège de la Méditerranée orientale ?

Dès lors, Chypre se rêve à l'avenir en puissance énergétique, et ce même Girogos Lakkotrypis n'hésite pas à tirer déjà quelques plans sur la comète. « Notre modèle, c'est la Norvège ou le Koweït. Nous voulons exploiter nos ressources gazières sur un mode durable et établir un fonds souverain », explique le ministre. La Chypre du plan d'ajustement songe donc déjà au fonds souverain norvégien… Pourtant, la route est encore longue.

D'abord, le gaz n'est pas encore sorti du sous-sol. Il faudra pour cela du temps, sans doute au moins encore un an. Et l'exploitation ne pourra pas commencer avant la fin de la décennie. Jusque là, Chypre devra toujours importer sa consommation de gaz.

Surtout, les attentes pourraient être un peu trop fortes. Le chiffre mis en avant par Giorgos Lakkotrypis concernant le bloc 12 (5.000 milliards de pieds cubes (tcf)) est en réalité une révision à la baisse des prévisions réalisées par la firme israélienne Noble qui explore ce bloc.

Les risques du rêve gazier

Une étude du MIT américain parue fin octobre est venu mettre en garde contre les dangers d'une trop grande attente liée au gaz pour Chypre. L'ensemble de l'investissement nécessaire à l'exploitation s'élèverait à près d'un quart du PIB chypriote. Mais la construction du terminal de liquéfaction pourrait coûter 15 milliards d'euros. « Le développement du gaz naturel est si nouveau dans cette région et le marché mondial du gaz si changeant qu'il y a beaucoup d'incertitudes autour de ces projets », explique Sergey Paltsev, auteur de l'étude au quotidien Cyprus Mail qui incite le gouvernement de Nicosie à bien être certain de ses attentes de production avant d'investir.

Reste enfin une dernière incertitude autour du gaz : la situation géopolitique. La Turquie lorgne aussi sur certains blocs d'exploration chypriotes, les plus au nord, et s'est déjà montrée menaçante en cas d'attribution de droits d'exploration dans ces blocs. A Nicosie, le gouvernement se veut très ferme sur le sujet, mais le gaz vient ajouter une donnée nouvelle au « problème chypriote. »

Bref, Chypre n'est pas encore la Norvège du sud. Et en attendant, les ressources demeurent plus que jamais incertaines, le plan d'ajustement des plus lourds et le modèle économique nouveau bien fragile.

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Romaric Godin, à Nicosie

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