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ÉconomieUnion européenne

La rodomontade opportuniste de Manuel Valls sur l'euro

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 08 avril 2014 à 15:38 - Mis à jour le 08 avril 2014 à 17:49

Le Quotidien Numérique

06 juin 2026

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Le Premier ministre a promis d'agir sur la politique monétaire de la BCE. Impossible, mais le message avait une autre fonction...

Manuel Valls a dressé un réquisitoire en règle de la politique monétaire de la BCE, l'accusant de mener une politique trop restrictive. « La Banque Centrale Européenne mène une politique monétaire moins expansionniste que ses consœurs américaine, anglaise ou japonaise », a déclaré le Premier ministre. Selon lui, le risque est que les efforts réalisés par la France soient « balayés » par l'euro fort.

« Aborder le sujet très directement »

Cet antienne est assez classique dans le discours politique de tous bords en France, mais, ici, Manuel Valls a pris un curieux engagement : « ce sujet, je veux l'aborder très directement. » Comment comprendre cette phrase ? Doit-on y voir la volonté de la France de définir une politique de change pour la BCE afin de soutenir la croissance ?

Les traités interdisent toute intervention

Aujourd'hui, très clairement, le Premier ministre français ne peut rien faire. L'article 130 du Traité de Fonctionnement de l'union européenne (FTUE), interdit explicitement à la BCE « d'accepter des gouvernements des Etats membres des instructions. » Pire même, par ses propos, le Premier ministre français est en infraction avec ledit article qui indique que les gouvernements « s'engagent à respecter ce principe et à ne pas chercher à influencer la BCE. » C'est donc une fin de non-recevoir que recevra Manuel Valls à sa volonté d'aborder « le sujet très directement. »

La stabilité des prix est la seule aiguille dans la boussole de la BCE

Actuellement, la BCE n'a pas de politique officielle de change, tout simplement parce qu'elle n'a qu'un seul objectif qui lui est assigné par les traités européens : la stabilité monétaire. Jean-Claude Trichet répétait sans cesse que la BCE n'avait « qu'une aiguille dans sa boussole » («  one needle in our compass »). Le taux de change n'est qu'un élément parmi d'autres de cet objectif. Demander à la BCE de se donner un objectif de change pour soutenir la croissance, c'est lui demander d'outrepasser le mandat qui lui a été attribué par les traités.

Modifier les traités ? Pour quoi faire ?

Si Manuel Valls veut demander une modification des traités sur ce sujet, il risque de s'opposer à forte partie. Le premier obstacle est technique. Demander un objectif explicite de taux de change face au dollar n'a pas de sens. Ce serait réduire à néant l'autonomie monétaire de la BCE et la zone euro n'est pas le Danemark.

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La solution serait alors de fixer des objectifs de croissance et d'emploi à la BCE, comme c'est le cas pour d'autres banques centrales. Mais là encore, il n'est pas sûr que les entreprises françaises y gagnent. La BCE devra alors définir un taux de change qui ne nuise pas à l'économie de la zone euro en moyenne. Mais la zone euro est très diverse. Une étude de 2012 de la Deutsche Bank indiquait que la France commençait à souffrir à partir d'un euro à 1,24 dollar, l'Allemagne à 1,87 dollar… Une valeur moyenne risque donc de mécontenter tout le monde : les uns trouvant l'euro trop faible, les autres encore trop fort.

L'obstacle allemand

Autre obstacle : le refus allemand de remettre en cause l'indépendance de la banque centrale. La BCE a été fondée sur le modèle de la Bundesbank de 1957. Si elle n'a qu'un objectif, c'est parce qu'on estime que la stabilité des prix est le seul moyen de s'assurer d'une croissance saine et équilibrée. Donner un objectif de croissance serait redondant, mais surtout le risque serait de faire de la banque centrale un bras armé de la politique économique. Or, dans la logique des traités, la croissance négative et le chômage sont parfois des « assainissements nécessaires. » Ce qui est advenu dans le sud de l'Europe le prouve. Donner un objectif de croissance à la BCE, ce serait empêcher les « ajustements », ce serait soutenir artificiellement les déséquilibres de certaines économies. Pour l'Allemagne, ce serait rendre vide les structures de la zone euro incitant les pays à revenir à l'équilibre budgétaire. Ce serait encourager « l'aléa moral. » C'est donc inacceptable pour Berlin sur le plan des principes.

L'obstacle politique

Dernier obstacle : sur le plan politique. Obtenir une telle modification des traités sera très difficile. Une partie de l'opinion publique allemande serait vent debout. Ce serait renoncer à soixante-dix ans de tradition économique qui a prouvé son efficacité outre-Rhin. Le Bundestag aura bien du mal à voter une telle réforme et Angela Merkel ne lui proposera sans doute jamais. Dans les autres pays, il y aura des référendums et, compte tenu de l'état d'esprit des populations, il sera bien difficile à faire accepter par l'ensemble des pays de la zone euro.

Et si Valls profitait de la politique de la BCE ?

Les mots de Manuel Valls sont donc une rodomontade à usage interne. Il s'agit de contenter sa gauche et son ministre de l'Economie, Arnaud Montebourg, sur qui les caméras de l'assemblée nationale se sont braquées lorsque ces mots ont été prononcés. Mais c'est une rodomontade calculée. Mario Draghi a, jeudi dernier, confirmé officiellement que le taux de change était une donnée qu'il regardait avec beaucoup d'attention pour déterminer sa politique monétaire. Traduction : la BCE entend peser sur le taux de change pour faire reculer le risque déflationniste.

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L'objectif de la politique d'assouplissement quantitative de la BCE sera donc de faire baisser l'euro. Nul ne sait si elle y parviendra, car l'efficacité de l'action de la politique monétaire sur le taux de change est parfois incertaine. Mais si Mario Draghi réussit son pari, alors Manuel Valls et Arnaud Montebourg pourront prétendre avoir, à leur tour, eu une part de responsabilité dans ce triomphe. Cela s'appelle de l'opportunisme.

Romaric Godin

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