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Événements
ÉconomieUnion européenne

La presse allemande effrayée par la politique de la BCE

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 05 juin 2014 à 07:08 - Mis à jour le 05 juin 2014 à 07:22

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Le nouvel assouplissement de la BCE provoque des cris d'orfraies dans toute la presse outre-Rhin. Décryptage et explications.

Décidément, l'Allemagne est une île en Europe. Alors que tout le monde attend des mesures de la BCE ce jeudi que l'on espère salutaires pour l'économie de la zone euro, la presse allemande frémit ce jeudi 5 juin de craintes et d'inquiétudes. La perspective d'un taux de dépôt négatif pour les banques auprès de la BCE semble avoir provoqué une vague d'effroi dans les rédactions outre-Rhin.

La torture des épargnants allemands

De la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) au Handelsblatt, la presse allemande se penche sur le destin tragique des « épargnants » qui, une nouvelle fois, selon eux, vont être les grands perdants de la politique de taux bas de la BCE. « Ce qui est immoral dans cette histoire », souligne Gabor Steingart, le directeur de la rédaction du Handelsblatt dans sa newsletter matinale, « c'est que les épargnants vont payer pour les spéculateurs. » Son journal titre ce jeudi : « les épargnants sont menacés de perdre des milliards d'euros » Cette sollicitude est quasi universelle dans la presse allemande ce matin. La FAZ se lamente sur « ceux qui vont devoir payer les frais de ce feu de paille conjoncturel » que sera, selon son éditorialiste, cette politique de taux bas.

Ces journaux reprennent la rhétorique des banques mutualistes et des caisses d'épargne allemandes qui se sont élevés contre la politique de taux bas de la BCE mercredi. Le président de la fédération des caisses d'épargne (Sparkassenverband) Georg Fahrenschon n'y est pas allé par quatre chemins : il a évoqué une « expropriation » des épargnants. On peut comprendre son inquiétude : ses banques, comme les mutualistes, ont un modèle économique principalement fondé sur la force de leurs dépôts. Si, faute de rémunération, ces derniers viennent à se réduire, alors leur capacité d'emprunts sera plus faible. Mais nul ne contraint les banques à faire elle-même payer les dépôts, car si, plutôt que d'avoir recours aux facilités de paiement de la BCE, elle prête l'argent, elle peut réaliser des profits qui lui permettront de continuer à rémunérer les dépôts. Ceci est particulièrement vrai en Allemagne où le risque de prêter aux PME est assez faible.

Le risque de bulle immobilière et d'inflation

Une autre inquiétude est celle de l'entretien d'une « bulle », notamment de immobilière dans un pays où, déjà, les taux ont beaucoup monté.  La Süddeutsche Zeitung, plutôt considéré comme de centre-gauche et qui, par ailleurs, relaie la crainte de déflation dans ses colonnes, s'alarme, ce danger que la BCE pourrait alimenter par ses taux bas. Derrière ce risque de « bulle » se dresse l'éternelle crainte inflationniste que le recul à 0,9 % en mai du taux d'inflation allemand ne parvient pas à atténuer. Mercredi, le président de la banque d'Etat KfW, Ulrich Schröder, a ainsi assuré « voir le risque d'une bulle des prix. » Et d'ajouter : « cette baisse des taux est très préoccupante pour l'économie allemande. »

L'obsession de « l'aléa moral »

Mais évidemment, ce qui met particulièrement en rage les éditorialistes allemands, c'est « l'aléa moral », devenu une obsession outre-Rhin. Toute mesure soutenant l'activité est considérée en Allemagne comme une incitation pour les « mauvais élèves de la zone euro » à ne pas se réformer. « Plus la BCE se met au service des politiques et plus la pression sera faible pour la France et l'Italie de réduire leur coût du travail afin d'améliorer leur compétitivité », assène ainsi Holger Stellzner , éditorialiste à la FAZ qui, immanquablement, ajoute que ces pays devraient s'inspirer de « l'exemple allemand », lorsque Gerhard Schröder a été incité aux réformes par les taux trop élevés qui, alors, frappaient l'Allemagne. Même son de cloche dans Die Welt où on soupçonne Mario Draghi, le « nouveau Bismarck » de vouloir faire l'unité européenne grâce à « l'argent facile. » Mais, prévient Daniel Eckert, l'éditorialiste, « les Etats de la zone euro doivent se réformer et l'argent de Mario Draghi ne les aidera pas. »

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Le mythe du « modèle allemand » pour l'Europe

Ces critiques oublient évidemment l'essentiel : le risque de déflation ne provient pas d'un « manque de réformes », mais bien plutôt d'une mise en place de politiques bien trop récessives, trop rapides et mal adaptées aux situations des Etats de la zone euro. Quant à l'exemple allemand, l'argument est irrecevable. D'abord parce que l'Allemagne en 2003 était déjà un Etat fortement industrialisé et exportateur, et qui, s'il payait des taux trop élevé, a bénéficié d'un accord avec la France pour ne pas respecter les critères de Maastricht le temps de mettre en place des réformes. Ceci a permis à Gerhard Schröder de réduire d'abord les taxes sur les entreprises, avant de frapper la consommation au moment où la conjoncture reprenait de la force. Dans le cas allemand, l'aléa moral n'a pas joué. Mais les éditorialistes outre-Rhin ne veulent pas accorder aux autres Etats ce qui a été accordé à leur propre nation…

Contraindre l'Allemagne à plus de solidarité

En réalité, ce qui inquiète les élites allemandes, c'est que cette politique menace leur propre modèle fondée sur les exportations. La politique de la BCE sanctionne les épargnants, favorise la consommation et l'investissement et vise à faire baisser l'euro. Autant d'éléments qui risquent, en effet, de peser sur le modèle allemand en faisant reculer la compétitivité externe et l'excédent courant de l'Allemagne. Mario Draghi tente de réaliser ce que les politiques européens ont été incapables de faire accepter à l'Allemagne : davantage de solidarité au sein de la zone euro.

Menaces sur le modèle économique traditionnel

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En consommant plus, en important plus, la première économie européenne pourrait tirer les autres. Le succès de cette politique est certes contestable, car la demande intérieure allemande ne semblent pas une locomotive très efficace si l'on en croit les chiffres du premier trimestre 2014. L'efficacité des mesures de la BCE peut aussi être contestée. Mais du moins Mario Draghi tente de faire bouger les lignes. Il est certain, en revanche, que pour les entrepreneurs et banquiers allemands, habitués à toucher les fruits de leurs exportations en comprimant la demande interne et celle des autres pays de la zone euro, cette expérience est une mauvaise nouvelle. Mais l'Allemagne a voulu conserver l'euro. Elle doit aussi en payer le prix aujourd'hui.

Romaric Godin

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