Pourquoi Mario Draghi n'a pas encore gagné

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Mario Draghi n'a pas encore gagné son combat contre l'inflation basse
Mario Draghi n'a pas encore gagné son combat contre l'inflation basse (Crédits : Reuters)
Les mesures prises par la BCE sont ambitieuses. Mais leur efficacité reste à démontrer, alors que les dangers demeurent.

Il faut bien reconnaître que Mario Draghi n'a pas déçu ce 5 juin. Il a répondu présent aux attentes des observateurs dont il avait, il est vrai, très largement préparé le terrain. Les mesures annoncées ne manquent pas de conviction. Il y a là une logique générale qui utilise plusieurs instruments pour « diriger » l'argent vers l'économie réelle. Ce n'est pas non plus la moindre des qualités du président de la BCE d'avoir pris très au sérieux le risque que faisait porter sur l'économie européenne une « période prolongée d'inflation basse. » Là où d'ordinaire, les économistes et les politiques se rassurent avec l'illusion que « le pire n'est jamais sûr », Mario Draghi a refusé de prendre le moindre risque. Plus que jamais, il semble être le dernier roc sur lequel peut compter l'économie européenne.

Faire boire un âne qui n'a pas soif ?

Mais si la BCE semble avoir fait ce que l'on était en droit d'attendre d'elle, une question reste en suspens : la BCE peut-elle avec sa seule politique monétaire sauver cette économie de la zone euro ? Car on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif et l'on ne fait pas prêter une banque qui ne le veut pas, ni emprunter une entreprise qui juge ne pas en avoir le besoin. Or, sur ces deux critères, la BCE ne peut guère agir directement par sa politique monétaire. D'autres critères jouent ici. L'état des bilans bancaires bien sûr et la nécessité des établissements de réduire la part du risque dans leur bilan, mais aussi et surtout la croissance. Une banque ne peut imaginer prêter à une PME que si elle estime que l'activité sera suffisante pour que ce prêt ne finisse pas dans les « non performing loans (NPL) », les créances douteuses, autrement dit les poubelles des bilans bancaires. Et une entreprise ou un ménage ne s'engagera dans un prêt bancaire que s'il se sent assez assuré de l'avenir pour penser pouvoir rembourser. Bref, tout est une question de confiance en l'avenir.

Maintien des tendances récessives de l'économie

Or, comment avoir confiance dans cet avenir alors que les politiques d'austérité sont partout maintenues, et parfois intensifiées ? Comment une entreprise peut-elle investir lorsqu'elle dispose d'un niveau d'activité inférieure à celui d'il y a quatre ans et alors que la demande mondiale reste faible ? La faiblesse de la politique économique européenne réside dans la demande. Sans elle, les flots de liquidités de la BCE ne serviront à rien. Et l'on ne peut écarter sérieusement l'option de voir les banques bouder les opérations ciblées de long terme qui vont être mis en place. Et c'est évidemment ici que la BCE est la moins convaincante.

Des conditions à une croissance durable qui manquent encore

Mario Draghi ce jeudi a clairement expliqué que ces mesures visaient à « compenser » les effets de la consolidation budgétaire en cours. En d'autres termes, c'est une forme d'analgésique pour moins sentir les effets de l'austérité. Mais un analgésique ne guérit pas. Il peut adoucir la douleur, la couvrir durant un temps, mais le mal reste là. Ainsi en sera-t-il de l'économie européenne. La poursuite des politiques récessives risque de faire une nouvelle fois courir les gouvernements derrière leurs objectifs budgétaires. Voyez ce qui se passe en France. Les gains de compétitivité par la baisse du coût du travail risquent d'entretenir une course au « toujours moins. » Tout ceci continue à tirer l'économie et l'inflation vers le bas. Il faudrait un « choc d'investissement » qui n'est possible que si l'Europe mutualise ses moyens ou si l'on en finit avec cette obsession de la consolidation rapide des budgets. Deux conditions qui semblent loin d'être réalisées.

Un effet temporaire ?

Un exemple permettra d'illustrer ce propos : l'euro a en effet décroché au moment des annonces de Mario Draghi. Puis, quelques heures plus tard, il est brusquement remonté à son niveau précédent. C'est que les conditions de l'économie européenne favorisent la demande d'euro et les excédents courants. Le but des politiques « d'ajustement » a toujours été de faire revenir les pays « en déséquilibre » à un niveau de solde courant excédentaire. Or, qui dit compte courant excédentaire, dit monnaie forte. Le taux de dépôt négatif peut certes réduire l'impact de cette réalité, mais lorsque son effet sera épuisé, la réalité précédente reviendra et l'euro reprendra sa vigueur. L'espoir de la BCE est toujours le même : qu'à ce moment, la croissance reprenne et que les banques se jettent sur les 400 milliards d'euros du TLTRO. C'est possible, mais ce n'est en rien assuré. Rappelons que ce calcul a été celui de la BCE depuis octobre dernier et qu'il a échoué puisque la BCE a dû accélérer ce 5 juin.

Prémunie contre les bulles ?

Par ailleurs, rien ne garantit dans le mécanisme mis en place par la BCE qu'il y aura une forte création monétaire. Les banques peuvent très bien ne pas aller au robinet nouveau créé par le TLTRO. Et si elles y ont recours, la BCE n'a aucune garantie sur l'utilisation de ces fonds. Même si l'ampleur des prêts accordés par la BCE dépendra de l'ampleur des prêts accordés par les banques à l'économie réelle et qu'il y aura de ce point de vue un effet cumulatif au fil du temps, rien n'empêchera a priori ensuite les banques d'utiliser ces fonds pour alimenter une bulle immobilière ou acheter des dérivés sur un marché quelconque. Bref, malgré les précautions prises, tous les risques liés à ces mesures ne sont pas écartés. Il sera intéressant d'observer néanmoins les autres éléments techniques liés à ce nouveau mécanisme. Mais le problème reste le même : des conditions strictes ne seront efficaces que si les banques souhaitent prêter...

L'obstacle allemand

Dernier point : en cas de besoin, Mario Draghi a promis qu'il pourrait aller plus loin et se lancer dans un rachat massif d'actifs en tout genre, un vrai assouplissement quantitatif. Mais à voir les réactions hystériques du côté de l'Allemagne, on peut en douter. Car, outre-Rhin, c'est une levée générale de bouclier. Même les analystes d'Allianz, généralement modérés, jugent les mesures de la BCE « inutiles. » La Bundesbank, qui s'est toujours opposée à des mesures massives, pourrait donc bloquer toute nouvelle action. C'est là le fruit du « découplage » entre l'économie allemande et celui du reste de la zone euro. En Allemagne, on craint de se retrouver contraint de développer un modèle économique que l'on n'aime guère : celui qui favorise la demande intérieure à crédit au détriment de la compétitivité externe bâti sur l'autofinancement. Les mesures de la BCE, en favorisant la consommation au détriment de l'épargne et en faisant baisser l'euro, vont dans ce sens.

Le risque d'un durcissement à Berlin

Le principal risque serait que le gouvernement allemand réagisse négativement aux mesures annoncées par Mario Draghi en renforçant leur pression sur les autres pays européens pour qu'ils pressent encore le pas des « réformes » et de la « consolidation budgétaire. » Cela n'est pas impossible. Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances, a été un des premiers à s'inquiéter de « l'aléa moral » induit par les mesures de la BCE et il a été repris par l'ensemble de la presse et des élites économiques allemandes. Surtout, les conservateurs allemands sont depuis les européennes obsédés par la montée des Eurosceptiques d'AfD. Avoir l'air de céder aux « mauvais élèves » donnerait à ces derniers une occasion rêvée d'attaquer Angela Merkel. Or, si l'Allemagne presse encore ses partenaires, elle renforcera encore la pression déflationniste et annulera d'autant les effets des annonces de ce jour.

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Commentaires
a écrit le 06/06/2014 à 10:20 :
mutualiser les dettes quelle idiotie . pourquoi l'allemagne devrait payer notre trop plein d'élus ,de fonctionnaires ,de sous prefectures ;citez en france de vrais économies ,,,,ex di minuer la dotation globale n'est qu'une transfert d'impots vers les collectivites ; autre ex
c'etait au mamouth de l'education nationale d'assurer les 4,5 jours pas un tranfert de charges aux communes ; les sous prefectures qui ne voient personne etc
Réponse de le 06/06/2014 à 16:56 :
mais encore ???? possible d'élever le débat ?
a écrit le 06/06/2014 à 9:51 :
Les français sont toujours à se plaindre dès qu'il faut faire des efforts...
a écrit le 06/06/2014 à 9:38 :
Mario Draghi n'a pas encore gagné? Pour nous les gueux que Draghi gagne ou perde nous nous perdons toujours.
a écrit le 06/06/2014 à 8:45 :
En faisant TOUT pour decourager ceux qui travaillent, entreprennent, innovent (par un matraquage fiscal sans precedent) on a au moins une certitude : croissance il y aura...celle du chomage bien sur.
a écrit le 06/06/2014 à 8:20 :
Attendons la catastrophe. Hollande veut la fin du socialisme, les syndicats n'y comprennent rien, la droite mélange tout, les économistes cherchent une doctrine, à part coe-rexecode qui s'oriente vers une réforme de la fiscalité. C'est la solution.
a écrit le 06/06/2014 à 8:08 :
Oui, la solution consiste à basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique.
a écrit le 06/06/2014 à 8:04 :
On a le travail, le capital et l'énergie. Le travail, on ne sait pas comment faire. Le capital, on bidouille les taux d'intérêts. Quant à l'énergie, on refuse d'en parler. Attendons la catastrophe.
a écrit le 06/06/2014 à 7:52 :
Il faisait froid dans la maison. Mario Draghi a fermer les fenêtres et mis une super isolation thermique. Sauf que pour faire monter la température, il faut allumer le chauffage et ça ne dépend plus de lui mais des entreprises, des consommateurs et des Etats.
a écrit le 06/06/2014 à 7:25 :
Du grand n importe quoi la BCE agit sous influence des US et GSachs.... Il gagne tellement d argent avec la manipulation des bulles.... miam miam et Draghi est un GS tout comme Sarkozy genre de secte?
a écrit le 06/06/2014 à 6:36 :
Premier effet : confirmation que la reprise dont on nous rebat les oreilles n'existe pas.
Si la reprise était en cours, la BCE n'aurait pas pris ces mesures désespérées.
a écrit le 05/06/2014 à 21:38 :
Croire qu 'une politique monetaire puisse crééer de la croissance économique est un passe -temps. Le temps ne sera guère propice a une croissance. La fameuse reprise sera attendu avec patience en france. En vain.
a écrit le 05/06/2014 à 20:48 :
Gagne ??? Ça voudrai dire que tous dépend de la monnaie alors que c est la politique économique et social qui fait la réussite d une économie

a écrit le 05/06/2014 à 19:20 :
Bulle ! envole toi!
a écrit le 05/06/2014 à 18:52 :
T. bon article. " La faiblesse de la politique économique européenne réside dans la demande. Sans elle, les flots de liquidités de la BCE ne serviront à rien": tout est là (enfin, comme indiqué, elles iront probablement alimenter ou renforcer une bulle immo./financière).
Réponse de le 06/06/2014 à 9:36 :
Les nouvelles mesures LTRO seront conditionnées à l'octroie de prêt aux entreprises. Ceci permet d'orienter un minimum la "création monétaire". Quant à la qualité de l'article, il y a certaines causes expliquant la frilosité des banques à prêter qui ne sont pas abordées... On se tire une Bâle dans le pied avec nos reglementations peut être trop contraignates

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