Matteo Renzi impose sa réforme du marché du travail à son parti

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Le président du Conseil italien veut réformer le marché du travail
Le président du Conseil italien veut réformer le marché du travail (Crédits : reuters.com)
Une flexibilisation du marché du travail qui vise à séduire Berlin... Matteo Renzi a obtenu l'appui de la direction de son parti pour son "job act".

Une nouvelle fois, Matteo Renzi a fait preuve de sa capacité à dompter... son propre parti. Lundi 29 septembre, le président du conseil italien avait la lourde tâche de convaincre la direction du Parti démocrate (PD) de soutenir sa réforme du marché du travail, notamment avec la suppression du fameux article 18 du statut des travailleurs qui permet une réintégration des salariés licenciés abusivement. Cet article 18 est celui de tous les fantasmes. Il est devenu un symbole de la « rigidité » du marché du travail italien et sa suppression est réclamée depuis des années par le patronat transalpin.

La vaine révolte des « vieux lions »

Matteo Renzi, soucieux de prouver à l'Europe et en particulier à Berlin sa volonté de réformes, a voulu franchir un Rubicon qui avait même fait reculer Mario Monti qui n'avait fait que modifier cet article 18. Mais il fallait faire accepter ce nouveau pas à un Parti démocrate qui est l'héritier du Parti communiste italien (PCI). La tâche n'était pas aisée, même si Matteo Renzi a verrouillé depuis son arrivée à la tête du parti en décembre 2013 les leviers de commande. Les « vieux lions » ont encore rugi hier, sans faire peur à personne. Massimo D'Alema, un des artisans du tournant du PCI en 1990, ancien président du conseil, a dénoncé une réforme faite en pleine récession et a cité Joseph Stiglitz. Mais en vain. Pier Luigi Bersani, l'ancien candidat du PD lors des élections de février 2013, lui aussi un cadre historique du PCI, n'a pas été plus heureux en dénonçant la volonté de Matteo Renzi de « faire taire les dissidences » au sein du PD. La stratégie des « rénovateurs » de l'ex-PCI a fini par dévorer leurs auteurs...

Matteo Renzi renforcé

Malgré des arguments souvent justes, la vieille garde post-communiste n'a plus les grâces des militants et des cadres du PD. Pour une raison simple. Entre 1992 et 2013, les partis issus du PCI n'ont fait que perdre du terrain et ont surtout prouvé leurs difficultés à gouverner. Matteo Renzi, lui, assume une ligne « sociale-libérale » qui a permis au parti de regagner du souffle et d'emporter lors des élections européennes du 25 mai dernier 40,8 % des voix. Un score sans doute gonflé par l'abstention et l'effondrement du centre-droit en pleine tempête post-berlusconienne, mais sur lequel Matteo Renzi ne cesse d'asseoir son pouvoir. La direction du PD a donc affirmé à 80 % son soutien au président du Conseil. Reste néanmoins à savoir si les dissidents du PD iront jusqu'à voter contre la loi, notamment au Sénat où le gouvernement ne dispose que de sept sièges de majorité.

La mort partielle de l'article 18

La direction du Parti démocrate a donc cédé et le « Job Act » du président du Conseil va entrer en vigueur. De quoi s'agit-il ? Les détails de cette réforme doivent encore être finalisés, notamment après les discussions avec les syndicats et les lois d'accompagnement. Mais une chose est certaine : l'article 18 en tant que tel sera supprimé. On ignore si cette suppression se concernera que les nouveaux contrats ou tous les contrats. Mais c'est une suppression plus symbolique que réelle. Comme l'a souligné Massimo D'Alema : « l'article 18 n'existe plus depuis deux ans. » Mario Monti avait en effet en 2012 réduit l'impact de cet article au strict minimum. Les juges ne pouvaient décider la réintégration des salariés dans l'entreprise que lorsque la mauvaise foi de l'employeur était prouvée et évidente. Autrement, les employeurs devaient payer des indemnités allant jusqu'à 24 mois, à l'appréciation des juges. A noter par ailleurs que, depuis 1990, cet article 18 n'est valable que pour les entreprises de plus de 15 salariés. En tout, 3.000 personnes en 2013 ont été réintégrées au titre de l'article 18.

Un symbole avant tout

Pourtant, l'article 18 continuait de déchaîner les passions et d'être agité par le patronat italien comme la source de tous les maux du pays. Matteo Renzi a donc voulu le supprimer nominalement et rendre quasi impossible la réintégration judiciaire des salariés licenciés. Certes, cette possibilité ne sera pas écartée, puisque les juges pourront toujours exiger la réintégration des personnes licenciées pour discrimination avérée, la constitution l'exige. Mais ce sera désormais au salarié d'apporter la preuve de la discrimination et non, comme aujourd'hui, à l'entreprise de prouver l'absence de discrimination. Sur la question des licenciements pour fautes, là encore si le salarié prouve l'absence de faute, la réintégration par les juges pourrait aussi être possible, mais elle est encore en débat.

Le nouveau marché du travail italien

Reste que, désormais, il semble que les chefs d'entreprise italiens pourront plus facilement licencier leurs salariés en se prévalant d'une « réorganisation interne. » Ils devront payer une indemnité dont le montant reste à définir et qui pourrait dépendre de l'ancienneté. Mais cette indemnité sera fixée a priori, et non, comme dans le cas de l'article 18, par les juges (avec un maximum de 24 mois). La réforme Renzi vise donc bien à flexibiliser le marché du travail italien. D'autant que la quarantaine de types de contrats existante devrait être remplacée par un type unique dont le fonctionnement reste cependant à préciser, certains évoquant la possibilité d'une période d'essai de 3 à 6 ans. L'indemnisation des chômeurs va être également modifiée. Sa durée et son montant dépendra des années de cotisations. La couverture devrait être élargie, mais l'Etat n'a prévu que 1,5 milliard d'euros pour financer cette réforme qui, selon Massimo D'Alema pourrait coûter « dix fois plus. » L'essentiel du financement devrait être supportée par une augmentation de la cotisation salariale. L'austérité reste à l'ordre du jour en Italie.

Enjeu européen

Ce n'est pas un hasard si Matteo Renzi a voulu passer en force en cette fin septembre sur ce sujet. Son objectif est évidemment européen. Chacun sait que cette suppression de l'article 18 ne va pas relancer une économie italienne qui végète dans la récession depuis 2011. Alors que le taux de chômage atteint 12,3 %, le pays ploie davantage sous le poids de sa dette publique, sous l'absence de crédits et sous les conséquences d'une austérité menée en dépit du bon sens que sous cet article quasi vidé de sens depuis 2012. Bien au contraire, cette réforme pourrait encore peser sur la demande intérieure du pays. Mais l'essentiel est en réalité ailleurs : il s'agit d'abord de donner des gages à l'Allemagne. En prouvant que l'Italie s'attelle au nec plus ultra de la réforme, celle du marché du travail, le président du Conseil entend arracher de l'Allemagne plus de souplesse sur l'application du pacte de stabilité et davantage d'investissements européens. Mais rien n'est moins sûr, car Berlin ne semble guère décider à céder.

Les leçons du cas italien

Le cas italien est néanmoins intéressant dans une perspective européenne. Il montre que les « contrats de compétitivité » rêvés par Angela Merkel et Wolfgang Schäuble et qui avaient été rejetés par le Conseil européen sont de facto en vigueur. Certains Etats membre de la zone euro doivent désormais mener des « réformes », même symboliques, même néfastes, pour obtenir la grâce d'un délai sur leurs objectifs de déficit ou pour attirer les investissements européens. Matteo Renzi a échoué à faire bouger Berlin lors du sommet de juin dernier. Il a donc dû rentrer dans le rang et montrer d'abord patte blanche. Mais qu'obtiendra-t-il réellement le 8 octobre ? Sans doute un geste aussi symbolique que la suppression de l'article 18...

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Commentaires
a écrit le 01/10/2014 à 9:55 :
Parfaite description de la situation :
"Certains Etats membre de la zone euro doivent désormais mener des « réformes », même symboliques, même néfastes, pour obtenir la grâce d'un délai sur leurs objectifs de déficit ou pour attirer les investissements européens".
Tout est dit. Ce n'est pas tous les jours que l'on peut lire un exposé d'une telle qualité dans un journal, excellent article.
a écrit le 30/09/2014 à 23:08 :
Les réformes que l'Europe tente de nous imposer ne marchent pas. Le chômage reprend en Allemagne aussi. Il y a une grosse perte de confiance envers les nouveaux produits Allemand dont une proportion est de fabrication off-shore. Leurs ingénieurs expérimentés seniors ont comme chez nous été remplacés par des jeunes loups avec les dents trop courtes... La flexibilité existe en France depuis les 35 heures : l'état a même tenté de freiner l'hémorragie de rupture de contrat de travail à l'amiable, c'est pour dire comme les salariés sont très flexible... Mais les entreprises ne le sont pas : il suffit de voir ce que coûte une grève des pilotes. Tant qu'à perdre son emploi, autant couler l'entreprise responsable de son exécution sociale. Sans gagnant-gagnant, tout le monde perdra...
a écrit le 30/09/2014 à 15:37 :
La France a elle aussi déjà fait des avancées concernant la flexibilité du travail. De toute façon même si c’est utile ce n’est pas suffisant pour sortir de crise l’Italie (ou la France). Il leur faut une sortie de l’euro, une forte dépréciation de la monnaie, un soutien énorme de la banque centrale à l’État et à l’économie. S’il manque cela, ce n’est pas la peine de penser à une sortie de crise. Peut-être aussi dans le cas de l’Italie la restauration du système de monétisation de la dette publique qui existait jusqu’en 1981, année du «divorce» entre le trésor italien et la banque centrale italienne (un système comparable existait en France jusqu’en 1971). Ces deux pays sont aujourd’hui en faillite. C’est vrai que les marchés financiers ne s’en préoccupent pas encore. Mais ce n’est qu’une question de temps. On est dans une situation de calme avant la tempête, c’est ce que disait récemment Roger Bootle de Capitals Economics. Selon lui les marchés financiers vont paniquer du jour au lendemain sur la dette italienne. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La dette publique italienne qui était à 2 069,216 milliards d’euros fin 2013 était passée à 2.168,6 milliards d’euros fin juillet 2014, soit presque 100 milliards d’euros de plus en 7 mois, sans aucune hausse du PIB durant cette période, plutôt une baisse du PIB je crois. L’Italie est en avance sur nous sur le chemin de la faillite. Leur dette s’approche des 140% du PIB, nous on est encore en dessous des 100%, même si l’évolution de la dette française est tout aussi calamiteuse 1,925292 milliards d’euros fin 2013, 2 023,7 milliards fin juin 2014. L’Italie comme la France sont dans une spirale mortelle de la dette.
Réponse de le 30/09/2014 à 17:11 :
La France a peut-être simplement besoin que l'économie ne soit plus posée comme une nouvelle forme de masturbation intellectuelle collective...
Lâchez votre crayons et votre miroir et créez votre entreprise...
Réponse de le 30/09/2014 à 18:28 :
1925,292 milliards d’euros fin 2013 pour la dette française, déplacer bien évidemment la virgule de 3 chiffres. Fin juin 2014 la hausse est de 98,408 milliards d’euros en 6 mois pour la dette française. A peu près pareil pour la dette italienne. La croissance 0, l’inflation 0, Les États financés par les banques, l’euro, la désindustrialisation, les fermetures d’entreprises. Nos politiques sont complètement dépassés, sont intellectuellement incapables de changer le système en profondeur, et nous amènent vers une ruine totale et un état de misère qu’on n’ose même pas imaginer
a écrit le 30/09/2014 à 12:53 :
La réforme du marché du travail voilà une réforme qui ne coûte rien au gouvernement, Vals ferait bien de faire de même en convaincant les dinosaures de son parti
Réponse de le 30/09/2014 à 13:20 :
et une réforme qui ne rapportera rien non plus
Réponse de le 30/09/2014 à 13:37 :
Mais qui n apporte rien.
a écrit le 30/09/2014 à 12:31 :
Matteo Renzi n'obtiendra rien de l'Allemagne parce que l'Allemagne ne peut pas changer d'orientation. En Europe, le problème, c'est l'Allemagne. Elle résiste contre vents et marées, campe sur ses positions, mais ce n'est pas tenable à moyen terme. L'Europe risque fort de se dissoudre et si les nationalismes sont à la hausse, l'Allemagne en aura été l'artisan.
a écrit le 30/09/2014 à 12:17 :
Le "deal" est le suivant. La BCE nous fait gagner du temps en baissant les taux d'intérêts et l'euro, et les Etats réforment en attendant leur économie pour qu'elle soit plus compétitive et apte à s'accrocher à la croissance mondiale. Les Italiens jouent le jeu, pas les Français qui rêvent toujours d'une potion magique qui remette le pays en marche sans efforts ni réforme douloureuse (fin des monopoles, rentes, libéralisation économie et marché du travail, réforme de l'Etat, simplification administrative...)

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