Affaire Clearstream : de nouveaux noms au tableau de chasse de la justice

 |   |  1257  mots
Le parquet de Paris demande aux juges en charge de l'enquête sur le dossier Clearstream la mise en examen du journaliste Denis Robert de l'ex consultant Florian Bourges. Il demande aussi l'audition comme témoin assisté du général Philippe Rondot qui a enquêté sur cette affaire pour le Premier ministre. Le parquet requiert d'ailleurs l'audition comme simples témoins de Dominique de Villepin et de Michèle Alliot-Marie.

Deux demandes de mises en examen, une demande d'audition d'un "témoin assisté", voilà le bilan d'un week-end chargé qui a vu les juges continuer à s'activer sur l'affaire Clearstream, cet obscur dossier de supposés versements secrets d'argent, venu de contrats d'armement, dont on ignore s'il s'agit d'une affaire d'Etat ou d'un règlement de compte entre hommes d'affaires qui a abouti à une vaste manipulation.

Samedi, le parquet de Paris a demandé samedi aux deux juges de l'affaire Clearstream, Jean-Marie d'Huy et Henri Pons, la mise en examen du journaliste Denis Robert et de l'ex-consultant Florian Bourges. Il a également requis les auditions comme simples témoins de Dominique de Villepin et Michèle Alliot-Marie, comme l'avait révélé le quotidien L'Est Républicain.

Le Conseil des ministres a récemment donné son feu vert à l'audition de la ministre de la défense comme cela est nécessaire. Il faut ensuite un décret pour l'officialiser. Pour le Premier ministre, le feu vert n'est pas encore intervenu. Tous deux, mis en cause directement ou indirectement dans cette affaire, ont eux-mêmes demandé à être entendus par les deux magistrats. Mais ces réquisitions sont une première dans l'histoire judiciaire française.

Denis Robert a réagi en indiquant à l'AFP (Agence France Presse) : "cette demande de mise en examen apparaît comme un contre-feu allumé par le parquet et donc par le pouvoir politique". Concernant Florian Bourges, ex-consultant stagiaire au cabinet d'audit Arthur Andersen, le procureur de Paris Jean-Claude Marin demande aux deux juges d'instruction de le poursuivre pour "abus de confiance" pour avoir "détourné" des listings de comptes de Clearstream, lors d'un audit à l'été 2001.

Florian Bourges, 27 ans, dont le nom n'a été dévoilé que très tard dans cette affaire, affirmait avoir relevé des "anomalies sur le système informatique" de Clearstream. Il décidait alors de contacter le journaliste-enquêteur Denis Robert, auteur d'un premier livre dénonçant des malversations présumées au sein de la société financière luxembourgeoise (aujourd'hui filiale de la bourse de Francfort, la Deutsche Börse) à qui il remet des documents.
Selon le parquet, Denis Robert devrait ainsi être mis en examen pour "recel d'abus de confiance".

Ce sont ces listings Clearstream, supposés authentiques, qui auraient ensuite été confiés à un informaticien, Imad Lahoud, soupçonné ensuite de les avoir falsifiés en y ajoutant des noms. Imad Lahoud aurait transmis ces listings bidonnés à Jean-Louis Gergorin, alors responsable de la stratégie chez EADS, le groupe européen d'aéronautique et d'armement, maison-mère d'Airbus, qui avait fait embauché à ses côtés Imad Lahoud - apparemment contre l'avis du frère de ce dernier Marwan Lahoud, PDG du fabricant européen de missiles dont EADS est l'un des grands actionnaires (avec l'italien Finmeccanica et le britannique BAE Systems).

Jean-Louis Gergorin, d'EADS, et Imad Lahoud sont les deux seules personnes à ce jour à être mises en examen dans cette affaire pour "dénonciation calomnieuse, faux et usage de faux". Le premier était au moement des faits proche conseiller de Philippe Camus, co-président exécutif d'EADS. Ce dernier était en pleine guerre des chefs avec Noël Forgeard, patron d'Airbus, qui convoitait son poste. Or, son bras droit, Philippe Delmas va voir son nom apparaître sur une des versions du fameux listing Clearstream. Il sera même mis en garde à vue pour cela toute une nuit, le soir même de la première présentation du très gros porteur Airbus A380 à Toulouse.

D'où l'hypothèse d'un Jean-louis Gergorin - surnommé du coup "le corbeau", voire par ironie "le volatile"par certains de ses adversaires - ayant demandé voire ordonné à Imad Lahoud de falsifier le fichier Clearstream récupéré auprès de Florian Bourges en y ajoutant le nom de proches de Noël Forgeard pour ternir l'image de ce dernier et l'empêcher de récupérer le poste de Philippe Camus.

Qui y a ensuite ajouté d'autres noms qui vont faire exploser le scandale, l'équipe du "corbeau" ou ses adversaires pour se venger qui auraient alors réussi à retourner le fichier, pariant sur le fait que les soupçons resteraient dirigés vers l'auteur de la première falsification ?

L'affaire Clearsream ne serait-elle alors qu'une obscure histoire de règlement de comptes entre deux camps assoiffés de pouvoir au sein d'un grand groupe européen de l'aéronautique et de l'armement ? C'est une des thèses en présence. Mais il y a aussi celle de l'affaire d'Etat qui a éclaté parce que le nom de Nicolas Sarkozy, grossièrement maquillé par des patronymes proches, est aussi apparu sur un listing Clearstream. Aussitôt, celui-ci réclame toute la vérité. La justice le blanchit rapidement mais il a le temps de réaliser que le ministre de l'Intérieur d'alors, Dominique de Villepin, aujourd'hui Premier ministre, a commandité une enquête secrète sur ce dossier.

Il l'a confié au patron de la DST (direction de la surveillance du territoire) Pierre de Bousquet de Florian. Celui-ci, récemment entend par les juges, s'est fendu d'une note adressée à l'AFP dans laquelle il reconnait qu'un document évoquant - sans preuves selon lui - que Jean-Louis Gergorin était le "corbeau" de cette affaire a bien été détruit à la broyeuse, cette machine à transformer les documents confidentiels en confetti. Chose incroyable, il dit ne pas se souvenir si c'est lui ou si c'est Dominique de Villepin qui a détruit cette note. la justice pourrait considérer cet acte comme extrêmement grave.

Là où le dossier se corse, c'est que Dominique de Villepin connait très bien Jean-Louis Gergorin qui a même été son supérieur au ministère des affaires étrangères, le Quai d'Orsay, au sein de la cellule d'analyse stratégique. Et Jean-Louis Gergorin aurait lui-même remis une copie du listing Clearstream à celui qui est devenu aujourd'hui Premier ministre.

Dominique de Villepin charge un autre homme d'une deuxième enquête parallèle sur ces listings (sans l'informer de l'existence de la première enquête - cela s'appelle le cloisonnement dans les services secrets), c'est le général Philippe Rondot, conseiller auprès de la ministre de la défense, Michèle Alliot-Marie. Celle-ci a pourtant été tenue en dehors de cette affaire, affirme-t-elle. A ceci près que le nom de son compagnon, Patrick Ollier, député UMP et président de la Commission des affaires économiques à l'Assemblée nationale, apparait lui aussi sur un de ces fameux listings. La ministre dit vouloir aujourd'hui savoir si on a cherché à l'atteindre par ce biais.

Le parquet de Paris demande d'ailleurs également aux juges d'entendre le général Philippe Rondot, qui notait tout sur ses petits carnets, comme "témoin assisté", un statut que le haut gradé a lui-même réclamé et que les magistrats lui avaient refusé en mai. Son avocat, Me Eric Morain, s'en est "réjoui" dimanche.

Enfin, le parquet demande aux juges de procéder à plusieurs confrontations qui n'ont pas encore eu lieu: entre Florian Bourges et Denis Robert, entre le journaliste et Imad Lahoud, entre le général Rondot et Imad Lahoud et entre M. Rondot et Jean-Louis Gergorin.

Les magistrats sont libres de suivre ou non ces réquisitions du parquet. Ces dernières font suite à une demande jeudi de réquisitoire supplétif des juges d'Huy et Pons pour "faux, usage de faux et recel de faux" pour des faits de 2003.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :