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Infrastructures numériques : « Faire passer l'Afrique du statut de consommateur de technologie à celui de producteur »

Photo de Idriss Linge

Idriss Linge, Agence Ecofin.

Publié le 14 avril 2026 à 16:11

Folatomi Fayemi, gestionnaire du fonds Emerging Africa & Asia Infrastructure Fund chez Ninety One.

Folatomi Fayemi, gestionnaire du fonds Emerging Africa & Asia Infrastructure Fund chez Ninety One.

Ninety One

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Folatomi Fayemi, gestionnaire du fonds EAAIF (Emerging Africa & Asia Infrastructure Fund) chez Ninety One, décrypte la stratégie d'investissement par clusters digitaux, l'enjeu du financement en monnaie locale et le rôle des capitaux patients dans le développement des infrastructures africaines.

La Tribune Afrique : Votre fonds adopte une approche dite de « cluster digital », qui va au-delà du financement de projets isolés pour englober simultanément les tours télécom, la fibre et les centres de données. Comment cette approche intégrée réduit-elle concrètement le coût final de l'internet pour le consommateur africain ?

Folatomi Fayemi : Comme vous l'avez bien indiqué, nous avons en effet une stratégie de cluster digital au sein du fonds EAAIF — l'Emerging Africa and Asia Infrastructure Fund.

Nous intervenons selon un modèle en trois couches intégrées : la couche passive (les tours), la couche active (la connectivité et la fibre) et le stockage (les centres de données). Nous accompagnons également de grands groupes comme les opérateurs de réseaux mobiles, les MNO. Cette vision systémique permet d'éviter la duplication des infrastructures, qui a historiquement été un facteur majeur de surcoût dans les télécoms en Afrique.

Dans un deuxième temps, en s'inspirant du modèle promu par le Forum économique mondial, nous privilégions l'infrastructure partagée. Cela permet aux opérateurs mobiles de réduire considérablement leurs dépenses en capital et se traduit mécaniquement par une baisse du coût final de la donnée pour le consommateur africain. En soutenant par exemple la partie passive, on crée les conditions d'un partage d'infrastructure qui libère du capital pour les opérateurs et fait baisser les coûts.

Le troisième point n'est pas directement lié aux coûts, mais concerne la viabilité générale de l'écosystème. En soutenant des acteurs opérant sur ces trois couches simultanément, on crée des flux de trésorerie plus diversifiés qui renforcent la solidité de toute la chaîne de valeur. Cela rend les services plus abordables à terme et facilite pour les opérateurs la capacité à proposer des services suffisamment compétitifs.

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Dans le cadre du Forum de Davos, vous avez affirmé vouloir faire passer l'Afrique du statut de consommateur de technologie à celui de producteur. Pourtant, si l'on regarde votre portefeuille d'investissement, vous financez des sociétés de tours cotées à Londres ou à New York, et vous soutenez des entreprises qui construisent des serveurs mais qui sont étrangères. N'avez-vous pas l'impression d'apporter du capital à du hardware importé ? Quelle est la part qui vous permet d'affirmer que vous créez de la valeur en Afrique et pour l'Afrique ?

L'objectif central est bien de faire passer l'Afrique du statut de consommateur de technologie à celui de producteur. C’est pourquoi EAAIF à travers sa stratégie de cluster, soutient des entreprises africaines tout au long de la chaîne de valeur de production.

Un très bel exemple est celui d’Africell, entreprise africaine, pour laquelle nous avons été le seul investisseur d’ancrage lors de sa première émission sur le marché. Un autre exemple est Axian Telecom, société dont les origines remontent à Madagascar et qui opère aujourd'hui dans plusieurs pays africains.

Dans le secteur des télécoms, il y a certes des équipements qui nécessitent d'être importés, mais notre rôle n'est pas de financer directement ces importations. Nous finançons les entreprises et leurs projets — leur capex et leurs infrastructures. C'est le premier niveau d'intervention.

Le deuxième niveau, tout aussi important, est celui de l'hébergement local des données. En finançant des centres de données — comme notre investissement dans Raxio — nous contribuons à ce que les données africaines soient stockées en Afrique, conformément aux exigences croissantes de souveraineté numérique. Cela limite également les transferts de données vers l'étranger.

Le troisième niveau est celui de l'écosystème d'innovation. Ces investissements fournissent les capacités de calcul et de stockage nécessaires aux entreprises technologiques locales. Et la fibre, en reliant les pays africains au reste du monde, est essentielle à la fiabilité d'internet et à la compétitivité des opérateurs mobiles.

Vous évoquez la création d'un écosystème de l'intelligence artificielle en Afrique. Mais si l'on prend des marchés comme la République démocratique du Congo, ou plus généralement l'Afrique centrale, la stabilité énergétique reste un défi considérable. En tant qu'analyste d'investissement, n'avez-vous pas parfois l'impression que vos engagements en faveur de la tech et de la production locale sont déconnectés d'une réalité énergétique qui ne suit pas ?

Vous posez là une question qui dépasse le seul sujet de l'intelligence artificielle ou de l'énergie renouvelable : c'est la question des infrastructures en Afrique dans son ensemble. Le fonds EAAIF existe précisément pour investir dans ces infrastructures et avoir un impact durable sur le continent.

Le lien entre énergie et digital est fort, et nous en sommes pleinement conscients. C'est pourquoi, à ce jour, le fonds a investi plus de 500 millions de dollars dans les énergies renouvelables. Nous comprenons ce défi et nous y répondons.

Parmi nos projets innovants, citons Walo Solaire — récemment inauguré au Sénégal — qui constitue la première solution de stockage solaire et de régulation de fréquence du pays. Nous avons donc des réponses concrètes sur le plan énergétique, comme sur le plan digital.

L'IA est certes un buzzword en ce moment, mais c'est une réalité qui s'impose déjà dans le monde à grande vitesse, et elle arrivera en Afrique. Dans une perspective d'infrastructures durables, nous essayons de construire des fondations scalables, capables d'absorber ces transitions futures. Nous avons des actifs investis dans les deux secteurs — énergie et digital — et certains projets combinent les deux, comme Raxio qui intègre des énergies renouvelables sur site et des systèmes de refroidissement à haute efficacité énergétique.

Vous apportez essentiellement du crédit privé, plus agile mais aussi perçu comme plus coûteux que le crédit bancaire classique. N'avez-vous pas l'impression que ce crédit, en étant légèrement plus cher, finit par soutenir des investissements premium qui ne peuvent pas atteindre le petit consommateur africain, et qui ne favorisent donc pas l'inclusion sur les marchés numériques africains ?

C'est une très bonne question. Pour commencer, il faut préciser que nous ne sommes pas en compétition avec les banques — nous sommes complémentaires. Notre intention n'est pas de déplacer les banques locales, bien au contraire : nous cherchons à créer un écosystème qui les inclut dans les financements.

Ensuite, EAAIF est un fonds d'impact. Nous accordons des prêts avec des maturités qui vont parfois jusqu'à dix-huit ans, ce qui dépasse largement ce que proposent la plupart des banques. Nous apportons ce qu'on appelle du capital patient, adapté aux marchés émergents.

Au-delà du prêt classique, nous intervenons parfois comme investisseur de référence sur le marché, pour signaler la confiance, attirer d'autres capitaux privés et des banques locales, et approfondir le marché. Ce n'est pas la création d'une bulle premium : c'est la construction d'un écosystème.

Nous intervenons surtout là où les banques ne sont pas encore prêtes, et dès que nous pouvons les intégrer dans nos opérations — comme investisseurs de référence ou dans des prêts syndiqués — nous le faisons volontiers.

La Tribune Afrique : L'opération Sonatel était un ancrage remarquable — vous avez fourni des ressources à une entreprise africaine en monnaie locale. Est-ce une approche que vous pouvez répéter ? Quelles sont les conditions qui vous rendent confiants pour reproduire ce type d'opération, alors que la zone UEMOA se prépare réglementairement à en accueillir davantage ?

Nous avons déjà réalisé plusieurs transactions en monnaie locale dans la zone UEMOA. Nous avons soutenu Sonatel lors de sa première émission obligataire sur le marché régional, en tant qu'investisseur de référence. Nous avons également accompagné le Port Autonome de Dakar.

Nous avons structuré l'une des premières titrisations de la zone sous forme d'obligation sociale — le FCTC PEPT — avec une opinion secondaire de Moody's. Puis nous avons réalisé la première utilisation de la titrisation par Sonatel, suivie d'une deuxième opération du même type. Ce fut la première titrisation digitale de la région.

Tout cela démontre notre capacité à réitérer ce type de structures. Nous continuons à nous déployer en monnaie locale, tout en veillant à l'approfondissement du marché et à l'émergence de nouveaux acteurs.

Le financement en monnaie locale est essentiel pour protéger les infrastructures numériques contre la volatilité des changes. Il est important pour les émetteurs d'avoir un mix de financement : monnaie locale et devise étrangère selon leurs besoins. Nous jouons sur les deux tableaux — des transactions pays par pays, mais aussi des opérations multi pays voire panafricaines, comme c'est le cas avec Axian Telecom.

Idriss Linge, Agence Ecofin.

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