Des frappes iraniennes de mars 2026 sur les installations de certains de ses voisins du Golfe ont retiré jusqu'à 3,5 millions de tonnes de capacité mondiale d'aluminium d'un marché déjà sous tension. L'Afrique, qui détient 29% des réserves mondiales de bauxite, dispose des ressources nécessaires pour répondre à la demande.
L'aluminium coté sur le London Metal Exchange a bondi de 6 % à 3 492 dollars la tonne le 30 mars 2026, son niveau le plus élevé depuis 2022, après que des missiles et des drones iraniens ont endommagé, deux jours plus tôt, la fonderie Al Taweelah d'Emirates Global Aluminium (EGA) à Abu Dhabi dans les Emirats arabes unis, et les installations d'Aluminium Bahrain à Manama, selon des communiqués publiés par les deux sociétés. Les frappes ont constitué la première attaque directe contre des infrastructures industrielles lourdes dans le Golfe depuis le début du conflit en mars.
Les dégâts ont rapidement dépassé les premières estimations. EGA, le plus grand producteur d'aluminium du Moyen-Orient, avec 2,84 millions de tonnes de métal vendues en 2025, a perdu l'alimentation électrique de son complexe d’Al Taweelah, ce qui a forcé un arrêt d'urgence de ses circuits de fusion, selon une personne proche du dossier qui a requis l'anonymat.
Du métal s'est solidifié à l'intérieur des équipements, causant des dommages qu'EGA estime nécessiter jusqu'à douze mois de réparation. Alba, qui produisait 1,62 million de tonnes par an avant de réduire sa capacité de 19 % début mars en raison des perturbations dans le détroit d'Hormuz, a déclaré la force majeure sur ses livraisons, selon un communiqué de la société.
« Le détroit d'Hormuz est effectivement un point d'étranglement pour le marché mondial de l'aluminium », a déclaré Charvi Trivedi, analyste principal chez Wood Mackenzie, dans une note publiée le 1er avril. Trivedi estime que les perturbations combinées — dommages aux fonderies, blocage logistique et arrêt de Qatalum au Qatar — pourraient supprimer entre 3 millions et 3,5 millions de tonnes de production en 2026, soit plus du double de la production annuelle totale des États-Unis.
Le Golfe assurait environ 9 % de la production mondiale d'aluminium primaire, selon l'Institut international de l'aluminium. Citi a relevé son objectif de prix à trois mois à 3 600 dollars la tonne dès le 4 mars et a fixé un plafond haussier à 4 000 dollars, selon Reuters — un niveau jamais atteint dans l'histoire du marché.
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Ce que le monde cherche désormais à remplacer, c'est de l'aluminium non chinois, accessible et fabriqué à des coûts compétitifs. C'est précisément la description d'un métal que l'Afrique pourrait, en théorie, fournir.
Le continent le mieux placé, sous réserve
L'Afrique détenait environ 29 % des réserves mondiales de bauxite en 2025, la Guinée seule représentant 26% des gisements connus, selon une note de la Banque africaine de développement publiée fin 2025. La Guinée a exporté 183 millions de tonnes de bauxite en 2025, en hausse de 25% sur un an, selon des données compilées par AL Circle, un portail d'information de référence mondiale dédié à l'industrie de l'aluminium et basé à Singapour. Le défi est bien connu : cette bauxite part brute, à environ 105 dollars la tonne, vers des raffineries chinoises qui la transforment en aluminium vendu au-dessus de 3 400 dollars sur le LME. L'écart entre ces deux chiffres mesure exactement ce que l'Afrique laisse sur la table à chaque cycle de prix.
Le continent a produit environ 1,4 million de tonnes d'aluminium primaire en 2025, contre plus de 4,5 millions de tonnes pour le seul Golfe avant la crise, selon AL Circle. Ce chiffre repose presque entièrement sur un seul actif performant : Hillside Aluminium, une fonderie de Richards Bay en Afrique du Sud, détenue par South32, capable de produire 720 000 tonnes par an — ce qui en fait le plus grand producteur d'aluminium primaire de l'hémisphère Sud et, aujourd'hui, l'un des rares actifs africains à capter directement la hausse des prix.
Le deuxième producteur du continent avait pourtant déjà cessé ses activités. Mozal Aluminium, la fonderie de South32 au Mozambique et le plus grand employeur industriel du pays, avec environ 3 000 emplois directs, a été mise sous cocon le 15 mars dernier — treize jours avant les frappes — après que la société n'a pas pu sécuriser une alimentation électrique suffisante au-delà de l'expiration de son accord de fourniture, a indiqué South32 sur son site institutionnel. La sécheresse dans le bassin du Zambèze avait réduit la production hydroélectrique du barrage de Cahora Bassa à 350 mégawatts, contre 950 mégawatts nécessaires à la fonderie.
La contrainte qui a fermé Mozal est la même qui empêche l'Afrique de répondre au choc du Golfe : non pas le manque de minerai, non pas le manque d'investisseurs potentiels, mais l'absence d'une électricité abondante, stable et tarifée à long terme. La fonderie VALCO au Ghana, capable de produire 200 000 tonnes par an, ne tournait qu'à 20 % de sa capacité en 2025 faute d'un réseau national fiable, selon des données sectorielles. Alucam au Cameroun et Egyptalum en Égypte opéraient en deçà de leurs capacités pour la même raison.
Ce qui change maintenant
Des réponses africaines concrètes émergent, et la crise du Golfe leur confère une urgence nouvelle. Reindorf Twumasi Ankrah, directeur général de la Ghana Integrated Aluminium Development Corporation — l'agence d'État mandatée par les autorités ghanéennes pour bâtir une filière aluminium intégrée — a annoncé en février 2026 que l'organisme avait sécurisé 60 millions de dollars de financement pour démarrer l'extraction commerciale de bauxite à Nyinahin d'ici fin 2026 et avait sélectionné deux investisseurs stratégiques pour les premières raffineries d'alumine du pays, selon un communiqué publié sur GhanaWeb.
Twumasi Ankrah a indiqué que la capacité de la fonderie VALCO pourrait être portée de 40 000 à 300 000 tonnes par an d'ici trois ans sous réserve de modernisation. Au Nigeria, un investissement de 1,3 milliard de dollars pour une première raffinerie à grande échelle a été annoncé, adossé à l’Africa Finance Corporation et au Solid Minerals Development Fund. En Guinée, un accord a été signé avec la société d'État chinoise SPIC pour une raffinerie, avec une mise en service prévue en 2027.
Ces ambitions sont réelles. Leur calendrier l'est aussi — et c'est précisément là que l'analyse doit rester lucide. Le Natural Resource Governance Institute a examiné le dossier ghanéen en mars 2026 et conclu que les coûts d'exploitation — énergie, alimentation en bauxite, intrants chimiques — rendaient la viabilité commerciale d'une raffinerie dépendante d'une combinaison de réformes structurelles, et non d'un seul ajustement.
Reste que ces projets pourraient bénéficier d’une autre circonstance favorable. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne, entré en vigueur en 2026, apporte un argument supplémentaire. Ce dispositif impose un coût carbone aux importations industrielles, calibré en fonction de leur intensité d'émissions. Un aluminium africain produit à partir d'hydroélectricité — le type disponible dans le bassin du Congo, en Zambie et en Éthiopie — supporterait une charge quasi nulle, contre une taxe croissante pour la production alimentée au charbon en Asie du Sud-Est. Le potentiel hydroélectrique non exploité du continent, estimé à plus de 1000 gigawatts selon l'Agence internationale de l'énergie, n'est pas seulement un avantage concurrentiel sur le plan des prix, c'est aussi un avantage réglementaire durable.
EGA a indiqué que la restauration complète d'Al Taweelah prendrait jusqu'à un an quel que soit le dénouement diplomatique, selon Investing.com — ce qui signifie que la fenêtre de prix ouverte par le conflit ne se refermera pas rapidement. Trois décisions africaines concrètes indiqueront si ce cycle est mis à profit : l'accord électrique pour Mozal, attendu d'ici fin 2026 selon South32 ; la destination des premières expéditions de bauxite du projet camerounais Minim Martap, prévues pour septembre 2026 selon Canyon Resources ; et les termes de partage des revenus dans l'accord de raffinerie guinéen avec SPIC. Ce sont ces décisions — et non pas le prix spot de l'aluminium — qui diront si l'Afrique a choisi, cette fois, de vendre le métal plutôt que le minerai.