RDC : même avec des coûts d’exploitation en forte hausse, la mine de Kibali reste un jackpot

Idriss Linge, Agence Ecofin

En 2025, le chiffre d’affaires de la mine d’or de Kibali, en RDC, a dépassé le milliard de dollars.
Barrick Gold.

Idriss Linge, Agence Ecofin

En 2025, le chiffre d’affaires de la mine d’or de Kibali, en RDC, a dépassé le milliard de dollars.
Barrick Gold.
Sur la base des indications financières fournies par Barrick Gold, actionnaire à hauteur de 45% de la mine d’or de Kibali, située dans la province du Haut-Uélé à 1800 km au nord-est de Kinshasa, a achevé l’année 2025 avec des coûts d’exploitation nettement en hausse. Pour le groupe minier basé au Canada, la part des coûts complets de production — les all-in sustaining costs (AISC) selon la terminologie du secteur — a atteint 1337 dollars par once d’or produite, contre 948 dollars en 2022. En trois ans, ces coûts ont ainsi progressé de 41%. Cette augmentation moyenne de près de 12 % par an dépasse largement l’inflation générale observée sur la période et soulève la question de la soutenabilité économique à long terme de la plus grande mine d’or de RDC, dans un contexte où les marges dépendent de plus en plus du niveau exceptionnel des prix de l’or.
Les causes de cette hausse sont avant tout géologiques et opérationnelles. Pour accéder au minerai aurifère, les équipes doivent d’abord déplacer d’énormes volumes de terre et de roches stériles. En 2024, l’extraction de 2,7 millions de tonnes de minerai (représentant les 45% seulement de l’entreprise), a nécessité le déplacement de 15,5 millions de tonnes de matériaux sans valeur économique, soit près de six tonnes de stériles pour chaque tonne de minerai. En 2025, ce ratio s’est légèrement amélioré, à environ 6,7 tonnes de stériles par tonne de minerai, mais cette évolution tient surtout à une augmentation de 40% des volumes de minerai extraits, grâce à l’accès à de nouvelles zones. Dans l’absolu, le volume total de roches déplacées a continué d’augmenter pour atteindre 19,2 millions de tonnes, soit 24% de plus qu’en 2024. Or, déplacer, concasser et évacuer ces masses supplémentaires entraîne des coûts élevés en carburant, en main-d’œuvre et en maintenance des équipements lourds.
À cette contrainte s’ajoute une détérioration progressive de la qualité du minerai. La teneur moyenne en or du minerai traité est passée de 3,39 grammes par tonne en 2022 à 2,79 grammes par tonne en 2025, soit une baisse de 17%. En pratique, il faut désormais traiter davantage de roche pour produire la même quantité d’or, ce qui accroît les dépenses d’électricité, de réactifs chimiques et de personnel.
Parallèlement, la contribution de l’exploitation souterraine — historiquement la plus riche, avec des teneurs supérieures à 5 grammes par tonne — a reculé de 15%, passant de 1,8 million de tonnes en 2024 à environ 1,5 million de tonnes en 2025. L’épuisement progressif des zones les plus riches et les plus accessibles oblige la mine à s’appuyer davantage sur l’exploitation à ciel ouvert, structurellement moins concentrée en or. Les autres indicateurs de coûts confirment cette tendance : les coûts de trésorerie totaux sont passés de 905 à 1099 dollars par once (+21%), tandis que le coût des ventes (cost of sales) a augmenté de 1344 à 1568 dollars par once (+17%).
Malgré cette envolée des coûts, les performances financières de Kibali Gold restent remarquables. Entre 2022 et 2025, la part de Barrick dans le chiffre d’affaires annuel a presque doublé, passant de 598 millions de dollars à 1,04 milliard de dollars. Sur la même période, le bénéfice net attribuable a été multiplié par près de quatre, atteignant 527 millions de dollars en 2025 contre 142 millions trois ans plus tôt. La marge d’EBITDA — indicateur clé de la rentabilité opérationnelle — s’est établie à 64% sur l’ensemble de l’année, avec un pic de 73% au quatrième trimestre. Ce contraste révèle un paradoxe frappant : la production d’or a reculé d’environ 10% sur la période, passant de 337 000 onces en 2022 à 303 000 en 2025. La mine produit moins de métal, mais génère nettement plus de revenus et de profits. L’explication tient essentiellement à l’évolution des cours de l’or. En 2022, lorsque l’once s’échangeait autour de 1800 dollars, les ventes de Kibali avaient généré 598 millions de dollars. En 2025, avec des prix avoisinant 3500 dollars l’once, environ 298 000 onces ont suffi pour atteindre et légèrement dépasser le milliard de dollar de chiffre d’affaires.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

En d’autres termes, la mine encaisse plus de 40% de revenus supplémentaires en vendant moins de métal. Cette relation simple — prix multiplié par le volume — explique pourquoi Kibali affiche des résultats record malgré des contraintes opérationnelles de plus en plus lourdes.
Cette pression sur les coûts reflète une réalité plus large : Kibali est un actif arrivé à maturité. Mise en production en 2013, la mine a déjà exploité ses zones les plus riches et les plus accessibles. Les gisements restants exigent des méthodes d’extraction plus intensives, plus profondes ou plus étendues, et donc plus coûteuses. Les niveaux de contribution et d’investissement confirment cette évolution. Les dépenses d’investissement totales déclarées par Barrick Gold sont passées de 73 millions de dollars en 2023 à 140 millions de dollars en 2025. Les investissements de maintien — nécessaires pour préserver la capacité de production existante — ont progressé de 35 à 60 millions de dollars, soit une hausse de plus de 70%.
Cette dynamique traduit une usure accrue des équipements, des besoins croissants en ingénierie des fosses à ciel ouvert et un renforcement constant des infrastructures souterraines. La production souterraine, qui avait culminé en 2023, a progressivement décliné à mesure que les zones à haute teneur s’épuisaient. Cette évolution crée une tension structurelle : l’opérateur doit investir de plus en plus pour maintenir des niveaux de production relativement stables, alors même que la qualité moyenne de la ressource se dégrade. Les investissements dédiés aux projets d’expansion et à l’accès à de nouveaux corps minéralisés ont ainsi doublé, passant de 38 millions de dollars en 2023 à 80 millions de dollars en 2025.
Les perspectives de Kibali dépendront largement de facteurs macroéconomiques échappant au contrôle direct de la mine. Plusieurs grandes institutions financières anticipaient déjà une poursuite de la hausse des prix de l’or en 2026 et au-delà, avec des projections comprises entre 4 000 et 5 400 dollars l’once. J.P. Morgan se montre particulièrement optimiste, évoquant un prix de plus de 5000 dollars d’ici fin 2026, tandis que Goldman Sachs table sur environ 4900 dollars. Le World Gold Council, dans son rapport Gold Outlook 2026, décrit toutefois plusieurs scénarios, allant d’une stabilité relative à une hausse de 15 à 30% en cas de ralentissement économique mondial, ou, au contraire, d’une correction de 5 à 20% si les politiques de reflation et de croissance réussissent. Les scénarios extrêmes semblent se confirmer. Même s’il est actuellement en correction en baisse ce 9 février 2026 à 5 020 dollars l’once, le cours de l’or a atteint, à la fin du mois de janvier, son niveau le plus élevé en dix ans, et même depuis plus longtemps, de 5 410 dollars par once.
Pour Kibali, la trajectoire des coûts constitue un enjeu clé, quel que soit le scénario de prix. Avec des AISC de 1 337 dollars par once, la mine reste très rentable à l’état actuel. Toutefois, ce seuil correspond à une rentabilité opérationnelle et n’intègre pas l’ensemble des charges économiques, notamment les impôts, les coûts corporatifs et les besoins en capital à long terme. Dans un scénario de normalisation des prix, la marge de sécurité se réduirait sensiblement. La coentreprise réunissant Barrick, l’État congolais et AngloGold Ashanti continue néanmoins de générer des flux de trésorerie substantiels — plusieurs centaines de millions de dollars par an aux prix actuels.
Entre 2022 et 2024, Anglogold Ashanti indique que le gouvernement a perçu 717 millions de dollars d’impôt sur les sociétés. Cela fait de Kibali un actif stratégique pour toutes les parties prenantes. Pour l’instant, la mine demeure très profitable. Mais l’écart entre des coûts en hausse rapide et une production en léger déclin soulève une question centrale pour l’industrie aurifère : pendant combien de temps des prix exceptionnellement élevés peuvent-ils compenser la détérioration progressive de l’économie de production ? La réponse à cette question conditionnera non seulement l’avenir de Kibali, mais aussi celui de nombreuses mines d’or africaines entrées dans leur deuxième décennie d’exploitation.
Idriss Linge, Agence Ecofin