Claver Gatete : « Les idées et l'argent existent, il faut maintenant faire de la jeunesse africaine des bâtisseurs d'industries »
Propos recueillis par Idriss Linge, Agence Ecofin.
Claver Gatete, Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA)
CEA
Dans cet entretien accordé en marge de la première édition de l'Africa Development Impact Forum à Addis-Abeba, le Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA), soutient que le continent ne manque ni d'idées, ni d'argent, ni de talents pour accélérer la création d'emplois, mais que ce sont les connexions entre ces éléments qui fait défaut. Et de plaider pour que start-up et PME changent d'échelle.
LA TRIBUNE AFRIQUE - Au-delà de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique, quel levier actionneriez-vous concrètement pour que les modèles et le partage de connaissances présentés lors de cette première édition de l'Africa Development Impact Forum soient répliqués, afin que d'autres pays ou régions s'en saisissent et construisent à partir de là ?
CLAVER GATETE - La Commission économique pour l'Afrique est l'une des cinq commissions régionales établies par les Nations unies pour soutenir le continent africain. La CEA elle-même a été créée en 1958 et, depuis lors, elle œuvre sur l'ensemble du continent et elle ne travaille jamais seule. Elle collabore avec toutes les parties prenantes : la Commission de l'Union africaine, ainsi que toutes les agences de l'UA. La CEA a d'ailleurs contribué à mettre en place plusieurs de ces agences dont le Secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entre autres.
Dans le développement, on ne peut pas avancer seul. C'est pourquoi les partenariats sont essentiels avec les agences de l'Union africaine, avec Afreximbank, avec les autres institutions de financement du développement et avec le secteur privé. Notre action s'adresse aux États membres : nous les soutenons directement et leur apportons le savoir-faire technique et les capacités dont ils ont besoin. Mais nous travaillons aussi avec le secteur privé.
Cet Africa Development Impact Forum vient compléter ce qui existe déjà. Il a vocation à boucler la boucle : on trouve des personnes qui ont des idées, adossées à de la recherche, mais qui ne parviennent pas à les concrétiser. Il manque quelque chose. Tout ne peut pas être fait par le seul secteur privé, ni par la seule CEA. Mais ensemble, avec les gouvernements, les institutions financières et d'autres promoteurs, nous pouvons faire en sorte que toute idée puisse être mise en œuvre, et pas seulement mise en œuvre : changée d'échelle. On ne démarre pas pour rester petit éternellement ; il faut passer à l'échelle.
C'est pour cela que nous avons conçu ce forum. Nous organisons déjà de nombreuses rencontres : l'Africa Business Forum, la réunion annuelle des ministres des Finances, où nous débattons des enjeux qui touchent le continent, ou encore le Forum régional africain pour le développement durable, qui suit la mise en œuvre de l'Agenda 2063 et de l'Agenda 2030 pour le développement durable.
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En nous appuyant sur ces espaces et sur ces équipes, nous nous sommes demandé : que devons-nous faire différemment pour les jeunes qui arrivent avec des idées et ont besoin de les voir concrétisées et passées à l'échelle ? Devenir leurs partenaires, leur fournir de la recherche et les capacités nécessaires pour qu'ils présentent des idées concrètes, puis les accompagner avec les autres acteurs jusqu'à la mise en œuvre.
Aujourd'hui, tous les pays courent après la même chose : l'emploi. Or les emplois ne tombent pas du ciel, ils ne sont pas non plus l'apanage des grandes entreprises. Ils peuvent aussi venir des PME, qui représentent dans certains pays plus de 90 % du tissu économique. Et ce sont les jeunes qui les lancent.
Vous insistez sur le travail entre parties prenantes plutôt qu'en silos. Pourtant, la BAD estime dans son dernier rapport sur l'industrie manufacturière que la capacité des zones économiques spéciales ne répond pas aux attentes. Face à ce besoin concret, qu'apporte l'initiative de l’ADIF ?
En Afrique, ce dont on a le plus besoin, ce sont des industries, car il faut ajouter de la valeur à chaque produit que l'on fabrique, minerais, agriculture, n'importe quoi. Nous avons exporté des matières premières, des produits non finis. En établissant un marché unique à l'échelle du continent, l'idée est de commercer entre nous et avec le reste du monde des produits finis. Mais les produits finis exigent davantage de valeur, et cette valeur s'ajoute dans l'industrie.
Dans le même temps, on ne peut pas disséminer une myriade d'industries un peu partout car chacune réclame des infrastructures. C'est précisément l'intérêt de la zone économique spéciale : on regroupe les industries en un même lieu et on y aménage routes, énergie, internet, logements pour les travailleurs, tout. C'est impossible avec des industries éparpillées. Une fois regroupées, il devient plus facile de leur offrir des incitations et de gérer le risque, avec l'appui d'institutions qui existent déjà comme Afreximbank, l'AFC, la Banque mondiale. Le savoir-faire est là.
Notre message est le suivant : faisons-le non seulement au niveau national, mais aussi au niveau régional. C'est tout le sens des chaînes de valeur régionales. Si vous disposez d'une mine ici, vous créez des industries à proximité et tout l'écosystème qui va avec afin d'ajouter de la valeur au produit final et d'atteindre les standards internationaux requis pour exporter. Cela signifie davantage d'emplois qui restent en Afrique, et une valeur démultipliée par produit.
Aujourd'hui, la plupart des intrants sont importés. 80 % d'entre eux viennent de l'extérieur, alors même que nous les possédons ici. Au départ, nous exportions ces intrants parce que nous n'avions pas d'industries ; maintenant que nous en avons, nous pouvons les utiliser nous-mêmes. C'est ainsi que l'on crée des emplois et de la richesse, et que l'on acquiert la capacité de le faire soi-même ou d'imposer à tout investisseur d'opérer sous votre propre contrôle.
L'un des meilleurs exemples en la matière est sans doute ce que vous menez entre la RDC et la Zambie. Que recouvre ce projet ?
Ces pays disposent de matériaux très importants, le cuivre et d'autres, qui peuvent servir à fabriquer des batteries pour véhicules électriques. Pourquoi se contenter d'extraire et d'exporter le minerai brut ? Cela peut produire bien davantage en emplois et en ressources. La Zambie a apporté du foncier, la RDC aussi : nous voulons un lieu commun où la Zambie apporte sa part, la RDC la sienne, et où l'on crée des industries capables de produire des batteries pour n'importe quelle industrie automobile, jusqu'au produit final.
Où se trouvent ces industries automobiles ? En Afrique du Sud, et au Maroc. L'idée : satisfaire d'abord ce marché, puis exporter, mais sous forme de produit fini, jamais brut. Nous avons commencé à travailler avec Bloomberg, puis avec Afreximbank et d'autres, pour assembler toute la chaîne : quels investisseurs, qui fait quoi, afin que tout soit produit sur place.
Nous procédons de la même manière avec une étude qui démarre sur la transformation agroalimentaire entre la Zambie et le Zimbabwe, pour l'Afrique australe afin que toute la région puisse produire des produits agricoles transformés et approvisionner le reste du continent.
Si nous le faisions pour le plus grand nombre de produits possible, par exemple aussi avec le Botswana, la Namibie et l'Afrique du Sud constitués en un seul marché, tout investisseur devrait opérer aux conditions de ces pays, qui gardent ainsi le contrôle et créent de l'emploi. On y gagne aussi en expérience : plus besoin d'envoyer les matières premières en Europe pour les transformer, quand on peut le faire chez soi.
Tout cela exige beaucoup d'énergie, qu'il faut développer en parallèle : solaire, éolien (très présent en Afrique australe), hydroélectricité, géothermie et, désormais, nucléaire. Il nous faut maintenant penser énergie et industrie ensemble, et veiller à ce que ces industries soient ancrées dans des zones économiques spéciales et des parcs industriels.
L'échelle régionale est par ailleurs plus pratique : la plupart des investisseurs qui viennent sur le marché africain ne regardent pas un projet de moins d'un milliard. Ils veulent de l'échelle, c'est là qu'ils gagnent de l'argent. Les chaînes de valeur régionales permettent justement de bâtir ces grands projets attractifs.
Sur le terrain des objectifs chiffrés, comment voyez-vous l'ADIF contribuer à la création d'emplois, à l'industrialisation, au développement et à toutes les dynamiques associées ? et dans quel horizon verra-t-on les premiers résultats tangibles, au-delà de l'Agenda 2063 ?
Il est sans doute trop tôt, c'est un tout début, une première expérimentation que nous testons. Mais prenons un exemple. En Zambie, le cuivre est exploité depuis longtemps sous forme brute. Or, lorsqu'on produit du cuivre, d'autres matériaux l'accompagnent et il existe un secteur artisanal, des hommes et des femmes qui s'en servent pour fabriquer d'autres choses. Mais ils n'ont pas d'argent, peu de capacités, pas d'instruments, pas de matériaux, pas de soutien.
Supposons que l'on dise : ce cuivre, même transformé, part en partie à l'export ; et une partie peut être utilisée sur le continent.
Mais pour ce qui reste, peux-tu proposer une innovation ? Si tu apportes une proposition, comment t'accompagner pour la concrétiser ? De quoi as-tu besoin ? On parcourt alors tout le système : besoin d'argent ? Voici où le trouver, y compris les fonds climat existants, si tu opères de façon durable ; besoin de renforcement de capacités ? Il existe des fonds pour le faire dans les règles, en respectant les exigences environnementales ; Besoin d'un marché ? Il y a des capacités pour t'aider à le trouver et à t'y installer ; puis comment nouer des partenariats avec d'autres pour bâtir l'ensemble.
C'est là tout l'apport de l'ADIF : entrer dans le détail de ce dont on a réellement besoin. On peut affirmer que tout est formidable et ne pas gagner d'argent, ni jamais décoller.
Une fois que nous avons formé, en Zambie, des personnes capables de porter le projet et de gérer le marché, nous en formons d'autres en Afrique de l'Est, de l'Ouest, du Nord, du Centre, et l'on crée l'échelle.
Ensuite, on ne peut pas rester petit : comment rendre votre production mondiale et l'exporter ? Cela devient un nouveau poste d'exportation.
Mais il faut bien commencer quelque part. Pour l'ADIF, nous n'en sommes qu'au début ; on ne peut pas atteindre l'arrivée quand on vient tout juste de partir. Et pour tout ce que l'on lance, on n'obtient jamais 100 % de réussite du premier coup. On ajuste à mesure, mais on avance avec des gens qui font du vrai business.
C'est en cela que l'exercice est utile : en complément de l'Africa Business Forum, qui traite de très grands investissements, l'ADIF s'adresse aussi à cette échelle. Au-delà de la convocation des acteurs, notre rôle est aussi de soutenir les États membres et d'aider le secteur privé à élaborer une formule qui lui permette de gagner de l'argent.
Propos recueillis par Idriss Linge, Agence Ecofin.