Après les mines, la Guinée érige le numérique en nouveau levier de croissance
Muriel Edjo, Agence Ecofin

Djiba Diakité lance officiellement le Pilier 3 du Programme Simandou 2040
@Facebook Présidence de la République de Guinée
Muriel Edjo, Agence Ecofin

Djiba Diakité lance officiellement le Pilier 3 du Programme Simandou 2040
@Facebook Présidence de la République de Guinée
En marge du Transform Africa Summit (TAS) 2025, qui s’est tenu à Conakry du 12 au 14 novembre derniers, le gouvernement guinéen a officiellement lancé la mise en œuvre du Pilier 3 de son programme national de développement, baptisé « Simandou 2040 ».
Ce pilier a pour objectif de faire des technologies numériques un moteur de compétitivité nationale, capable de contribuer significativement à une croissance historiquement portée par la rente minière, sans s’y limiter. Selon Djiba Diakité, président du comité stratégique de Simandou et ministre directeur de cabinet de la présidence de la République de Guinée, le lancement de ce volet technologique est une « promesse faite à notre jeunesse, à cette jeunesse ambitieuse qui aspire au bien-être. Une promesse d’opportunités, de créativité et d’emploi, car le numérique n’a de sens que s’il transforme la vie de nos citoyens ».
S’appuyant sur les futurs revenus du mégaprojet intégré Simandou, lancé la veille du sommet le 11 novembre 2025, ce troisième pilier repose sur un ensemble d’investissements stratégiques que la Guinée entend renforcer au cours des quinze prochaines années : infrastructures numériques et inclusion, efficacité administrative, cadre réglementaire, innovation et développement des compétences numériques. En 2022, la Guinée estimait la contribution du numérique au produit intérieur brut (PIB) à moins de 5%. Dans la stratégie nationale de digitalisation de l’Etat et de développement de l’économie numérique, le pays se fixait 10% en 2027.
À travers le lancement du pilier 3 de Simandou 2040, le gouvernement guinéen entend accélérer les actions entreprises ces cinq dernières années, qui se traduisent déjà par plus de 12 000 km de réseau national de fibre optique déployés, contre 4 300 km en 2020. Une capacité du réseau de fibre optique multipliée par quatre (passant de 50 à 200 Gbit/s) pour garantir aux consommateurs une meilleure qualité de service, la construction d’un centre de données Tier III, une interconnexion par fibre optique terrestre avec le Mali, la Sierra Leone et la Côte d’Ivoire. Lors du Transform Africa Summit 2025, Rose Pola Pricemou, la ministre des Postes, Télécommunications et de l’Économie numérique, a déclaré qu’une interconnexion supplémentaire avec le Sénégal est prévue et que des discussions avancées sont en cours avec le Liberia et la Guinée-Bissau. Le raccordement du pays à un second câble sous-marin de fibre optique, pour enrichir les capacités fournies par le système ACE, est en cours. En investissant dans l’infrastructure numérique, le gouvernement guinéen pose les bases d’une économie numérique solide.
Le numérique n’est pas seulement envisagé comme un catalyseur de l’efficacité du secteur privé ; il est aussi au cœur de la modernisation de l’administration publique, appelée elle aussi à jouer un rôle déterminant dans la future croissance économique de la Guinée. La création de l’Agence nationale de digitalisation de l’État (ANDE) en 2022 illustre cette volonté de réformer l’administration en profondeur pour gagner en célérité, améliorer les services aux usagers et rationaliser les recettes et les dépenses de l’État. Plusieurs projets ont déjà été lancés, comme la numérisation des opérations fiscales et la création du Fichier unique de gestion administrative et de la solde (FUGAS) en 2023. Ce dernier vise à fiabiliser le fichier de la fonction publique et à lutter contre les doublons et les « agents fantômes », qui faussent la masse salariale réelle de l’État. Le 12 novembre dernier, Telemo, la plateforme de passation de marchés publics déployée avec l’appui du Rwanda pour rendre les procédures d’appel d’offres plus transparentes et traçables, a été mise en service. D’autres composantes de l’administration numérique sont en chantier.
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Ériger le numérique en levier de croissance implique aussi de mettre à jour les règles du jeu. La Guinée, qui s’est dotée d’un cadre réglementaire de base – notamment avec la Loi sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel adoptée en 2016, la ratification de la Convention de Malabo et la création de l'Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d'Information (ANSSI) –, prévoit de nouveaux textes juridiques qui garantiront une bonne gouvernance, la transparence et l’équité du secteur numérique. Parmi ceux-ci figure une stratégie nationale pour l’intelligence artificielle, dont les prémices ont été abordées avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), lors d’un atelier national d’évaluation du paysage de l’intelligence artificielle (AILA) organisé du 14 au 17 octobre derniers.
Pour qu’un pays minier devienne aussi un pays de services numériques, il ne suffit pas de câbler, de légiférer : il faut un écosystème dynamique d’innovateurs, d’incubateurs et d’investisseurs qui portent l’éclosion de solutions et services à valeur ajoutée. La Guinée part de loin, mais les fondations commencent à être posées. Le gouvernement multiplie depuis quelques années les événements pour donner de la visibilité aux startupeurs. Les concours de projets, où sont récompensées les meilleures innovations, deviennent des rendez-vous réguliers. Le défi des prochaines années sera d’élaborer un cadre réglementaire incitatif et de mobiliser des fonds pour soutenir les tech-entrepreneurs, qui ont longtemps compté sur quelques initiatives privées.
Avec un âge médian d’environ 19 ans et 41% de la population âgée de moins de 15 ans, la Guinée fait partie des pays les plus jeunes du monde. Cette dynamique démographique est une opportunité – un véritable réservoir de talents – pour l’économie numérique. Outre les initiatives privées de formation aux compétences numériques et de soutien à l’innovation, comme l’Orange Digital Center, le gouvernement guinéen a prévu plusieurs actions publiques. Le ministère de l’Enseignement technique prépare une stratégie nationale de transformation numérique de la formation professionnelle, pour adapter les cursus aux métiers du numérique, et a lancé son élaboration en mai 2025. Le gouvernement, qui prépare également la construction d’une technopole nationale conçue comme un centre d’innovation majeur en Afrique de l’Ouest, affirme avoir déjà déployé des hubs numériques dans chaque capitale régionale. À travers ces investissements, il s’agit de favoriser l’essor d’un vivier de spécialistes qui augmenteront les chances de la Guinée de rejoindre le rang des exportateurs de services numériques dans le monde, à l’image de l’Égypte qui revendique 4,8 milliards de dollars de revenus générés par ce secteur en 2025. Développement d’applications, solutions de paiement, services de cybersécurité, plateformes d’analyse de données ou production de contenus numériques sont autant d’expertises que la Guinée pourra valoriser pour attirer des investisseurs internationaux.
Avec Simandou, la Guinée peut gagner gros ou perdre encore plus, préviennent plusieurs analyses, qui soulignent les risques classiques de la rente : dépendance aux cours mondiaux, corruption et inégalités territoriales. En faisant du numérique un pilier officiel de sa stratégie 2040, Conakry tente d’écrire un autre scénario : celui d’un pays qui utilise l’argent des mines pour financer un avenir moins dépendant des matières premières. Mais la réussite du pilier 3 reposera sur quelques conditions non négociables : une gouvernance transparente des projets, la pérennité des actions, au-delà des mandats politiques, l’inclusion des femmes et des territoires reculés, et la capacité à transformer les grands discours des sommets internationaux en services et emplois concrets pour les Guinéens.
Muriel Edjo, Agence Ecofin