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868 millions d'euros investis dans l’IA : les Émirats se positionnent sur le tournant numérique africain

Photo de Muriel Edjo

Muriel EDJO, Agence Ecofin

Publié le 24 novembre 2025 à 17:33

Abou Dhabi veut aussi s'imposer dans la géopolitique de l’IA, notamment en Afrique.

Abou Dhabi veut aussi s'imposer dans la géopolitique de l’IA, notamment en Afrique.

Photo DR

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En quelques années, l'IA est devenue un nouvel axe d’investissements vers l’Afrique. Plusieurs grands acteurs se bousculent actuellement pour y déployer programmes de développement et projets sociaux. Mais derrière les grands projets d'inclusion numérique se trouvent aussi des ambitions économiques.

Lors du sommet du G20 tenu à Johannesburg en Afrique du Sud les 22 et 23 novembre 2025, Cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d'Abu Dhabi, a annoncé l’initiative « AI for Development » dotée de 1 milliard USD (environ 868 millions €) pour l’Afrique. L'objectif annoncé est de financer des infrastructures et services d’intelligence artificielle à travers le continent.

Mohamed Saif Al Suwaidi, directeur général du Fonds d'Abu Dhabi pour le développement et président du Comité exécutif du Bureau des exportations d’Abu Dhabi (ADEX), a déclaré qu’« en combinant technologie, financement et partenariats, nous visons à aider les pays en développement à surmonter les obstacles au développement et à bâtir une résilience économique à long terme ». Il a aussi souligné que « l’intégration des technologies d’IA dans les secteurs de l’éducation, de l’agriculture et des infrastructures ouvre de nouvelles perspectives pour un développement inclusif ».

« AI for Development » contribuera à financer la puissance de calcul qui manque en Afrique. Dans son rapport « Africa’s Digital Leap: cloud, connectivity & AI in the next decade », Heirs Technologies indique que ce continent représente actuellement moins de 1 % des capacités mondiales des centres de données. 211 data centers y sont opérationnels, 46 % de ces installations physiques étant concentrées dans quatre pays seulement, à savoir l'Afrique du Sud, l'Egypte, le Nigeria et le Kenya. L’expertise technique et les partenariats internationaux au service des priorités de développement des pays africains sont également des points stratégiques ciblés par le financement émirati.

Le choix du G20 pour cette annonce n’a rien d’anodin : Abou Dhabi s’adresse autant aux capitales africaines qu’aux autres grandes puissances, pour signaler qu’il faudra désormais compter avec les Émirats dans la géopolitique de l’IA.

Avancée des Emirats dans l'écosytème numérique africain

La mécanique est assez structurée. L’initiative sera pilotée par l’ADEX, instrument du Fonds d’Abou Dhabi pour le développement, en coopération avec l’agence d’aide étrangère du pays. Les financements serviront principalement à acheter des technologies et services émiratis (cloud, data centers, solutions d’IA, systèmes d’identité numérique, etc.), avec pour objectif de booster la productivité et de moderniser les services publics dans les pays bénéficiaires, en apportant puissance de calcul, logiciels et accompagnement.

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Ce financement s’inscrit dans une série d'engagements déjà portés par Abou Dhabi sur le front numérique africain. En mai 2024, l’entreprise émiratie G42 et Microsoft annonçaient par exemple un investissement de 1 milliard USD dans un data center écologique au Kenya, avec un volet de recherche sur des modèles d’IA en langues locales et de formation de talents. En mai 2025, un mémorandum de 1 milliard de USD également été signé avec le Ghana pour construire près d’Accra, un hub d’innovation et d’IA présenté comme l’un des plus importants du continent. En septembre dernier, c'est la Côte d’Ivoire qui a obtenu des Emirats Arabes Unis un engagement financier d’environ 95 millions USD (environ 82,4 millions d'euros) pour des projets de gouvernance et de services numériques alimentés par l’IA.

Loin d’être un geste isolé, le nouveau fonds émirati apparaît donc comme la consolidation d’une stratégie : industrialiser la présence d'Abou Dhabi dans les infrastructures et écosystèmes d’IA africains.

Les opportunités pour Abou Dhabi

Cette initiative pour l'Afrique peut se comprendre au regard des ambitions globales de l’IA émiratie. Sur le plan technologique, le pays du golfe Persique a multiplié les signaux comme le lancement de modèles d’IA open source et la construction de méga data centers. Côté matériel, Microsoft a récemment obtenu l’autorisation de Washington pour expédier plus de 60 000 puces Nvidia de dernière génération vers les Émirats. En exportant ce modèle maison vers l’Afrique, Abou Dhabi poursuit plusieurs objectifs, notamment ancrer ses standards techniques (cloud, architectures de données, identités numériques, etc.) au cœur des systèmes africains, et créer des marchés pour ses entreprises de l’IA grâce au levier ADEX, l’aide étant conditionnée par l’utilisation de solutions émiraties.

Le pays du golfe veut aussi peser sur les futures règles du jeu. En finançant infrastructures et registres publics, il se positionne comme un interlocuteur clé sur la gouvernance des données. En clair, ce milliard de dollar est aussi un investissement d’influence pour la prochaine décennie numérique africaine. Les Émirats se tournent vers ce continent au regard de son plein repositionnement sur l’intelligence artificielle. L’Union africaine a adopté en 2024 une Stratégie continentale sur l'IA, avec des recommandations sur les infrastructures, la gouvernance, les données et la montée en compétences. Plusieurs pays (Nigeria, Afrique du Sud, Kenya, Rwanda, Ghana, Égypte, Maurice, etc.) se sont dotés de stratégies nationales, et le réseau Smart Africa porte un « AI Blueprint for Africa » pour guider les politiques publiques.

L’Afrique se présente comme un marché où se positionner dès maintenant ouvre des perspectives économiques intéressantes. Plusieurs autres acteurs l’ont compris. C’est le cas de Google qui a dévoilé en juillet 2025 un programme de 37 millions USD (environ 32,1 millions d'euros) destiné à accélérer le développement de l’intelligence artificielle sur le continent, avec des investissements dont la couverture va de la recherche locale à des projets portant sur la surveillance des cultures agricoles, ou l’adaptation des technologies aux langues africaines. Microsoft a récemment dévoilé le projet Gecko qui renforce son investissement dans l’IA en Afrique. Il s’agit ici de combler l'un des manquements majeurs de l’intelligence artificielle, qu’est l’absence de prise en charge des langues africaines.

Maintenir le cap d’une souveraineté numérique en Afrique

Pour les gouvernements africains, l’initiative émiratie répond à plusieurs besoins clés, dans un contexte où les budgets publics sont sous pression. L’IA a le potentiel de contribuer à hauteur 1 200 milliards USD (environ 1,04 milliard d'euros) à l’économie africaine d’ici 2030, ce qui représente une augmentation de 5,6% du Produit intérieur brut du continent selon les Nations Unies. Mais l’enjeu des prochaines années de développement en Afrique ne se trouve pas uniquement sur ce point, car l'investissement d'Abou Dhabi vient avec des contreparties implicites qui requièrent toute la clairvoyance des décideurs publics et privés africains.

Plusieurs pistes seront utiles pour définir les conditions de son utilisation : articuler ces fonds avec les agendas africains existants, comme la Stratégie de l'Union Africaine et les plans nationaux ; imposer des garde-fous sur les données, incluant leur localisation, des audits indépendants et leur portabilité ; garantir du contenu local via une sous-traitance aux entreprises africaines et la formation de talents locaux ; et enfin, diversifier les partenariats pour éviter une relation exclusive et préserver une marge de manœuvre stratégique.

Muriel EDJO, Agence Ecofin

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