Les enjeux économiques derrière l'ouverture par l'Egypte du plus grand musée archéologique au monde
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Statue de Ramsès II dans le hall d’entrée du Grand Musée Egyptien
Photo DR
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Statue de Ramsès II dans le hall d’entrée du Grand Musée Egyptien
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Le 1er novembre dernier, l’Égypte a ouvert son « Grand Musée Égyptien », non loin des pyramides de Gizeh. L’événement, marqué par un spectacle lumineux et une cérémonie solennelle, a rassemblé chefs d’État, diplomates et invités venus de plusieurs continents. Pour le président Abdel-Fattah al-Sissi, le musée constitue « un cadeau de l’Égypte au monde ». Derrière la solennité, l’objectif annoncé est de transformer ce joyau culturel en levier économique et atteindre l’objectif de 30 millions de touristes par an d’ici 2031, contre 18 millions attendus en 2025. L’année passée, à titre de comparaison, le nombre de touristes était de 15,7 millions, ce qui en fait la deuxième destination en Afrique, juste derrière le Maroc (17,4 millions).
Imaginé par le cabinet Heneghan Peng Architects, le Grand Musée Égyptien s’élève sur le plateau de Gizeh à proximité des grandes pyramides. L’édifice, conçu comme une « quatrième pyramide », mêle pierre et verre dans une architecture monumentale ouverte sur une vaste baie qui encadre la silhouette de Khéops. Son envergure, plus de 500 000 mètres carrés, en fait l’un des plus vastes complexes culturels jamais construits sur le continent africain.
Le musée abrite plus de 100 000 artefacts retraçant sept millénaires d’histoire, dont les plus emblématiques rappellent la démesure des anciens souverains : la statue de Ramsès II, haute de 11 mètres et pesant plus de 80 tonnes, trône à l’entrée. Les trésors funéraires de Toutankhamon sont présentés pour la première fois dans leur intégralité – près de 4 500 objets, du masque en or massif au sarcophage en quartzite rouge. Un bâtiment annexe expose la barque solaire de Khéops, restaurée dans un espace de quatre mille mètres carrés et considérée comme le plus ancien artefact en bois connu.
Le Grand Musée combine les dimensions d’un lieu d’étude, d’un espace muséal et d’un centre de vie. Ses laboratoires, ses ateliers de restauration, sa bibliothèque et ses salles de conférence en font un pôle scientifique autant qu’un site touristique. Les concepteurs ont privilégié la durabilité avec des dispositifs d’éclairage économe, de recyclage des eaux et de mesure intelligente des consommations.
Ce projet de plus d’un milliard de dollars a été financé en grande partie grâce à un prêt concessionnel japonais de 800 millions de dollars (695 millions d'euros), le reste provenant du budget de l’État. Selon les projections des autorités égyptiennes, le musée devrait accueillir entre 15 000 et 20 000 visiteurs par jour, soit 5 à 7 millions de visiteurs par an. Il entend ainsi s’imposer parmi les musées les plus fréquentés au monde.
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L’inauguration du musée s’inscrit dans un effort plus large de transformation du tourisme égyptien. Après des années marquées par les crises politiques et la pandémie, le pays a remis le secteur au centre de sa stratégie économique. Le gouvernement modernise simultanément ses infrastructures, ses politiques de formation et son offre d’hébergement.
En mars 2025, un accord a été conclu avec la Société financière internationale pour ouvrir la voie à des partenariats public-privé afin de moderniser 11 aéroports régionaux, dont ceux de Hurghada, Louxor et Assouan. L’objectif est de porter la capacité de l’ensemble des aéroports du pays à plus de 110 millions de passagers par an d’ici 2030, contre 66 millions en 2023. En parallèle, la Banque centrale d’Égypte a lancé une ligne de crédit de 50 milliards de livres égyptiennes (environ 900 millions d'euros), à taux préférentiel, pour rénover les hôtels inactifs et soutenir de nouveaux investissements dans l’hôtellerie.
Selon Fitch Solutions, le pays devrait compter près de 1 800 établissements d’hébergement d’ici 2028, contre 1 247 en 2024. Avec 222 716 chambres d’hôtel recensées en mars 2024, l’objectif est d’atteindre 500 000 unités d’ici la fin de la décennie. L’Égypte cherche aussi à renforcer la qualité de l’expérience touristique : 42 960 travailleurs du secteur ont été formés en 2024 dans les domaines de l’accueil, de la sécurité alimentaire et de la gestion durable.
Ces efforts s’accompagnent d’une politique d’image. Entre autres actions phares sur ce volet, le pays a organisé des campagnes numériques en partenariat avec Meta pour valoriser la richesse du patrimoine pharaonique à travers des expériences immersives. Il a accueilli en 2025 l’Africa Tourism Expo, consacrée à la relance du tourisme continental. Pour l’inauguration de son Grand Musée Égyptien, Le Caire a confié la promotion à United Media Services (UMS) qui s’est associé à TikTok, désigné comme partenaire digital principal. « Ce partenariat illustre notre vision : fusionner patrimoine et technologie pour offrir des expériences inspirantes aux publics du monde entier », a commenté Wael Ezzat, directeur régional des politiques publiques de TikTok pour l’Afrique du Nord.
Le Grand Musée Égyptien n’est que la vitrine la plus spectaculaire d’un secteur en plein essor. Selon la Banque centrale d’Égypte, les recettes touristiques ont atteint 16,7 milliards de dollars sur l’exercice 2024-2025, soit une hausse de 19 % en glissement annuel. Le tourisme contribue désormais à environ 4 % au produit intérieur brut et génère environ 15 % des entrées de devises étrangères du pays.
La dynamique est robuste. Au premier semestre 2025, les arrivées ont progressé de 24 % pour atteindre environ 8,7 millions de visiteurs. Fitch Solutions prévoit une croissance moyenne annuelle de 5,7 % jusqu’en 2029, avec plus de 20 millions de touristes et des recettes de 19 milliards de dollars à la fin de la décennie.
L’État cherche à transformer cette dynamique en croissance durable. Le Grand Musée Égyptien doit donc être vu comme un test grandeur nature de cette ambition : parvenir à articuler la culture, la recherche et la consommation touristique dans une même logique économique. La capacité du pays à gérer les flux, à maintenir la qualité des services et à protéger le patrimoine conditionnera la pérennité du modèle.
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin