Les présidents Yoweri Museveni (Ouganda) et William Ruto (Kenya) lors du lancement de la section Naivasha–Kisumu–Malaba du SGR, axe clé du corridor ferroviaire est-africain.
Financer de grandes infrastructures sans alourdir une dette publique sous tension reste l'un des défis les plus aigus pour les États africains en développement. Le sukuk, instrument de finance islamique sur lequel mise désormais l’Ouganda pour son projet de rail, s'impose comme l’une des réponses à ce problème.
L'Ouganda s'apprête à émettre son premier sukuk souverain pour mobiliser une partie des fonds destinés à la phase 1 du chemin de fer à écartement standard (SGR) reliant Malaba, à la frontière kényane, à la capitale Kampala. Ce choix intervient après une décennie de difficultés à financer un projet évalué à 2,7 milliards d'euros, qui constitue la colonne vertébrale du désenclavement ferroviaire de l'Afrique de l'Est.
Le sukuk est un instrument de finance islamique représentant une part de propriété indivise dans un actif sous-jacent. Contrairement à une obligation conventionnelle, où l'investisseur prête des fonds et perçoit des intérêts, le porteur de sukuk détient une fraction de l'actif et perçoit un revenu locatif ou une quote-part des profits générés par cet actif. Les investisseurs du SGR percevront ainsi des revenus locatifs issus du chemin de fer une fois celui-ci opérationnel, avant que le véhicule ad hoc créé pour l'opération ne leur rachète leur participation.
Dix ans de quête
La genèse du financement du projet SGR remonte à 2015, quand Kampala a attribué le contrat de construction de la ligne de 272 kilomètres à la China Harbour Engineering Company, à condition de mobiliser les fonds auprès de Pékin. Face aux lenteurs du processus, le gouvernement ougandais a annulé le contrat en 2023 et signé, en octobre 2024, un nouvel accord avec le groupe turc Yapi Merkezi. Le financement est désormais réorganisé autour d'un montage à trois volets, a indiqué la semaine dernière le ministère ougandais des Finances.
Les agences de crédit à l'exportation doivent couvrir 60 % du coût, les institutions de financement du développement 25%, et le sukuk 15%, soit environ 405 millions d’euros. L’américain Citibank a été mandaté comme arrangeur principal et coordinateur du financement global. Pour l’émission à venir, un roadshow conduit par le secrétaire adjoint ougandais au Trésor Patrick Ocailap, avec la participation de la société tanzanienne Yusra Sukuk comme mandataire principal du sukuk et de Stanbic Bank comme teneur de livres, a été lancé dans plusieurs pays membres de la Communauté d'Afrique de l'Est, dont le Kenya et la Tanzanie.
La dimension régionale du projet avait déjà été réaffirmée en avril dernier à Washington, en marge des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale. Les ministres des Finances du Kenya, du Rwanda et de l'Ouganda ont alors affiché une volonté commune d'accélérer la mobilisation des financements pour une ligne qui doit, à terme, se connecter au réseau kényan et désenclaver des pays comme le Rwanda et le Soudan du Sud.
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Un instrument taillé pour l'infrastructure
Le recours de l’Ouganda au sukuk reflète une contrainte budgétaire bien réelle. Avec une dette publique projetée à 55,5% du PIB à fin juin 2026 et un accès aux marchés conventionnels plus coûteux qu'auparavant, Kampala cherche à diversifier ses sources de capital. Or le sukuk ne repose pas sur une dette à intérêt au sens conventionnel, ce qui permet au gouvernement de mobiliser des fonds sans accroître directement son endettement.
L'adéquation entre le sukuk et les projets d'infrastructures tient à la nature même de l'instrument. Dans un guide de référence publié en 2019, la Banque mondiale souligne que l'approche adossée à des actifs tangibles, propre à la finance islamique, fait des projets d'infrastructures des candidats naturels pour ce type de financement.
« La finance islamique offre une excellente opportunité pour financer le développement des infrastructures sociales et économiques. L'approche fondée sur les actifs de la finance islamique encourage l'utilisation d'actifs corporels ou incorporels dans les transactions, ce qui fait des infrastructures des candidats idéaux », explique le document.
Selon S&P, l'émission de sukuk a progressé de 25% à l'échelle mondiale en 2025, dépassant 300 milliards de dollars et portant l'encours total à plus de 1 000 milliards de dollars. En Afrique, le marché a bondi de 112 millions de dollars en 2024 à près de 3 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros) en 2025. Le Bénin a aussi eu recours au sukuk en janvier 2026 avec une émission inaugurale d’un montant de 500 millions de dollars.
Pour le cas ougandais, la date d'ouverture des souscriptions n'a pas encore été annoncée et plusieurs conditions restent à remplir au cours des prochaines semaines. En cas de succès de l’émission, Kampala devra ensuite accélérer auprès de ses autres partenaires pour boucler le financement d’une infrastructure qui a sans nul doute trop traîné.