Preeti Jain (IATA) : « L’Afrique peut bâtir sa propre industrie du carburant d’aviation durable»

Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin

Dr Preeti Jain, Responsable de la recherche et des programmes sur la neutralité carbone à l'IATA.
Photo DR

Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin

Dr Preeti Jain, Responsable de la recherche et des programmes sur la neutralité carbone à l'IATA.
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LA TRIBUNE AFRIQUE - En avril 2025, le directeur général de l'IATA, Willie Walsh, avait averti que la production de carburants d'aviation durables (SAF) n'augmentait pas assez rapidement pour permettre au secteur d'atteindre ses objectifs de décarbonation. Compte tenu des défis structurels auxquels l'aviation africaine est confrontée, existe-t-il un risque que le continent soit le grand perdant de la transition vers le net zéro ?
DR PREETI JAIN - Je dirais que c'est une question très complète et très bien formulée. Plutôt que d'utiliser l'expression « grand perdant », je dirais que le continent risque surtout de ne pas exploiter pleinement les ressources dont il dispose déjà. Si nous ne voyons pas d'actions concrètes, que ce soit sur la chaîne d'approvisionnement en carburants conventionnels ou sur la transition vers le net zéro, il existe un risque élevé que l'Afrique passe à côté de l'opportunité de construire sa propre chaîne de valeur autour du SAF.
Pourquoi parler d'opportunité ? Parce que nous avons réalisé une évaluation des matières premières disponibles dans le monde pour produire du SAF. Nos travaux montrent qu'à l'horizon 2030, plus de 60 millions de tonnes de matières premières seront disponibles sur le continent africain, un volume qui pourrait dépasser les 100 millions de tonnes par la suite.
Autrement dit, au lieu de rester dépendante des importations de carburant, comme c'est le cas aujourd'hui, l'Afrique pourrait utiliser ces ressources pour créer des emplois et des opportunités économiques, notamment dans les zones rurales. Elle pourrait également développer des capacités de raffinage et de production afin de fabriquer son propre SAF et répondre à ses besoins en carburant. Le potentiel socio-économique est donc considérable. C'est cette opportunité que le continent risque de manquer si les mesures nécessaires ne sont pas prises.
Comme vous venez de le dire, plusieurs études montrent que l'Afrique dispose de l'un des plus grands potentiels au monde pour produire du SAF, mais les investissements restent limités. Quels sont aujourd'hui les principaux mécanismes de financement qui font défaut pour permettre le développement de projets de grande envergure sur le continent ?
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C'est également une excellente question. Construire un nouveau système énergétique comme le SAF commence par les ressources dont disposent les pays. L'Afrique possède des matières premières abondantes, mais la vraie question est de savoir si elles sont organisées au sein de chaînes d'approvisionnement capables d'alimenter une industrie du SAF. Aujourd'hui, ce n'est pas encore le cas.
La première priorité est donc d'investir dans ces chaînes d'approvisionnement. Elles permettront non seulement de produire du SAF, mais aussi d'autres carburants renouvelables qui seront nécessaires aux secteurs des transports et de la chimie.
La deuxième priorité est d'envoyer un signal politique clair. Les gouvernements doivent afficher leur engagement en faveur du développement du SAF et mettre en place des incitations destinées à soutenir les matières premières, les infrastructures énergétiques et les installations de production.
L'Afrique compte déjà des acteurs importants, comme Sasol ou PetroSA en Afrique du Sud, ainsi que des entreprises du secteur énergétique au Kenya. Ces groupes pourraient utiliser les matières premières disponibles, notamment les huiles et les graisses, dans leurs raffineries existantes afin de produire du SAF par la filière HEFA. Mais cela nécessitera des incitations financières, qu'il s'agisse de subventions à l'investissement ou d'autres formes de soutien public.
Au-delà des gouvernements, les banques multilatérales de développement ont également un rôle essentiel à jouer. Notre expérience montre qu'une fois que les financements publics sont engagés, les capitaux privés suivent généralement. Lorsque les investisseurs constatent que ces technologies sont effectivement déployées, leur confiance augmente.
Le SAF reste nettement plus coûteux que le kérosène conventionnel, alors que les compagnies aériennes africaines supportent déjà parmi les coûts d'exploitation les plus élevés au monde. Comment peuvent-elles absorber ce surcoût sans affaiblir davantage leur compétitivité ?
C'est effectivement une préoccupation majeure. Nous devons veiller à ce que le secteur aérien reste en bonne santé et continue de se développer. Les politiques publiques ont donc un rôle important à jouer pour accompagner l'adoption du SAF en mettant en place les bonnes incitations pour les compagnies aériennes.
Si l'on prend un peu de recul, la première étape consiste à créer un écosystème capable de monter progressivement en puissance afin que les compagnies puissent avoir accès au SAF. Le moyen le plus efficace d'y parvenir est de s'appuyer sur des technologies déjà éprouvées. Elles présentent des risques plus faibles, nécessitent des investissements moins importants et permettent de produire du SAF à un coût relativement compétitif.
Des technologies comme le HEFA et le co-processing HEFA peuvent constituer un excellent point de départ. Elles permettent de produire du SAF à un coût plus compétitif que certaines technologies plus récentes.
Si, en parallèle, les gouvernements mettent en place des incitations pour les compagnies aériennes ou des subventions destinées aux producteurs de SAF, il deviendra possible de fournir ce carburant à des prix beaucoup plus compétitifs.
Une grande partie des discussions autour du SAF porte sur sa consommation par les compagnies aériennes afin d'atteindre les objectifs de neutralité carbone. Compte tenu des nombreux défis auxquels l'Afrique est confrontée, ne faudrait-il pas d'abord privilégier la production afin de construire une véritable capacité industrielle régionale ?
Je pense que les deux peuvent avancer en parallèle. Des raffineries majeures de la région, comme Dangote Refinery ou Sasol, disposent déjà du potentiel nécessaire pour intégrer le co-processing dans leurs installations existantes. À ma connaissance, certains projets sont d'ailleurs déjà en préparation.
Grâce au co-processing, il serait possible de commencer à produire du SAF dans un délai relativement court, de l'ordre de 12 à 24 mois. Dans le même temps, les gouvernements et les investisseurs peuvent lancer le développement d'unités de production de plus grande capacité grâce à des subventions à l'investissement, des financements verts et d'autres mécanismes de soutien.
Nos analyses montrent qu'aujourd'hui, l'Afrique et le Moyen-Orient ne disposent que d'une capacité de production de SAF en développement d'environ 200 000 tonnes. Pourtant, selon notre étude sur les matières premières, la région pourrait produire près de 7 millions de tonnes de SAF.
L'écart entre les projets actuellement engagés et le potentiel réel est donc considérable. Avec les bons mécanismes de financement et un soutien politique adapté, ce portefeuille de projets pourrait croître de manière significative.
Compte tenu de la diversité des ressources dont dispose l'Afrique, pensez-vous que le continent devrait se spécialiser dans différentes filières de production du SAF ?
Oui, mais de manière progressive. La région a aujourd'hui d'autres priorités économiques, notamment en matière de croissance. Or, de nombreuses filières de production de SAF nécessitent des investissements très importants.
Notre approche consiste donc à commencer par les technologies les plus matures, comme le HEFA et le co-processing HEFA, afin de lancer la filière. Parallèlement, le continent dispose d'entreprises comme Sasol ou PetroSA, qui comptent parmi les rares au monde à posséder une solide expérience du procédé Fischer-Tropsch. Nos analyses montrent également que l'Afrique possède d'importantes ressources en biomasse, ouvrant la voie à la production de SAF à partir de cette technologie.
Des discussions sont également en cours autour de l'e-SAF. La diversification technologique est donc nécessaire, mais elle doit se faire progressivement, au rythme de la montée en puissance de la filière.
Les investisseurs citent souvent l'incertitude réglementaire comme l'un des principaux freins aux projets de SAF. Selon vous, quelles sont les mesures prioritaires que les gouvernements africains devraient adopter au cours des cinq prochaines années pour attirer davantage d'investissements ?
Les gouvernements doivent avant tout démontrer leur engagement. Ils doivent mettre en place des politiques d'incitation claires, plutôt que de simplement reproduire les obligations mises en œuvre en Europe avant de se retrouver confrontés à des difficultés d'application.
L'Afrique doit construire sa stratégie autour de ses propres chaînes d'approvisionnement en matières premières et de ses infrastructures de raffinage existantes. Le continent doit commencer à avancer. Une fois qu'il aura fait les premiers pas, il pourra ensuite accélérer son développement.
Vous avez évoqué les incitations et les obligations réglementaires. Des pays comme les États-Unis ou le Brésil avancent déjà rapidement pour soutenir le développement du SAF. Parmi les modèles internationaux existants, lequel les décideurs africains devraient-ils étudier en priorité ?
La réponse est assez simple. Lorsque nous analysons le potentiel mondial de production de SAF à l'horizon 2030, nous constatons que l'essentiel de cette production proviendra des États-Unis, avec une contribution importante de l'Asie.
Pourquoi ces deux régions ? Tout d'abord parce que les États-Unis ont mis en place des politiques d'incitation très fortes. C'est d'ailleurs la première région où la production de SAF a véritablement commencé à augmenter de façon significative. Ces mécanismes de soutien sont un modèle que les gouvernements africains devraient examiner avec attention.
Ensuite, l'Asie bénéficie d'un avantage en matière de ressources. Lorsqu'un pays dispose de ressources abondantes, il doit construire son système énergétique autour de cet avantage.
L'Afrique possède elle aussi cet atout. Elle doit l'utiliser pour renforcer sa sécurité énergétique tout en créant des emplois et des opportunités économiques tout au long de la chaîne de valeur.
Plus généralement, l'Afrique est souvent restée un simple fournisseur de matières premières, tandis que les activités de transformation à forte valeur ajoutée se développent ailleurs. Que faut-il faire pour que le SAF devienne une véritable opportunité industrielle pour le continent plutôt qu'une nouvelle chaîne de valeur dominée par des acteurs extérieurs ?
Les gouvernements doivent participer aux mécanismes internationaux qui permettent aux capacités de production nationales d'accéder aux marchés mondiaux.
Dans le cas du SAF, cela passe notamment par des dispositifs comme le book-and-claim [système de certificats dissociant la consommation physique de l'attribution des bénéfices environnementaux, NDLR]. Grâce à ces mécanismes, les pays peuvent utiliser leurs matières premières locales pour produire du SAF et, si la demande domestique est insuffisante, commercialiser ce carburant sur les marchés internationaux.
Je voudrais enfin insister sur un dernier point. Au moment où l'Afrique construit sa filière SAF et développe son écosystème de matières premières, il est indispensable que cette production soit harmonisée avec les critères de durabilité du programme CORSIA, notamment en ce qui concerne les exigences environnementales et les changements d'affectation des terres.
Cette harmonisation est essentielle, car elle garantit la crédibilité de la trajectoire de décarbonation. Les gouvernements doivent veiller à ce que ces principes demeurent au cœur du développement de la filière.
Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin