Nigéria : la TVA sur les frais de transfert complique le pari du cashless

Idriss Linge, Agence Ecofin

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Photo DR

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Le basculement s’est fait sans grand appareil réglementaire, via des notifications envoyées aux clients par les établissements. Il confirme l’entrée en vigueur, le 19 janvier, d’une TVA de 7,5% sur une série de frais (transferts sur téléphone mobile, services USSD, terminaux de paiement électronique, cartes, messages de confirmation, etc.). Concrètement, l’impôt s’applique à la commission perçue par la banque — souvent de quelques dizaines de nairas — et non au principal de la transaction. Cette précision a été reprise par la presse pour démentir les rumeurs selon lesquelles chaque transfert serait taxé à raison du pourcentage du montant envoyé.
Dans la pratique, l’impact se mesure en nairas plutôt qu’en pourcentage. Si une banque facture ₦50 (0,03 €) de frais pour un virement, la TVA ajoute ₦3,75 (0,23 centime d’euro) ; si les frais sont de ₦100 (0,06 €), la TVA monte à ₦7,50 (0,45 centime d’euro). Pour les virements de ₦10 000 (6,00 €) et plus, ce surcoût s’ajoute au droit de timbre de ₦50 (0,03 €) rétabli depuis le 1er janvier 2026, ce qui accroît encore la facture pour l’usager. À l’échelle d’un petit commerçant qui encaisse plusieurs paiements par jour, ce cumul peut peser lourd dans l’arbitrage entre accepter les paiements numériques et privilégier les espèces.
Pour les pouvoirs publics, l’argument est double. D’une part, l’imposition des frais offre une base de calcul large, dynamique et moins procyclique qu’un impôt ciblant le patrimoine. D’autre part, la montée en puissance des paiements électroniques fournit un gisement de recettes : sur les neuf premiers mois de 2025, huit grandes banques ont enregistré ₦514,82 milliards (308,89 millions d’euros) de revenus liés aux services de paiement numérique, en hausse de 14,41% sur un an. L’écosystème est désormais installé, en valeur comme en volume, et il est considéré par l’État comme capable de contribuer davantage à l’effort budgétaire.
Du côté des usages, le pays a franchi des seuils inédits. Début 2025, la valeur des paiements électroniques a dépassé ₦300 000 milliards (180 milliards d’euros) sur un trimestre, dont la majeure partie provenait des virements instantanés, tandis que le nombre de transactions progressait au-delà de deux milliards sur la même période, transferts et paiements sur terminaux confondus. Ces ordres de grandeur racontent un mouvement structurel. La question n’est plus de savoir si le Nigéria va vers le « sans espèces », mais à quel coût marginal et à quel niveau de fiabilité ce basculement peut être rendu acceptable par les usagers.
La sensibilité au prix n’est pas un détail pour l’économie informelle. Les études récentes montrent que la confiance progresse parmi les micro-entreprises, mais reste conditionnée à la simplicité, au coût total par transaction et au taux de réussite des paiements. Dès que les micro-marges sont rognées par des frais supplémentaires, l’arbitrage en faveur du liquide réapparaît. L’instauration de la TVA sur les frais n’interrompt pas la dynamique de numérisation, mais ajoute une friction qui devra être compensée par une baisse des coûts « techniques » et une amélioration tangible de la qualité de service.
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L’équation économique qui s’ouvre pour les banques et les sociétés de paiement tient en trois variables : le prix unitaire du service, le taux de réussite des transactions et la productivité des systèmes. C’est dans cet esprit que la Banque centrale du Nigéria a imposé, fin 2025, la double interconnexion de tous les terminaux de paiement électronique avec deux plateformes d’agrégation, avec bascule automatique en cas de panne. L’objectif est clair : moins d’échecs, moins d’indisponibilités et des réclamations moindres pour les marchands et leurs clients. Cette exigence de redondance place la qualité technique au même rang que la tarification dans la stratégie « sans espèces ».
À moyen terme, la priorité n’est plus de chiffrer à tout prix des kilomètres de fibre, mais de densifier et de fiabiliser la connectivité là où les flux passent réellement : corridors de transport, marchés de gros, zones périurbaines où se concentrent les terminaux, et liens directs vers des centres de données plus proches des utilisateurs.
Les autorités défendent un programme national de connectivité haut débit — souvent désigné comme l’initiative de modernisation de la dorsale numérique — qui combine partenariats public-privé, consolidation des conduits existants, obligations de partage d’infrastructure et appui de bailleurs internationaux. L’enjeu n’est pas un montant affiché, mais la capillarité du réseau et la redondance des routes : deux paramètres qui, en abaissant le coût de transport de l’information et en réduisant les pertes de service, réduisent le coût par transaction et rendent la TVA sur les frais plus supportable pour l’utilisateur final.
Cette mécanique macro ne doit pas faire oublier la microéconomie des cas concrets. À l’échelle d’un kiosque qui effectue dix transactions quotidiennes, l’addition n’est plus anecdotique. Plus la chaîne technique réduit les échecs et les réessais, moins ces montants « perdus » viennent grignoter la trésorerie.
Dans un tel contexte, la connaissance des clients devient un avantage concurrentiel déterminant. Pour ajuster les grilles de tarification à la réalité des usages, les établissements ont besoin de mieux comprendre la fréquence des usages, le panier moyen, les créneaux d’activité, les zones de pannes récurrentes, ou encore les profils de risque. Cette quête de granularité explique l’intérêt pour les capteurs de terrain (réseaux d’agents, terminaux, canaux téléphoniques) et pour l’ouverture des services bancaires, qui permettent, avec l’accord des clients, de partager des historiques de comptes de manière sécurisée. Elle nourrit aussi des mouvements de consolidation : en 2023, FairMoney a racheté PayForce (marque de CrowdForce), un acteur disposant d’un large maillage de commerçants et d’une connaissance fine des comportements de paiement. Ce type d’intégration donne accès à des séries historiques précieuses pour calibrer la tarification, affiner la lutte contre la fraude et mieux inclure des clients jusque-là invisibles. Dans le même esprit, des partenariats récents autour de l’identité numérique visent à accélérer l’entrée en relation et à réduire les coûts de conformité, au bénéfice d’une adoption plus rapide.
Reste la question politique : la TVA sur les frais est-elle un frein durable au « tout-numérique » ? La réponse dépendra de la capacité des acteurs à compenser ce renchérissement par des gains d’efficacité visibles pour l’utilisateur final. Du côté des banques, cela passe par la rationalisation des architectures (moins de pannes, moins de rejets), des remboursements automatisés et des parcours clients lisibles. Du côté des autorités, l’enjeu est d’offrir un cadre stable — fiscal et technique — où chaque nouvel étage (TVA, droits de timbre, exigences de sécurité) s’accompagne d’une contrepartie tangible en termes de qualité de service. À défaut, les espèces conserveront leur avantage psychologique d’outil prévisible et sans frais apparents, y compris dans les grandes villes. L’issue n’est pas écrite. Les chiffres indiquent que le numérique progresse rapidement et que l’écosystème nigérian bénéficie d’un effet d’échelle rare sur le continent. Mais l’acceptabilité sociale des nouveaux coûts se gagnera sur la preuve : des transactions qui passent du premier coup, moins de litiges, une tarification adaptée aux usages réels et une transparence accrue sur la facture. Si ces conditions sont réunies, la TVA sur les frais passera pour un irritant transitoire dans une trajectoire de bancarisation durable ; sinon, elle deviendra le symbole d’une promesse de paiement sans espèces, trop coûteuse à l’usage.
Idriss Linge, Agence Ecofin