Les nouvelles dispositions constitutionnelles devraient réduire les risques autour de la succession de Paul Biya, 93 ans, en cas de vacance du pouvoir.
À travers la réintroduction d’un poste de vice-président, le Cameroun ne modifie pas seulement son architecture institutionnelle : il envoie un signal aux marchés. En répondant à une incertitude politique régulièrement pointée par les agences de notation, Yaoundé cherche à sécuriser sa trajectoire de financement, alors que ses ambitions de développement reposent largement sur sa capacité à emprunter à des conditions soutenables.
Le Cameroun, première économie de la zone CEMAC qui regroupe six pays d'Afrique centrale, s'apprête à réintroduire dans son architecture institutionnelle un poste de vice-président. Le Parlement réuni en Congrès à Yaoundé examine depuis le 2 avril dernier le projet de loi n° 2094/PJL/P portant modification de la Constitution de 1996, selon le document officiel soumis aux parlementaires.
Selon le contenu du projet rapporté par des médias tels que Stopblablacam.com, le vice-président serait nommé et révoqué par le président de la République, et son mandat ne pourrait excéder la durée du septennat présidentiel. En cas de vacance du pouvoir pour cause de décès, de démission ou d'empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel, il achèverait le mandat en cours. En l'absence d'un titulaire, un scrutin serait organisé dans un délai de vingt à cent vingt jours, selon le texte.
L’exposé des motifs du projet de loi inscrit la réforme dans le registre de la rationalisation. Il explique qu’il s’agit de « disposer d’un tandem présidentiel à même de renforcer l’efficacité de la conduite des affaires de l’État ». Le texte ajoute que le Vice-Président permettrait, « le cas échéant », de « relever le niveau de représentation » lorsque l’absence du chef de l’État doit être suppléé à l’international. Le gouvernement met aussi en avant un argument budgétaire : éviter « un scrutin dont l’incidence habituelle sur le budget de l’État est généralement significative ».
En effet, à son aboutissement, la réforme mettra fin à une configuration jugée fragile par les observateurs. Depuis la révision constitutionnelle de 1984, qui avait supprimé le poste de vice-président au profit d'un Premier ministre, l'intérim en cas de vacance revenait automatiquement au président du Sénat — pour le temps nécessaire à l'organisation d’une nouvelle élection. Ce mécanisme transitoire, sans continuité programmatique ni légitimité propre, constituait la première ligne de risque identifiée par les agences de notation dans leurs évaluations souveraines du pays.
Des notes souveraines négativement impactées
Fitch Ratings a confirmé le 7 novembre dernier la note du Cameroun à B avec une perspective négative. Dans ce rapport publié au lendemain de la prestation du serment de Paul Biya pour son huitième mandat, l'agence soulignait que la transition ultérieure du pouvoir comporte des risques significatifs, en raison de l'absence de plan de succession et des divisions au sein du parti au pouvoir. Ce facteur politique pesait sur une note pourtant soutenue par des fondamentaux budgétaires solides : la dette publique était projetée à 40 % du PIB en 2025 et à 38,2 % en 2027 — bien en dessous de la médiane de 50 % applicable aux souverains de même catégorie, selon les mêmes données.
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Moody's Investors Service, autre grande agence américaine de notation, maintenait le Cameroun à Caa1 avec perspective stable, citant l'absence de plan de succession et la centralisation de la prise de décision comme sources d'incertitude, selon ses rapports.
S&P Global Ratings confirma sa note B-/Stable le 24 mars 2025, en précisant que le transfert de pouvoir n'avait jamais encore été testé et que le cadre institutionnel restait très centralisé — deux éléments explicitement cités parmi les facteurs susceptibles de conduire à un abaissement de la note, selon le document de l'agence.
La réforme en cours d'examen crée, pour la première fois, un mécanisme constitutionnel formalisé de continuité. Toutefois, il faudrait qu’elle soit effectivement mise en œuvre pour savoir si elle dissipera l'ensemble des incertitudes liées à tout changement de leadership dans un régime à concentration du pouvoir. En attendant, elle apporte une réponse directe à ce que les trois agences identifiaient comme un angle mort institutionnel. La nomination effective du titulaire du poste — son profil, son ancrage régional, son réseau international — constituera le premier test pratique de la portée réelle du signal. Les prochaines revues de S&P et de Fitch, attendues ce premier semestre 2026, en donneront la mesure.
Enjeux pour le financement du développement national
L'enjeu dépasse le seul calendrier des revues d'agences. La Stratégie nationale de développement 2020–2030, dite SND30, feuille de route du gouvernement pour faire du Cameroun un pays émergent, a évalué ses besoins de financement à 88 000 milliards de FCFA (134,10 milliards d’euros) sur la décennie, dont 31,7% pour les infrastructures, 23,8% pour le secteur rural et 18,5% pour la santé, selon les données du ministère de l’Économie et de la Planification. Le Fonds monétaire international, dans ses revues du programme économique camerounais, note que ces objectifs nécessitent une expansion de l'espace budgétaire que les ressources nationales et le secteur bancaire local ne peuvent seuls absorber. Un profil de risque politique élevé se traduit mécaniquement par des taux d'emprunt plus élevés sur les marchés obligataires et des conditions plus coûteuses pour les partenaires privés — un surcoût que le Cameroun, émetteur d'eurobonds et bénéficiaire d'appuis budgétaires multilatéraux, supporte directement.
Le vote du Congrès camerounais devrait, sans surprise, consacrer les propositions du projet de loi et ouvrir immédiatement la question de la désignation du prochain vice-président de l'histoire récente du pays.
Ce choix, et la réaction qu'il suscitera dans les prochaines semaines auprès des créanciers et des chancelleries, dira si la réforme constitutionnelle d'avril 2026 marque effectivement un tournant dans la trajectoire crédit d'un pays dont les ambitions de développement dépendent, en large partie, de sa capacité à emprunter à des conditions accessibles.