Signature d'un accord de coopération entre la CBL-ACP, chambre de commerce, d’agriculture et d’industrie basée à Bruxelles, et le groupe nigérian Access Bank.
À Lagos, des entreprises et des responasables belges, luxembourgeois et nigérians ont promis de faire des affaires ensemble. Mais la banque qui accueillait la rencontre, Access Bank, est en même temps contrainte par les autorités de son pays de réduire sa présence à l'étranger. Un décalage qui en dit long sur l’écart entre les annonces et la réalité.
Le 26 juin 2026, le site d'information financière nigérian Proshare a relayé un événement relativement discret : un forum réunissant à Lagos, la capitale économique du Nigeria, des chefs d'entreprise et des responsables publics du Nigeria, de Belgique et du Luxembourg.
L’objectif affiché est de développer le commerce et les investissements entre ces trois pays. La rencontre s'est tenue dans les locaux de la chambre de commerce de Lagos (la principale organisation représentant les entreprises de la ville) et s'est conclue par la signature d'un accord de coopération entre deux acteurs.
Bâtir un environnement « solide »
D'un côté, la CBL-ACP, une chambre de commerce, d’agriculture et d’industrie basée à Bruxelles, qui accompagne les entreprises belges et luxembourgeoises dans leurs affaires en Afrique, aux Caraïbes et au Pacifique. De l'autre, Access Bank, la première banque du Nigeria et l'une des plus grandes d'Afrique, présente dans vingt-quatre pays. C'est elle qui recevait l'événement. Le discours officiel parlait de bâtir, ensemble, un environnement « solide » et « fiable » pour investir des deux côtés.
Cet accord est l’aboutissement d’un processus. Depuis 2024, la CBL-ACP organise chaque année un forum d'affaires entre le Nigeria, la Belgique et le Luxembourg ; la troisième édition s'est tenue à Bruxelles en octobre 2025. Le programme de 2026 met en avant des thèmes concrets : faciliter les échanges sur le continent africain, simplifier les formalités douanières, financer des projets « verts » (respectueux de l'environnement) et aider les produits nigérians — médicaments, textiles, produits agricoles transformés — à entrer sur le marché européen. Le décor est favorable : le Nigeria est la plus grande économie du continent et son plus gros marché de consommation, et l'Europe reste de loin le premier partenaire commercial de l'Afrique de l'Ouest. Le tout sur fond de réformes économiques engagées par le président nigérian Bola Tinubu, censées redonner confiance aux investisseurs.
Une banque priée, par le régulateur, de se replier
Un défi, pourtant paradoxal, tient à la situation de la banque hôte elle-même. En juin 2025, la banque centrale du Nigeria, l'institution publique qui supervise les banques et la monnaie du pays, dirigée par Olayemi Cardoso, a imposé une nouvelle règle : une banque nigériane ne peut plus immobiliser à l'étranger plus de 10% de son argent propre (les fonds qui lui appartiennent, par opposition à l'argent des clients). Or, début 2026, Access Bank en avait placé près du double, environ 19%, dans ses filiales hors du pays. Elle a maintenant douze mois pour revenir sous le seuil, c'est-à-dire pour vendre une partie de ce qu'elle possède à l'étranger ou en réduire la part. Ses dirigeants l'ont confirmé : le groupe va céder ou réduire ses participations, tout en essayant de garder la main sur ces banques.
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Pour un établissement qui s'était illustré, ces dernières années, par une expansion très rapide, avec des rachats récents en Gambie, en Tanzanie et à l'île Maurice, c'est un net coup de frein.
Le message des autorités est clair : elles préfèrent que l'argent des banques nigérianes serve à financer l'économie du Nigeria plutôt qu'à l'achat de banques à l'étranger.
Le sujet est sensible, car ces filiales étrangères génèrent beaucoup de revenus surtout en devises : leur contribution aux bénéfices du groupe a fortement progressé en un an, même si certaines, en Afrique du Sud et au Kenya, perdent de l'argent. Cette contrainte modifie le rôle qu'Access Bank peut jouer dans un projet d'échanges avec la Belgique et le Luxembourg. Plutôt que d'investir directement son propre argent à l'étranger, la banque a désormais intérêt à accompagner les échanges commerciaux, un métier qui consiste à garantir et financer les opérations d'import-export entre entreprises, sans y immobiliser beaucoup de capital. Elle peut s'appuyer pour cela sur ses implantations européennes : sa filiale au Royaume-Uni, une autre à Malte (qui lui sert de porte d'entrée dans l'Union européenne) et une banque ouverte à Paris en 2023. L'accord signé avec la chambre de commerce belgo-luxembourgeoise s'inscrit dans cette logique : faciliter le commerce plutôt que d'investir.
Quels types d'investissement ?
Le point le plus souvent passé sous silence concerne la nature des capitaux qui arrivent réellement au Nigeria. En 2025, le pays a attiré 23,22 milliards de dollars d'investissements étrangers, soit presque le double de l'année précédente. Mais la part destinée à des projets durables, ce qu'on appelle l'investissement direct, ne représentait que 923 millions de dollars, soit moins de 4% du total. Le reste, l'immense majorité, a été placé dans des produits financiers à court terme, par exemple des bons d'État qui rapportent beaucoup, car les taux d'intérêt nigérians sont très élevés. En clair : le Nigeria attire surtout de l'argent « de passage », qui cherche un rendement rapide et peut repartir du jour au lendemain. Rien à voir avec l'investissement patient que ces forums promettent de débloquer. Les réformes du président Tinubu, la fin des subventions sur le carburant et la libéralisation de la monnaie nationale, ont assaini les comptes du pays, mais ne se sont pas encore traduites par des investissements créant de la richesse durable. La presse économique nigériane résume elle-même la situation ainsi : le pays s'est stabilisé mais ne s'est pas encore transformé.
Un autre point à surveiller est que la Belgique occupe le rang de deuxième fournisseur du Nigéria, avec environ 4,8 milliards d'euros en 2024 selon des chiffres du centre des données sur le commerce international, contre moins de 280 millions dans l'autre sens. De plus, ces échanges reposent sur le commerce des produits pétroliers. Mais ce modèle se fissure. L'entrée en service de la gigantesque raffinerie du groupe nigérian Dangote, qui permet désormais de raffiner le pétrole sur place, menace directement ce commerce de carburant. L'ambassadeur de Belgique au Nigeria, Pieter Leenknegt, a lui-même parlé d'un « effet Dangote » lors d’une interview accordée à la presse locale en août 2025.
Les organisateurs du forum en sont conscients et cherchent à ouvrir d'autres pistes : agriculture transformée, santé, services portuaires. Le cacao en est un bon exemple : le Nigeria ne fournit encore qu'une petite partie des achats belges, il y a donc de la marge. Mais ces débouchés se heurtent aux normes environnementales européennes, de plus en plus strictes, qui peuvent tout aussi bien fermer la porte aux petites entreprises nigérianes que les aider à entrer.