La Turquie et l’Égypte renforcent leur coopération militaire et stratégique en Afrique et au Moyen-Orient, dans une approche qui combine armement, industrialisation et sécurité régionale.
La Turquie et l’Égypte ont signé un accord militaire de 350 millions USD (près de 294 millions d’euros) la semaine passée, à l’occasion de la visite officielle du président Recep Tayyip Erdogan au Caire. Conclu entre le ministère égyptien de la Défense et la société publique turque Mechanical and Chemical Industry Corporation (MKE), le contrat prévoit notamment l’exportation du système de défense aérienne de courte portée Tolga pour un montant de 130 millions USD (environ 109 millions d’euros). Ce dispositif est conçu pour détecter, suivre et neutraliser des menaces aériennes à basse altitude, en particulier les drones, avions et missiles.
Première puissance militaire d'Afrique
Les 220 millions USD (environ 184,9 millions d’euros) restants financeront la construction d’infrastructures industrielles locales, incluant une usine de munitions d’artillerie — notamment de calibre 155 mm — ainsi que des lignes de production pour calibres légers. Une coentreprise doit être créée afin d’exploiter ces installations et de développer des capacités d’exportation vers les marchés africains et moyen-orientaux.
Le pays des pharaons poursuit ainsi le renforcement de ses capacités opérationnelles tout en consolidant son ambition de devenir un hub régional de production militaire. Classé première puissance militaire d’Afrique et possédant l'une des 20 armées les plus puissantes au monde selon plusieurs indices spécialisés, il développe une base industrielle de défense combinant fabrication locale et partenariats technologiques. Il dispose déjà d’unités produisant ou assemblant des véhicules blindés, des systèmes d’armement et des équipements terrestres, même si ses exportations restent encore limitées en volume à l’échelle internationale.
Sécurité régionale et coopération stratégique
Au-delà du volet industriel, ce rapprochement s’inscrit dans une dynamique géopolitique plus large. Ankara et Le Caire ont multiplié ces derniers mois les consultations diplomatiques sur plusieurs crises régionales. Les deux pays soutiennent notamment les efforts visant à instaurer des trêves humanitaires à Gaza et à faciliter l’acheminement de l’aide. Ils partagent également des préoccupations sécuritaires concernant la guerre au Soudan, dont l’instabilité affecte directement la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.
En Somalie, où la Turquie a une présence militaire, les convergences diplomatiques avec l’Égypte portent sur la stabilité institutionnelle et la préservation de l’intégrité territoriale du pays, dans un contexte de tensions récurrentes avec le Somaliland. Cette coordination reste toutefois principalement diplomatique et sécuritaire, sans mécanisme militaire conjoint formalisé à ce stade.
Newsletter
Ma Tribune
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.
La signature de cet accord illustre aussi la normalisation rapide des relations entre les deux pays depuis 2023, après près d’une décennie de tensions. Entre 2013 et 2023, les relations étaient restées quasiment gelées à la suite de la destitution du président Mohamed Morsi, soutenu par la Turquie. La coopération militaire avait été suspendue, les contacts politiques réduits et les visites officielles interrompues. La nomination réciproque d’ambassadeurs et la reprise de dialogues de haut niveau ont depuis rouvert la voie à des partenariats concrets.
Ankara, un fournisseur militaire de plus en plus présent en Afrique
Sur le continent africain, la Turquie s’est progressivement imposée comme un fournisseur majeur d’équipements militaires au cours de la dernière décennie. Ses drones armés — notamment les Bayraktar TB2 et Akinci — sont aujourd’hui utilisés par plus d’une quinzaine de pays africains, dont la Libye, le Niger, le Nigeria, le Maroc, la Tunisie ou encore l’Éthiopie.
Les exportations globales de défense et d'aviation turques sont passées d’environ 248 millions USD (environ 208,3 millions d'euros) en 2002 à 10,5 milliards USD (environ 8,8 milliards d'euros) en 2025, illustrant la montée en puissance de son industrie militaire. Une part croissante de ces ventes concerne l’Afrique, incluant drones, véhicules blindés, systèmes navals et avions d’entraînement, souvent proposés à des coûts plus compétitifs que ceux des fournisseurs occidentaux traditionnels.
Ankara combine par ailleurs coopération militaire, formation et implantation de bases. Elle dispose notamment d’une importante installation d’entraînement en Somalie et a été impliquée militairement en Libye. Les effectifs exacts déployés varient selon les périodes et les missions, mais cette présence illustre une stratégie d’influence sécuritaire élargie, articulée à ses intérêts économiques et diplomatiques.
L’accord conclu avec MKE marque ainsi une nouvelle étape stratégique, combinant renforcement militaire, industrialisation locale et projection géopolitique. Pour l’Égypte, il consolide une ambition de leadership sécuritaire et industriel régional. Pour la Turquie, il confirme une capacité à s’affirmer comme partenaire de défense crédible sur le continent africain, tout en élargissant les débouchés de son industrie d’armement.