Mobile Money au Cameroun : Ethio Telecom en coach stratégique de Camtel pour imposer une dynamique sud-sud

Idriss Linge, Agence Ecofin

Avec Ethio Telecom, le gouvernement camerounais espère dynamiser son opérateur public.
Ethio Telecom

Idriss Linge, Agence Ecofin

Avec Ethio Telecom, le gouvernement camerounais espère dynamiser son opérateur public.
Ethio Telecom
Le 4 décembre dernier, Camtel et Ethio Telecom ont conclu un Master Service Agreement (MSA) d’une durée de trois ans lors d’une cérémonie organisée à Yaoundé en présence du Premier ministre Joseph Dion Ngute. Cet accord stratégique positionne l’opérateur public éthiopien comme partenaire exclusif de Camtel pour le déploiement de Blue Money en 2026 et la modernisation globale de ses infrastructures. Il intervient dans un contexte marqué par une forte expansion du mobile money, qui compte environ 24 millions d’utilisateurs au Cameroun et a généré plus de 2600 milliards de FCFA de transactions en 2025, tandis que l’arrivée de Wave bouleverse les équilibres du marché.
Le partenariat repose sur quatre piliers opérationnels. Le premier concerne la création et le développement de Blue Money. Ethio Telecom apporte à Camtel l’expertise acquise avec TeleBirr, qui totalise 57,6 millions d’utilisateurs et demeure leader en Éthiopie, y compris après l’entrée de Safaricom. Le transfert de la pile technologique – plateforme, USSD, application et API marchands – s’accompagnera de la formation de 150 maîtres-formateurs camerounais dès janvier 2026. La stratégie prévoit également une acquisition rapide des utilisateurs ruraux en s’appuyant sur les 12 000 km de fibre de Camtel, ainsi qu’une intégration future aux paiements gouvernementaux et à des services conformes à la charia.
Le deuxième axe concerne la modernisation du réseau. Ethio Telecom mettra à disposition ses modèles de déploiement basés sur les solutions qu’elle a utilisées en Éthiopie. Les actions prévues incluent le réaménagement des fréquences 1800/2100 MHz pour étendre la 4G, le lancement précommercial de la 5G sur 600 sites prioritaires entre 2026 et 2027, ainsi que l’optimisation des sites existants, un processus qui a permis un gain moyen de 40 % de capacités en Éthiopie.
Concrètement, jusqu'à très récemment, les opérateurs comme MTN et Orange se plaignaient de « l'absence de cadre réglementaire » pour lancer la 5G, bien qu'ils aient effectué des tests techniques depuis plusieurs années. En juillet 2025, lors du salon sur l’action gouvernementale, les responsables de Camtel affirmaient que leurs infrastructures 5G étaient matériellement prêtes, mais qu'ils attendaient l'adoption officielle de la « Stratégie Nationale 5G » par le gouvernement pour activer les logiciels.
Le troisième volet porte sur les infrastructures numériques de l’État. Les deux partenaires prévoient la construction, à Yaoundé, d’un data center gouvernemental Tier III, inspiré du modèle déjà opérationnel à Addis-Abeba. Enfin, un programme de transformation interne de 36 mois accompagnera Camtel au moyen d’audits organisationnels, d’une refonte de la gestion des ressources humaines, d’une culture client renforcée et d’indicateurs de performance partagés.
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Cette stratégie s’appuie sur la création, en septembre 2025, de la filiale Blue Mobile Money SA, dotée d’un capital initial de 500 millions de FCFA et détenue à 100 % par Camtel. Le calendrier prévoit des missions croisées d’experts jusqu’en mars 2026, un pilote dans cinq régions entre avril et juin, puis un lancement national assorti de l’interopérabilité GIMAC+ au second semestre. Camtel vise 10 millions d’utilisateurs en 2027.
Cet accord intervient alors que la concurrence s’intensifie. Orange Money comptait environ 11 millions d’utilisateurs au 30 septembre 2025, pour près de 70 % des transactions, tandis que MTN MoMo en revendiquait 6 millions, soit environ 28%. Wave qui a connu un certain succès au Sénégal et en Côte d’Ivoire, a été agréé par la COBAC (régulateur bancaire de la zone CEMAC) en juin 2025 et a lancé son service le 11 août. Des médias locaux lui attribuent déjà 1,5 million d’utilisateurs en quatre mois grâce à des prix bas et à une application entièrement numérique, ce qui a poussé les opérateurs historiques à revoir leurs tarifs. Nexttel, dont le service Possa reste gelé, demeure absent du secteur.
Dans ce paysage, Camtel ambitionne d’atteindre entre 15 et 20% de parts de marché d’ici 2028. L’opérateur public dispose d’atouts spécifiques : sa couverture fibre, unique à l’échelle des 58 départements du pays ; un soutien politique affirmé, illustré par la présence du Premier ministre lors de la signature ; et l’appui d’Ethio Telecom, dont le modèle Telebirr a prouvé son efficacité dans les zones rurales et semi-urbaines.
L’expérience d’Ethio Telecom en fait un partenaire particulièrement pertinent. Opérateur 100 % étatique, l’entreprise éthiopienne a conservé une forte domination du marché malgré la fin de son monopole en 2022 et l’arrivée du groupe kényan Safaricom. Elle partage par ailleurs les mêmes fournisseurs clés que Camtel – notamment Huawei et ZTE – ce qui facilite la compatibilité technique et la mise en œuvre rapide des projets.
Camtel devra néanmoins surmonter plusieurs défis. Les lenteurs administratives structurelles et une gouvernance peu agile pourraient freiner l’exécution du plan. Par ailleurs, la pression concurrentielle exercée par Wave, très agressive en matière de tarifs et de croissance, impose à l’opérateur public une montée en cadence rapide.
Avec l’appui d’Ethio Telecom, Camtel dispose toutefois d’un cadre opérationnel éprouvé dans un contexte similaire : celui d’un opérateur public historique cherchant à s’affirmer sur un marché libéralisé. La réussite dépendra désormais de sa capacité à maintenir le rythme d’exécution fixé afin de faire de Blue Money une réelle troisième force dès 2026-2027.
Idriss Linge, Agence Ecofin