Entre promesse de croissance et carcan fiscal, le numérique ougandais cherche son modèle
Idriss Linge, Agence Ecofin

Les trois quarts des Ougandais bénéficient d’une couverture mobile haut débit mais n’ont pas les moyens d’utiliser ce service.
DR
Idriss Linge, Agence Ecofin

Les trois quarts des Ougandais bénéficient d’une couverture mobile haut débit mais n’ont pas les moyens d’utiliser ce service.
DR
Alors que l’économie ougandaise accélère sa numérisation, le secteur des télécommunications s’impose comme le principal moteur de cette transformation. D’après la GSMA, l’industrie des technologies de l’information et de la communication (TIC) contribue déjà à hauteur de 9% du PIB national et emploie plus de 2,3 millions de personnes. La couverture 4G atteint 96% de la population et les investissements des opérateurs se poursuivent. Néanmoins, trois quarts des Ougandais bénéficiant d’une couverture mobile haut débit n’utilisent pas ce service. Le coût élevé des smartphones, la pression fiscale sur les données et les lacunes du réseau énergétique créent un gap entre la disponibilité technologique et son adoption effective.
Au 30 juin 2025, les statistiques les plus récentes du régulateur (UCC) indiquaient que 16,5 millions de personnes étaient connectées à l’internet mobile, ce qui représente environ 90 % des propriétaires de smartphones. Ces chiffres témoignent d’un progrès notable, mais soulignent également un enjeu majeur : convertir la connectivité potentielle en usage concret. Pour la GSMA, cette transition nécessite la suppression des taxes sur les appareils d’entrée de gamme, la révision de la taxe de 12 % sur les services de données et le lancement d’une stratégie nationale accélérée pour les compétences numériques.
Le marché ougandais de l’internet demeure sous la domination de MTN Uganda et d’Airtel Uganda, qui contrôlent ensemble près de 90% des abonnements mobiles. MTN, filiale du groupe sud-africain MTN Group, déploie depuis 2021 son plan Ambition 2025, axé sur la transformation numérique et la création de valeur dans les services haut débit et financiers. Dans ce cadre, l’opérateur a récemment étendu et amélioré ses offres de fibre optique résidentielle, afin de répondre à la demande croissante en haut débit fixe, particulièrement concentrée à Kampala et dans les grandes agglomérations.
Face à lui, Airtel Uganda, filiale du groupe indien Bharti Airtel, concentre ses efforts sur l’extension de la 4G et la préparation au déploiement de la 5G, tout en renforçant sa position sur le mobile money, un segment jugé essentiel pour l’inclusion financière. D’autres acteurs, tels que l’opérateur public UTeL, le britannique Lycamobile Uganda, le nigérian Smile Communications ou Liquid Intelligent Technologies (filiale du groupe panafricain Liquid Telecom, contrôlé par Econet Zimbabwe/Royaume-Uni), occupent des segments de niche, souvent orientés vers le haut débit urbain et les services aux entreprises. Cette diversification d’acteurs confère au marché une dimension internationale affirmée, bien que la concurrence effective demure limitée et exigeante en capitaux.
Selon la GSMA, la prochaine phase de la transformation numérique ougandaise est conditionnée par un environnement politique plus stable et une fiscalité incitative. L’organisation recommande de supprimer le droit d’accise sur les données, d’harmoniser les prélèvements sur les transactions mobiles et d’exonérer les équipements 4G et 5G des taxes sur les services importés.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

D’après les projections de la GSMA, « une politique plus favorable permettrait d’étendre la couverture à 99 % de la population pour un coût d’investissement de seulement 9,2 millions d’euros, contre 506 millions d’euros sous les conditions fiscales actuelles ». Les bénéfices fiscaux à long terme, générés par l’augmentation de l’usage numérique, compenseraient largement la perte de recettes initiale, aboutissant à 815 millions d’euros supplémentaires.
Ces propositions s’inscrivent en cohérence avec la Digital Uganda Vision 2040 et le Plan de développement national IV (NDP IV), qui fixent pour 2030 des objectifs de 70 % de couverture haut débit et 45 % d’utilisation d’internet.
Cependant, leur concrétisation dépendra de la capacité du pays à stabiliser son approvisionnement énergétique, à moderniser la réglementation en matière d’intelligence artificielle et de cloud, et à renforcer la collaboration entre le gouvernement, les opérateurs et les partenaires internationaux. Angela Wamola, directrice Afrique de la GSMA, résume l’enjeu : « L’Ouganda doit faire du numérique un levier de prospérité partagée. En rendant l’accès plus abordable et les politiques plus prévisibles, l’ensemble des citoyens pourra bénéficier de cette transformation. »
Malgré une progression rapide des usages et des investissements substantiels, l’Ouganda est à un point de bascule. Le pays dispose d’infrastructures récentes et d’un écosystème télécoms concurrentiel, mais doit encore convertir cette connectivité en prospérité durable. Entre les stratégies d’expansion d’un MTN conquérant et la prudence fiscale d’un État en quête de revenus, le pari du numérique ougandais ne se gagnera qu’à travers un équilibre entre ouverture, équité et vision à long terme.
Idriss Linge, Agence Ecofin