Dans l’Est de la RDC, les entreprises évoluent dans un contexte d’insécurité qui perturbe des marchés en pleine expansion. Les choix opérés par les groupes internationaux montrent les arbitrages complexes entre continuité économique, protection des actifs et gestion du risque dans une région qui présente à la fois un fort potentiel de consommation et une extrême vulnérabilité opérationnelle.
Le néerlandais Heineken a décidé de céder pour un euro symbolique sa brasserie de Bukavu à la société mauricienne Synergy Ventures Holdings, après avoir perdu cette année le contrôle opérationnel de ses sites dans l’Est de la République démocratique du Congo. Ce choix s’inscrit dans un contexte où les avancées du groupe rebelle M23 ont bouleversé l’activité de plusieurs entreprises et révélé la fragilité d’un marché pourtant dynamique.
Dans les détails relayés par la presse internationale, la société néerlandaise explique que sa décision est motivée par un « objectif humanitaire visant à préserver les emplois et les moyens de subsistance, à maintenir des services essentiels à la communauté et à éviter une utilisation détournée de l’installation dans un environnement sécuritaire instable ».
Défis opérationnels
Cette information tombe alors que Heineken, comme plusieurs autres entreprises, fait face depuis plusieurs mois à des difficultés opérationnelles en RDC. La Fédération des entreprises du Congo (FEC) décrivait dans une note publiée le 6 mars 2025, un climat de risques croissants pour les opérateurs dans l’Est du pays, évoquant « de nombreux actes de destruction, de pillage et de violence subis par ses membres » dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. « Elles se traduisent par la dégradation des infrastructures, la disparition de documents et d’équipements, ainsi que des atteintes aux biens et aux personnes, y compris aux employés », indiquait l’organisation patronale, citant alors Bralima (la filiale locale de Heineken) parmi les entreprises touchées.
Le même mois, la société a arrêté ses activités dans trois villes (Goma, Bukavu et Uvira), après des raids et pillages ciblés contre ses entrepôts. Elle a indiqué que les activités y resteront suspendues tant que la situation sécuritaire ne permettrait pas une réouverture. Trois mois plus tard, Heineken a indiqué avoir perdu le contrôle opérationnel des sites de Bukavu et Goma. « Les conditions nécessaires pour opérer de manière responsable et sûre ne sont plus réunies, et depuis le 12 juin 2025, nous avons perdu le contrôle opérationnel », a déclaré l’entreprise, précisant que sa filiale locale Bralima continue d’opérer dans d’autres régions du pays non touchées par le conflit.
Un marché local sous tension
Selon les données de Heineken citées par le média local Bankable, « les installations de Goma, Bukavu et Uvira représentaient à elles seules près d’un tiers des revenus de Bralima en RDC ». Les difficultés opérationnelles de l’entreprise néerlandaise surviennent dans un marché congolais de la bière en croissance soutenue. D’après le cabinet BarthHaas, la production nationale a atteint 520 millions de litres en 2023, soit une hausse annuelle de 6 %, ce qui fait du pays le sixième producteur d'Afrique. En 2024, ce chiffre a grimpé à 530 millions de litres, selon la même source.
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Cette croissance ne suffit néanmoins pas à satisfaire une demande tirée par la démographie, ce qui entretient un niveau élevé d’importations, selon la Banque centrale du Congo. L’industrie brassicole reste confrontée à plusieurs contraintes structurelles parmi lesquelles on retrouve le coût de l’énergie, la qualité variable des bouteilles en verre fabriquées localement, les difficultés logistiques et la question de la fiscalité. « Les entreprises manufacturières déclarent payer plus de 100 impôts différents. Une étude de la Commission européenne a conclu que l’application de tous les impôts sur l’industrie manufacturière (impôts nationaux et infranationaux combinés) ne permet pas à une entreprise légale d’être rentable », indique la Banque mondiale, citée par Agence Ecofin.
Enjeux et perspectives
La cession de la brasserie de Bukavu survient alors que s’esquisse une nouvelle phase diplomatique autour du conflit dans l'Est de la RD Congo. Le 15 novembre 2025, Kinshasa et le M23 ont signé à Doha une feuille de route préalable à un futur accord de paix, dans un cadre soutenu par le Qatar, les États-Unis et l’Union africaine. Le texte, salué par l’Union européenne comme une « avancée positive », n’est pas contraignant et ne modifie pas la situation sur le terrain. Les deux principales villes de la région, Goma et Bukavu, restent sous contrôle du mouvement rebelle, un élément qui impacte toute activité économique.
Dans ce contexte, Synergy Ventures assumera désormais l’intégralité des opérations, de la gestion de la sécurité du personnel aux obligations fiscales. Heineken conserve toutefois une option de rachat valable trois ans, « si les conditions permettent une exploitation viable », signe que le groupe n’exclut pas un retour en cas d’évolution du contexte.
L’environnement du marché congolais constitue un second paramètre à intégrer. Le 26 juin 2024, le gouvernement avait suspendu pour 12 mois les importations de bières et de boissons gazeuses, afin de réduire la pression concurrentielle exercée par les produits importés sur l’offre locale. Depuis la levée de cette suspension en juillet 2025, les autorités congolaises n’ont pas encore communiqué sur l’impact constaté, ou encore la suite envisagée pour l’industrie.