Simandou : au bord de la production, Rio Tinto peut rebattre les cartes sur le marché mondial du fer
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Rio Tinto opère sur la partie sud du grand projet Simandou
Photo DR
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Rio Tinto opère sur la partie sud du grand projet Simandou
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Mi-octobre, le directeur général de Rio Tinto Simon Trott a indiqué que le projet progresse « à un bon rythme », et que la compagnie a commencé à « charger les premiers minerais pour leur transport vers le rail et le port ». Dans la foulée, l’agence Reuters a rapporté le 17 octobre que le groupe anglo-australien a déjà accumulé près de 2 millions de tonnes de minerai à haute teneur sur le site de SimFer, coentreprise détenue avec la société chinoise Chalco et l’État guinéen, pour un premier embarquement prévu en novembre.
Le minerai de fer sera transporté jusqu’à la côte atlantique par le Transguinéen du Sud, un projet de corridor ferroviaire de plus de 600 km reliant la chaîne de collines de la Guinée forestière aux ports de la côte atlantique. Le groupe prévoit d’exporter environ 10 millions de tonnes par an dès 2026, avant une montée en puissance vers 60 millions de tonnes à l’horizon 2030.
Pour rappel, Rio Tinto opère sur la partie sud du grand projet Simandou, alors que les blocs nord de l’actif sont développés par le groupe sino-singapourien Winning Consortium Simandou (WCS), qui avance sur un calendrier similaire.
Il y a encore quelques années, rien ne laissait présager de telles avancées. Depuis les premiers travaux dans les années 90, Simandou a en effet connu, des suspensions, des reports, des procès et des renégociations de contrats, avant de retrouver un nouvel élan sous la junte actuellement au pouvoir en Guinée, qui revendique avoir imposé le rythme actuel.
Arrivé au pouvoir en septembre 2021 après un coup d’État, le colonel Mamadi Doumbouya a fait de projet un pilier de sa politique minière. Il a d’abord suspendu l’ensemble des activités qui y sont liées afin d’en redéfinir le cadre. Cette décision a conduit, en mars 2022, à la signature d’un accord-cadre présenté comme un tournant pour la relance du gisement.
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Sous son impulsion, Rio Tinto et WCS acceptent de mutualiser leurs efforts et de créer, avec l’État guinéen, la Compagnie du TransGuinéen (CTG), chargée de construire et d’exploiter le chemin de fer et le port nécessaires à l’exportation du minerai. Un comité stratégique directement rattaché à la présidence veille depuis lors au respect des engagements pris. L’accord-cadre prévoit des sanctions pouvant aller jusqu’au retrait du permis, en cas de retard.
Selon le calendrier actuel, les autorités guinéennes prévoient de lancer officiellement la production le 11 novembre 2025.
Ensemble, tous les blocs du projet Simandou devraient livrer à terme 120 millions de tonnes de minerai de fer chaque année, soit près de 5 % de l’offre mondiale. « Les prix du minerai de fer pourraient être soumis à une pression baissière si les producteurs australiens et brésiliens ne réagissent pas à la montée en puissance de Simandou », commente Tom Price, analyste chez Panmure Liberum. En début d’année, les prix se sont maintenus au-dessus de 90 $ la tonne, un niveau en deçà duquel les producteurs à coûts élevés ont, selon plusieurs analyses concordantes, du mal à rester rentables.
Dans une note publiée en septembre, S&P Global indique pour sa part que l’entrée en production de Simandou transformera profondément la structure du marché, en accentuant la pression sur les prix et en en favorisant la demande pour des produits de meilleure qualité. La firme d’analyse financière souligne plusieurs facteurs, parmi lesquels la pureté rare de son minerai (une teneur de 65,8 % en fer) qui place Simandou au niveau des gisements brésiliens (et devant les gisements australiens). Cette qualité pourrait lui valoir une prime sur le marché.
Pour Rio Tinto, la mise en service de Simandou représente dans ce contexte une opportunité stratégique. Le groupe, déjà producteur à Pilbara en Australie, peut renforcer son empreinte sur le marché mondial tout en améliorant la qualité moyenne de ses cargaisons. Il diversifie ses sources sur un marché où la stabilité de l’offre devient un atout aussi important que la compétitivité des coûts.
En Guinée, les attentes sont tout aussi considérables. Le Fonds monétaire international estime que le projet pourrait accroître le PIB du pays de 26 % d’ici 2030. Pour les autorités, le Transguinéen, qui comportera plusieurs ouvrages (ponts, tunnels, gares, etc.), doit aussi désenclaver des régions entières et favoriser la diversification d’une économie longtemps centrée sur la bauxite. « Une nouvelle économie va émerger », déclarait récemment le Premier ministre Amadou Oury Bah dans un entretien accordé à l’AFP.
Si les premières cargaisons de Simandou sont destinées à la Chine, premier acheteur mondial de minerai de fer, l'impact du projet dépassera largement le cadre asiatique. Selon S&P Global, il touchera l’industrie sidérurgique européenne, appelée à avoir une place prépondérante dans la transition vers des procédés plus propres. En effet, à mesure que les aciéries européennes s'engagent dans cette transition, les besoins en minerai à haute teneur s’accroîtront.
Il est possible dans ce contexte que le fer de Simandou s’intègre, à terme, aux chaînes d’approvisionnement d’une industrie mondiale plus propre. « Le minerai à haute teneur, comme celui de Simandou, constitue une ressource stratégique pour réduire les émissions de CO₂ dans ces procédés », indiquent les analystes.
L’entrée en production de Simandou met fin à l’un des plus longs feuilletons miniers d'Afrique. Elle inscrit la Guinée sur la carte mondiale du fer, entre ambitions africaines, stratégies asiatiques et transitions industrielles européennes. Les défis restent nombreux, mais l’échelle du projet donne la mesure d’un basculement. Pour la première fois, un pays africain s’apprête à peser sur les équilibres mondiaux du minerai de fer.
La question est de savoir s’il transformera seulement les flux du commerce mondial ou s’il changera aussi la manière dont sont perçues les ressources africaines.
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin