Nigeria : la menace de Donald Trump fragilise la reprise économique en cours
Idriss Linge, Agence Ecofin

Le bénéfice des réformes douloureuses engagées par le président Tinubu est mis à mal par la déclaration de Donald Trump.
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Idriss Linge, Agence Ecofin

Le bénéfice des réformes douloureuses engagées par le président Tinubu est mis à mal par la déclaration de Donald Trump.
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La menace proférée par le président américain Donald Trump de mener une guerre contre les « terroristes islamistes » responsables, selon lui, de violences contre la minorité chrétienne au Nigeria, constitue un test majeur pour le sentiment des investisseurs, qui ciblent les actions des entreprises cotées et les titres d’emprunt internationaux du pays.
En quelques phrases, le chef de la Maison-Blanche a ravivé les inquiétudes géopolitiques autour de la plus grande économie d’Afrique, au moment où elle commençait à absorber le choc économique provoqué par les réformes douloureuses engagées par le président Tinubu.
Dès son arrivée au pouvoir en mai 2023, Bola Tinubu avait mis en œuvre des mesures économiques radicales pour répondre aux attentes des investisseurs et redresser les finances publiques. Il avait notamment supprimé la subvention aux carburants, libéralisé le taux de change du naira et mis fin à plusieurs formes de contrôle des prix. Ces décisions, saluées par les institutions financières internationales, ont toutefois provoqué un choc brutal pour la population : l’inflation a dépassé 30%, le coût de la vie a grimpé en flèche et, selon la Banque mondiale, environ 139 millions de Nigérians vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté.
Malgré ces effets douloureux, les mois précédant la menace de Donald Trump montraient des signes de stabilisation. Le taux de change, après une période de forte volatilité, s’était stabilisé autour de 1420 nairas par dollar. Les flux d’investissements commençaient à revenir, la production pétrolière augmentait à nouveau, et la Nigerian Exchange (NGX) enregistrait une progression notable, portée par un regain de confiance dans les perspectives du pays. Les indicateurs de croissance laissaient entrevoir un redressement lent mais tangible, nourrissant l’espoir que le Nigeria entrait enfin dans une phase de consolidation économique après deux années d’ajustements complexes.
C’est dans ce contexte fragile mais porteur d’espoir qu’est intervenue la menace du président américain. Le 3 novembre 2025, Donald Trump a accusé le gouvernement nigérian de laisser se perpétrer un « génocide » contre les chrétiens du nord et a promis d’intervenir militairement « les armes à la main » si Abuja ne mettait pas fin à ces violences. Même si cette déclaration semble davantage relever d’une rhétorique politique que d’une stratégie militaire réelle, son impact médiatique a suffi à déclencher une réaction instantanée des marchés.
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Selon Reuters, les obligations souveraines nigérianes à long terme ont chuté, notamment celles arrivant à échéance en 2051, qui ont perdu environ 0,5 centime sur le dollar avant de se redresser légèrement. Les rendements ont augmenté, ce qui signale une prime de risque plus élevée exigée par les investisseurs. Dans le même temps, le naira a reculé d’environ 1% et la Bourse de Lagos a perdu près de 250 milliards de nairas de capitalisation en une seule séance.
Cette réaction illustre le fonctionnement hypersensible des marchés émergents : les algorithmes de trading et les fonds spécialisés réagissent immédiatement aux signaux politiques et aux mots-clés géopolitiques, ce qui amplifie les fluctuations à court terme. En quelques heures, la perception du risque souverain du Nigeria a été reconfigurée.
À Abuja, le gouvernement a réagi rapidement. Le ministre du Territoire de la Capitale Fédérale (Federal Capital Territory, FCT), Nyesom Wike, a rejeté les accusations de Donald Trump, qualifiant la notion de « génocide chrétien » d’exagérée et dangereuse. Il a rappelé que les violences religieuses, bien que réelles dans certaines régions du nord, ne reflètent pas la politique de l’État nigérian. Le Conseil national de sécurité a tenu une réunion d’urgence pour évaluer la portée diplomatique et sécuritaire de la menace, tandis que plusieurs responsables politiques appelaient à la retenue et à une solution diplomatique.
Les réformes de Tinubu ont placé le pays dans une phase de transition difficile: les indicateurs macroéconomiques s’améliorent, mais le quotidien des ménages demeure marqué par la hausse des prix et le chômage.
À plus long terme, cette affaire souligne la dépendance des économies émergentes à l’égard de la perception internationale. Le Nigeria, première économie d’Afrique par la taille de sa population, aspire à attirer davantage d’investissements étrangers et à diversifier son économie au-delà du pétrole. Mais cette ambition reste tributaire de la stabilité politique intérieure et de la crédibilité diplomatique du pays.
Le risque de perturbation s’étend également aux grandes entreprises européennes présentes au Nigeria. L’exemple du français TotalEnergies est emblématique : actif au Nigeria depuis 1956, le groupe opère à la fois dans l’amont pétrolier et dans la distribution, avec plus de 1800 employés et environ 540 stations-service sur le territoire. Le marché nigérian constitue un pilier de sa stratégie en Afrique de l’Ouest. Dans un contexte de menace géopolitique, d’instabilité sécuritaire ou de repositionnement fiscal, les coûts de production, les interruptions d’activité ou les révisions de contrat peuvent avoir un impact négatif sur ses résultats.
Le cas de l’assureur européen AXA, via sa filiale locale AXA Mansard, illustre également la vulnérabilité des secteurs non pétroliers aux chocs réputationnels et macroéconomiques.
Même si la menace américaine ne se matérialise pas, le Nigeria devra redoubler d’efforts pour consolider les signes de reprise observés ces derniers mois et démontrer que sa trajectoire de croissance ne peut être déstabilisée par un tweet émanant de Washington. Pour Bola Tinubu, le défi est désormais double : maintenir le cap des réformes tout en préservant la souveraineté du pays face aux pressions extérieures.
Idriss Linge, Agence Ecofin