OPINION - Le dividende du menteur
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Raphaël-David Lasseri
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Par Raphaël-David Lasseri*
Nous avions été prévenus contre les images fabriquées. Nous n’avions pas vu venir l’inverse : le moment où les images authentiques perdraient, elles aussi, leur valeur de preuve. C’est ce basculement, et non la prolifération des contrefaçons synthétiques, qui constitue la vraie rupture stratégique de cette guerre. Et c’est lui qui devrait nous empêcher de dormir à l’approche des prochaines échéances électorales.
Les chercheurs anglo-saxons l’appellent le liar’s dividend, le dividende du menteur. Le principe est cruel dans sa simplicité : à force de saturer l’espace public de contenus synthétiques, mentir ne sert plus à être cru, nier suffit à ne plus l’être. Une vidéo de crime de guerre ? Une falsification générée par IA. Un témoignage filmé ? Une mise en scène. Une déclaration compromettante d’un candidat ? Une manipulation de ses adversaires.
Le menteur n’a plus à prouver son innocence, c’est à l’image de prouver son existence. Pendant le conflit iranien, les contenus générés par IA traitant la guerre ont cumulé plus d’un milliard de vues sur les seuls réseaux sociaux. Ari Abelson, qui dirige OpenOrigins, a trouvé la formule juste : « Le brouillard de la guerre se transforme rapidement en bouillie de guerre. »
Clausewitz avait pensé le brouillard comme une absence d’information. La bouillie, elle, est une saturation. Et là où le brouillard appelait le courage du commandant, la bouillie désarme le citoyen. Si elle s’impose maintenant, ce n’est pas parce que la technologie l’a rendue possible : elle l’était depuis longtemps. C’est parce que la crédibilité a cessé d’être rentable pour ceux qui en bénéficiaient, et que l’IA générative a effondré le coût marginal de la confusion jusqu’à le rendre dérisoire face au coût, lui croissant, de la vérification. La saturation n’est pas un dérèglement de notre écosystème informationnel, elle en est devenue le fonctionnement normal. Car la stratégie a changé d’objectif. La vieille propagande voulait vous convaincre, la nouvelle veut vous épuiser. La trentaine de millions de vues comptabilisées sur les fausses images de l’USS Abraham Lincoln coulé n’ont pas pour but que vous y croyiez, elles ont pour but que vous renonciez à savoir.