Mobile money : mettre en danger un pilier économique pour résoudre une urgence budgétaire ?

En renchérissant chaque transaction, la taxe risque de produire l’effet inverse à celui recherché.
CGAP

En renchérissant chaque transaction, la taxe risque de produire l’effet inverse à celui recherché.
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Le Sénégal envisage l’instauration d’un prélèvement sur les transactions financières numériques — notamment celles réalisées via le mobile money. L’objectif recherché par le gouvernement est le suivant : élargir l’assiette fiscale et mobiliser rapidement des ressources internes. Mais le choix de l’outil interroge. Car cette taxe ne vise pas un secteur de rente, ni une activité marginale. Elle touche le principal canal de circulation de l’argent dans la vie quotidienne de millions de Sénégalais. Et c’est là que le débat dépasse la seule question du rendement fiscal.
Le mobile money, une infrastructure désormais vitale
En moins d’une décennie, le mobile money est devenu un moteur économique à part entière. Aujourd’hui, plus de huit adultes sur dix disposent d’un portefeuille électronique, alors que moins de 30% de la population adulte détient un compte bancaire traditionnel. Chiffre record : les transactions traitées ont atteint environ 15 300 milliards de F CFA en 2025. Paiements d’électricité, d’eau, de télécommunications, achats alimentaires, frais de scolarité, soins, activité des petits commerçants : toute l’économie du quotidien repose désormais sur ces flux.
À cela s’ajoute un réseau physique massif. En 2022, le Sénégal comptait plus de 150 000 points de services de monnaie électronique, dont environ 65 000 actifs. Ce sont autant de petits revenus directs pour des agents, souvent jeunes, qui vivent du volume des transactions.
Selon une étude de la GSMA, à la fin de l’année 2023, le PIB du Sénégal était supérieur de 6 milliards de dollars à ce qu’il aurait été en l’absence des services financiers mobiles. Cela représente une contribution équivalente à près de 8,6 % du PIB, soit un niveau comparable à celui de secteurs structurants comme la construction et l’immobilier.
Autre donnée majeure : en 2023, le mobile money a augmenté en moyenne le PIB par habitant de 300 dollars (en parité de pouvoir d’achat 2017), un effet presque quinze fois supérieur à celui observé dix ans plus tôt. Autrement dit, le mobile money ne se contente plus d’accompagner l’économie sénégalaise. Il en est devenu l’un des moteurs directs de création de richesse.
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Or, le projet de taxation frappe précisément cet usage devenu systémique. En prélevant un pourcentage sur chaque transaction, la taxe s’appliquerait sans distinction entre un transfert de 20 000 francs et une opération de plusieurs centaines de milliers. Mais l’essence même du mobile money repose sur des petites transactions répétées : alimentation, transport, petits règlements, entraide familiale. Un taux de 0,5 % peut paraître faible isolément ; mais appliqué plusieurs fois par semaine, il devient un prélèvement contraignant sur le pouvoir d’achat.
Ce sont donc, mécaniquement, les ménages modestes, les micro-entrepreneurs, les commerçants informels et les femmes actives du secteur de subsistance qui supporteraient l’essentiel de la charge — ceux-là mêmes pour qui le mobile money a été un puissant outil d’inclusion financière.
Le Sénégal n’avance pas en terrain inconnu. Au contraire, les exemples d’une taxation du mobile money en Afrique sont légion. Au Ghana, l’« E-Levy » instaurée en 2022 sur les transactions électroniques a entraîné une chute des volumes et des recettes bien inférieures aux prévisions, jusqu’à son abrogation en 2025. En Ouganda, la taxe de 1% introduite en 2018 a provoqué un recul de plus de 50 % des volumes de transferts entre particuliers, forçant les autorités à revoir leur dispositif en urgence. En Tanzanie, la hausse des prélèvements en 2021-2022 a également freiné l’usage et favorisé un retour vers le cash. Au Cameroun, le prélèvement de 0,2% instauré en 2022 a entraîné une contraction des volumes et de fortes inquiétudes chez les commerçants.
Partout, le même mécanisme se répète : quand le coût unitaire des transactions augmente, les petits usages disparaissent en premier, la traçabilité recule, la formalisation ralentit… et les recettes fiscales s’érodent au lieu de se consolider.
C’est précisément là que les opérateurs, réunis au sein de l’Association sénégalaise des prestataires et émetteurs de monnaie électronique (ASEPAME), appellent à la prudence. Selon eux, une taxation des volumes provoquerait, comme observé ailleurs en Afrique, une chute de 30 à 50 % des transactions et un retour massif au cash — donc une contraction de l’assiette fiscale actuelle. Pour éviter cet effet de ciseau et préserver les acquis d’une décennie d’inclusion financière, ils proposent une alternative : non pas taxer les usages des citoyens, mais prélever 2,5 % sur leurs propres revenus, une base déjà formalisée et en forte croissance.
D’après leurs estimations, cette option générerait environ 530 milliards de F CFA entre 2026 et 2028, soit plus du double des 230 milliards attendus avec la taxe sur les transactions, tout en préservant la dynamique digitale, les dizaines de milliers d’emplois liés au réseau mobile money et la transparence des flux.
À rebours du signal envoyé par le projet de taxation du mobile money, le Sénégal s’est positionné, depuis plusieurs années, comme l’un des pays les plus avancés d’Afrique de l’Ouest en matière de transformation digitale. La stratégie est assumée : innovation financière, e-administration, développement de la fintech, paiements interopérables. D’après des chiffres de 2023, l’UEMOA dans son ensemble totalisait 209 millions de comptes de monnaie électronique ouverts, pour une population de plus de 140 millions, ce qui illustre la dynamique massive de l’e-money dans la région.
Dans les zones urbaines, un grand nombre de factures sont déjà réglées par un canal digital, et une part croissante du chiffre d’affaires des PME repose sur l’encaissement via mobile money. À l’échelle des investisseurs, le signal est tout aussi sensible. Selon les données de “Africa: The Big Deal”, les start-up africaines, dont une large part évoluent dans le secteur des nouvelles technologies, ont levé 2,65 milliards de dollars entre janvier et octobre 2025, soit une hausse de 56 % par rapport à la même période en 2024. Un rebond qui confirme le dynamisme des écosystèmes technologiques du continent. Introduire une taxation directe sur l’usage final créerait une incertitude réglementaire qui pourrait freiner des projets et détourner des investissements vers d’autres pays qui seraient jugés plus sûrs que le Sénégal. Avec, en filigrane, un impact direct sur la création d’emplois.
Un dernier enjeu, plus technique mais décisif, mérite l’attention : l’interopérabilité des services financiers. Avec la BCEAO, le Sénégal modernise son système pour permettre des flux fluides entre banques, opérateurs et fintechs. L’objectif est de rendre la circulation de l’argent plus simple, plus rapide, moins coûteuse et mieux tracée.
Or, en renchérissant chaque transaction, la taxe risque de produire l’effet inverse : ralentir l’adoption des nouveaux services, fragmenter les usages, freiner l’innovation et réintroduire du cash là où l’État cherche précisément à renforcer la traçabilité. Construire une autoroute numérique tout en installant un péage à chaque passage serait un paradoxe stratégique.
Taxer aujourd’hui le mobile money, ce n’est donc pas seulement toucher un service financier. C’est intervenir sur l’architecture même du système de paiements de demain, au moment même où cet outil devient enfin structurant, interconnecté et porteur de gains collectifs.