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Amadou Sy (FMI) : « L'IA peut transformer nos administrations si l'Afrique construit son propre écosystème »

Photo de Idriss Linge

Idriss Linge, Agence Ecofin

Publié le 22 avril 2026 à 10:04

Amadou Sy, Directeur adjoint au département Afrique du Fonds monétaire international (FMI) et Chef de la division des études régionales.

Amadou Sy, Directeur adjoint au département Afrique du Fonds monétaire international (FMI) et Chef de la division des études régionales.

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Le docteur Amadou Racine Sy est un économiste de renom, Directeur adjoint au département Afrique du Fonds monétaire international (FMI) et Chef de la division des études régionales depuis février 2025, ce spécialiste des marchés de capitaux et du développement en Afrique, est l'une des voix analytiques les plus influentes sur les économies subsahariennes.

Dans cet entretien accordé à l'occasion de la publication des Perspectives régionales d'avril 2026, Amadou Sy aborde les grands défis auxquels les pays africains font face : la succession de chocs exogènes et la nécessité d'y répondre par des réformes structurelles durables plutôt que par le repli.

LA TRIBUNE AFRIQUE - Les Perspectives régionales d’avril 2026 demandent à l’Afrique subsaharienne d’accélérer les réformes pour absorber un nouveau choc exogène. Pourquoi, au sein du FMI, revient-on systématiquement aux pays africains pour soutenir l’ajustement face à des crises qu’ils n’ont ni déclenchées ni alimentées ?

AMADOU SY : C’est une bonne question. Pour y répondre, il faut revenir en arrière. En 2025, la région a enregistré une croissance particulièrement forte grâce aux efforts d’ajustement, aux décisions et aux réformes menés par les pays africains. Il y a aussi eu un peu de chance, car le prix de certaines matières premières, comme l’or, avait augmenté.

Mais alors que nous étions sur une bonne lancée, la guerre en Iran a éclaté – ce qui constitue le cinquième choc exogène en moins de dix ans. Nous avons connu la pandémie de Covid, la guerre en Ukraine, le durcissement des taxes douanières américaines, la baisse de l’aide au développement, et maintenant cette guerre en Iran. Et pourtant, malgré tout cela, la région avait atteint, grâce aux réformes menées, le taux de croissance le plus élevé depuis plus de dix ans.

C’est donc vrai que les Africains subissent des chocs qu’ils n’ont ni déclenchés ni alimentés. Mais la réponse ne doit pas être de renoncer aux réformes – elle doit être structurelle. Il faut rendre nos économies moins sensibles à ces chocs, afin que les bénéfices des ajustements et des réformes domestiques portent leurs fruits et profitent aux populations. Par exemple, si l’on dispose de filets de sécurité suffisants pour absorber les chocs sans interrompre les services publics ni recourir à des financements coûteux, tout le monde en bénéficie.

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Ce n’est pas une question de mauvaise gestion – c’est plutôt une question d’avoir des économies moins vulnérables aux chocs extérieurs, afin que les gouvernements puissent se concentrer sur leurs priorités domestiques. Malheureusement, un tiers des pays de notre région cumulent des fragilités simultanées sur les plans budgétaire, extérieur, monétaire et financier – ce qui leur laisse très peu de marge de manœuvre pour répondre.

Le FMI appelle les pays africains à mobiliser des ressources budgétaires, alors que ces chocs ajoutent des coûts – notamment l’inflation liée à l’énergie et aux engrais. Dans le même temps, l’aide recule, l’endettement extérieur devient plus coûteux et le service de la dette augmente. Dans ce contexte, quelles sont concrètement les trois priorités absolues que vous recommandez aux pays africains ?

Avant de passer aux priorités, je voudrais clarifier un point : le développement des marchés financiers locaux est une priorité en soi. Cela évite d’emprunter à l’extérieur, avec des risques de taux et de change, facilite la transmission de la politique monétaire et évite des situations comme en 2023, où les marchés extérieurs étaient carrément fermés. Il faut néanmoins le faire en gérant les risques associés, notamment en évitant d’évincer les PME et en veillant à ce que la croissance du crédit au secteur public ne dépasse pas celle du secteur privé. Il faut aussi élargir la base des investisseurs – fonds de pension, compagnies d’assurance – et s’appuyer sur la technologie pour financer davantage le secteur productif.

Concernant les trois priorités budgétaires : premièrement, protéger les dépenses sociales à fort rendement. Dans un contexte où l’aide recule et où les finances publiques sont sous pression, la tentation est de couper dans l’investissement public et les services sociaux – car, politiquement, ce sont les postes les plus faciles à réduire. Mais il faut absolument protéger ces dépenses, car les coupes budgétaires dans la santé, l’éducation et la nutrition laissent des cicatrices durables sur le capital humain.

Deuxièmement, mobiliser davantage les recettes intérieures de manière plus intelligente : ce n’est pas toujours augmenter les impôts, c’est parfois mieux administrer – améliorer l’administration fiscale, utiliser la digitalisation et, pourquoi pas, l’intelligence artificielle. Troisièmement, améliorer radicalement l’efficience de la dépense. Dans nos pays africains, on observe encore d’importants déficits d’efficience par rapport aux autres régions, notamment en matière de santé et d’infrastructures. Il y a donc des gains substantiels possibles sans dépenser davantage : une meilleure sélection des projets, un déploiement plus efficace du personnel enseignant et du personnel de santé, un meilleur contrôle des engagements budgétaires pour éviter les arriérés. Ce n’est pas spectaculaire sur le plan politique, mais c’est là que se trouvent les ressources supplémentaires les plus accessibles.

Vous affirmez dans le rapport que l’IA peut aider les administrations à mobiliser des ressources et à gérer efficacement les dépenses. Mais l’IA fonctionne sur des serveurs dont les Africains ne  disposent pas, et son utilisation pour des données sensibles comporte des risques cyber. Comment évaluez-vous ces risques au sein du FMI ?

C’est une très bonne question. Nous avons d’ailleurs un rapport sur l’IA en Afrique qui sortira cette année et approfondira ces points. Mais voici l’essentiel : premièrement, on voit déjà des exemples où l’IA présente une opportunité réelle – des services de conseil agricole basés sur l’IA qui ont augmenté les rendements en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Mali, au Nigeria et au Rwanda, des outils d’aide au diagnostic médical au Kenya, des programmes de tutorat au Nigeria. Cela dit, il faut reconnaître que seuls 53 % de la population en Afrique a accès à l’électricité et 38 % à Internet.

Deuxièmement, les outils d’IA reposent souvent sur des modèles entraînés sur des données occidentales, avec des biais culturels et linguistiques susceptibles de fausser les décisions dans les contextes africains. Les coûts d’entraînement sur des données africaines sont plus élevés, et il existe un risque réel de dépendance technologique. La solution passe par des investissements dans des jeux de données locaux de haute qualité, en langues africaines, et par une adaptation des modèles aux réalités agricoles, sanitaires et administratives du continent.

Il faudra absolument construire un écosystème local d’innovation, plutôt que d’importer systématiquement des solutions clés en main. Et comme vous l’avez dit, il faut des cadres de gouvernance robustes, incluant la protection des données, la cybersécurité et un cadre éthique. L’Union africaine travaille d’ailleurs à l’élaboration d’une vision commune de l’IA.

Revenons sur les marchés financiers locaux. Ils ne peuvent fonctionner que si le secteur bancaire dispose de marges de manœuvre pour créer de la monnaie, où s’il existe une base solide d’épargnants . Or, en Afrique subsaharienne, 90% des revenus des ménages sont absorbés par la consommation et les services sociaux. Les entreprises qui détiennent l’épargne corporate sont souvent étrangères et rapatrient leurs dividendes. Des pays comme la Côte d’Ivoire, le Nigeria ou le Ghana ont émis des obligations locales souscrites par des étrangers, avec des résultats inégaux. Quelle est la position du FMI sur ces solutions ?

C’est un sujet très important et assez complexe. D’abord, en filigrane, il faudra revenir à la croissance : sans croissance, sans emploi, il est très difficile de disposer d’agents économiques dotés d’une épargne suffisante. Dans le secteur financier, une priorité claire consiste à développer les marchés financiers locaux. Ces marchés sont souvent dominés par le secteur bancaire formel, alors qu’une grande partie de la population demeure en dehors du système bancaire. Pourtant, on voit le système financier évoluer grâce à la technologie – notamment avec le mobile money – et même s’intégrer au secteur informel. On voit même des compagnies de télécoms créer leurs propres banques.

Sur le marché des titres publics, il faut élargir la base des investisseurs au-delà des banques, vers les fonds de pension et les compagnies d’assurance domestiques. Concernant les investisseurs étrangers, il faut peser les avantages et les inconvénients. L’avantage : si l’épargne domestique est limitée, les États peuvent accéder à l’épargne étrangère. L’inconvénient : le risque de « hot money », c’est-à-dire que cet argent peut disparaître très rapidement, avec des effets sur le taux de change et la capacité de l’État à assurer un financement stable. Certains pays procèdent progressivement en essayant de bien comprendre ces risques. En conclusion : la priorité est de développer l’épargne et le marché financier locaux, d’élargir la base des investisseurs, de créer des emplois, de favoriser la croissance et de gérer soigneusement les avantages et les risques de l’ouverture aux capitaux étrangers.

En Afrique, le secteur informel représente environ 60% de l’activité économique, une part non capturée par les États. Dans quelle mesure l’informalité est-elle une préoccupation pour vos prévisions économiques ?

Notre approche est assez particulière. Il y a très peu d’organismes qui disposent d’équipes pays avec autant d’économistes : même les plus petits pays les plus pauvres ont une équipe d’économistes dédiée au FMI. Ces équipes se rendent sur le terrain et parlent au secteur privé, et non seulement au gouvernement, ce qui leur permet d’avoir une appréciation fine de l’économie. Cette approche bottom-up est complétée par une approche top-down, où nous recourons à des modèles macroéconomiques pour l’Afrique, qui capturent des mécanismes de transmission relativement bien documentés.

Concernant l’informalité, c’est là qu’il faut faire attention : par définition, le secteur informel fournit moins de données. Mais on peut, par recoupement, en avoir une appréciation plus fine. Au département Afrique du FMI, il y a eu des efforts notables : utiliser la luminosité nocturne des villes, les photos satellitaires, ou encore le « nowcasting » à partir des données de téléphones mobiles pour avoir une idée de l’activité économique en temps réel. Il y a eu beaucoup d’efforts pour aller au-delà des statistiques traditionnelles, et à l’avenir, avec l’IA, on pourra peut-être avoir une appréciation encore plus fine de l’activité économique dans nos pays, y compris dans le secteur informel.

Il faut prioriser l’efficacité de la dépense, mais en Afrique il y a trop d’urgences simultanées : la sécurité, la santé, l’éducation, la dette, les infrastructures, le climat, la hausse des prix… Selon vous, quelles sont les deux ou trois priorités concrètes et les plus urgentes à mettre en œuvre par les pays africains dans les 12 prochains mois ?

Je vais vous donner deux priorités : une générale et une plus particulière. La première, c’est qu’il faut vraiment essayer d’isoler au maximum nos économies des chocs externes. Cela nécessite des décisions parfois difficiles à court terme sur le plan politique, mais qui permettront, à moyen et long terme, d’avoir des coussins de sécurité, des filets de sécurité, pour absorber les chocs de manière moins compliquée et protéger les ménages les plus pauvres.

Deuxièmement, au niveau de la prise de décision, chaque pays est différent, mais il faudra une communication et un engagement de toutes les parties prenantes. Des décisions difficiles à court terme peuvent porter leurs fruits à moyen terme, mais pour cela, il faut communiquer et coordonner. Et si cela peut se faire à l’échelle régionale, en favorisant l’intégration régionale, je pense que le succès que nous avons connu en 2025 peut encore être amélioré.

Idriss Linge, Agence Ecofin

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