Au premier trimestre, le chiffre d'affaires du distributeur recule sur les quatre principaux marchés de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest, (CEDEAO) mais le résultat tient. La clé de cette performance est un pivot assumé vers les produits non régulés et une discipline des coûts, alors que les prix du carburant échappent largement à l'opérateur.
Sur ses quatre plus gros marchés ouest-africains (Nigéria, Ghana, Côte d'Ivoire et Sénégal), la branche distribution de TotalEnergies a vu son chiffre d'affaires se contracter au premier trimestre 2026 sans que sa rentabilité en pâtisse. D'après les rapports d'activité trimestriels des quatre filiales, arrêtés au 31 mars 2026 et encore provisoires, trois d'entre elles affichent un résultat net en hausse et la quatrième renoue avec le profit. Cumulés sur le trimestre, les quatre marchés enregistrent un chiffre d'affaires de l'ordre de 599 millions d'euros et environ 11,2 millions d'euros de résultat net. L'histoire de ce trimestre ne semble donc pas celle d'un repli, mais d'un arbitrage : laisser filer le volume et le revenu pour protéger la marge.
Un chiffre d'affaires subi, une marge choisie
La baisse des revenus est réelle mais, pour l'essentiel, elle ne dépend pas de l'opérateur. Au Sénégal, le chiffre d'affaires recule de 10% à 99,9 milliards de FCFA (environ 152 millions d'euros), un retrait que la filiale impute sans détour à la révision à la baisse des prix à la pompe décidée par l'État en décembre 2025. Au Nigéria, le chiffre d'affaires recule de 11% à 197,2 milliards de nairas (près de 123 millions d'euros), sous l'effet de volumes plus faibles et de la pression sur les prix imposée par la concurrence du milliardaire Aliko Dangote et sa méga raffinerie. Au Ghana, la chute est la plus spectaculaire (près de 38%, à 1,18 milliard de cedis soit environ 88 millions d'euros), mais elle reflète d'abord la nette appréciation du cedi sur un an, qui écrase la valeur nominale d'un chiffre d'affaires largement adossé à des prix d'importation en dollars. Seule la Côte d'Ivoire échappe à la tendance, avec des revenus en hausse de 4,3% à 154,4 milliards de FCFA (environ 235 millions d'euros), portés par des volumes en progression sur la quasi-totalité des canaux.
Ce qui frappe, c'est que cette érosion du sommet du compte de résultat ne se propage pas au bas. Au Ghana, la marge brute progresse même légèrement, à 228 millions de cedis, malgré l'effondrement du chiffre d'affaires ; si le bénéfice net recule de 26% à 60,4 millions de cedis (environ 4,5 millions d'euros), c'est en raison de charges administratives et de provisions sur créances, et non d'une dégradation de l'activité de distribution. Au Nigéria, le coût des ventes baisse plus vite que les revenus, la marge brute gagne près de 10%, et la filiale repasse d'une perte un an plus tôt à un bénéfice de 1,17 milliard de nairas (environ 0,7 million d'euros), aidée par un allègement marqué de ses charges financières. Le Sénégal offre la démonstration la plus nette : malgré un chiffre d'affaires en baisse, son résultat d'exploitation bondit de 28 % et son résultat net progresse de 5 % à 1,59 milliard de FCFA (environ 2,4 millions d'euros), grâce, dit la société, à une progression des marges, notamment sur les lubrifiants. La Côte d'Ivoire complète le tableau avec un bénéfice net en hausse de 5,5% à 2,33 milliards de FCFA (environ 3,6 millions d'euros).
Le dénominateur commun est une stratégie de marge dans un environnement de prix subis. Là où la marge sur le carburant est comprimée par un prix administré au Sénégal et en Côte d'Ivoire, par le change ailleurs, les filiales se replient sur les segments non régulés à plus forte valeur : lubrifiants, gaz de pétrole liquéfié, aviation et de plus en plus les énergies renouvelables. À cela s'ajoute une discipline de bilan visible au Nigéria et au Ghana, où la baisse des charges financières traduit un effort de désendettement dans un environnement de taux d'intérêt encore élevés.
Ormuz : ce que le Golfe change pour l'aval ouest-africain
Ce comportement local est le reflet fidèle de ce qui se passe à l'échelle du groupe. Au premier trimestre, le résultat net opérationnel ajusté de l'activité Marketing & Services de TotalEnergies a atteint 262 millions de dollars, en hausse de 9% sur un an, une progression que le groupe attribue explicitement à des marges unitaires plus élevées. C'est le même ressort qui soutient Lagos, Accra, Abidjan et Dakar : dans un trimestre de choc des prix, un distributeur intégré capte de la marge à l'unité même quand les volumes et les revenus se tassent. Ce mécanisme de défense des marges prend une importance particulière dans le contexte de la crise d’Ormuz.
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Depuis le début du mois de mars, ce passage qui concentre environ un cinquième du transit pétrolier mondial est largement bloqué, à la suite des opérations militaires américano-israéliennes contre l'Iran. Le baril de Brent, parti d'environ 71 dollars fin février, a franchi la barre des 100 dollars et connu des variations inédites.
Le même contexte explique un chiffre qui pourrait dérouter : dans sa publication trimestrielle, TotalEnergies indique que ses ventes de produits raffinés en Afrique reculent de 14% sur un an, à 531 000 barils par jour. Ce repli n'est pas le signe d'une demande défaillante. Le groupe l'attribue à la cession de réseaux, notamment au Sahel, un effet de périmètre. Aucune des quatre filiales ici examinées n'est concernée : toutes restent dans le périmètre conservé et continuent d'opérer pleinement, ce que confirme la hausse de 3% des volumes africains par rapport au trimestre précédent. La faiblesse apparente du continent et la résilience de l'Afrique de l'Ouest décrivent deux réalités distinctes.
Reste la question du deuxième trimestre, qui s'ouvre dans un climat encore plus tendu. Si la crise d'Ormuz se prolonge, le scénario le plus probable pour les quatre marchés est la poursuite de cette dissociation entre revenus et marges : des chiffres d'affaires dictés par les prix et le change, mais une rentabilité défendue par le mix-produit et la maîtrise des coûts. Le véritable point de bascule ne sera pas la demande de carburant, structurellement solide en Afrique de l'Ouest, mais les décisions des États sur les prix à la pompe au Sénégal et en Côte d'Ivoire, et la capacité de chaque filiale à absorber les perturbations d’approvisionnement. La mieux armée sera celle dont l'offre est la plus diversifiée et le bilan le plus assaini; la plus exposée, celle dont la marge dépend le plus d'un carburant importé et payé en devises.