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Yezdan Akcacakir, AFC : « Bien structuré, le capital africain peut financer l’infrastructure africaine »

Photo de Idriss Linge

Propos recueillis par Idriss Linge, Agence Ecofin.

Publié le 02 juillet 2026 à 12:45

Yezdan Akcacakir dirige le secteur Énergie d’Africa Finance Corporation (AFC), institution financière panafricaine basée à Lagos.

Yezdan Akcacakir dirige le secteur Énergie d’Africa Finance Corporation (AFC), institution financière panafricaine basée à Lagos.

AFC

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Directrice et responsable du secteur Énergie d’Africa Finance Corporation (AFC), basée au Nigéria, Yezdan Akcacakir revient sur le green bond de Poro Power, l’arrivée des capitaux du Golfe et la mutation d’AFC en bâtisseuse de plateformes.

LA TRIBUNE AFRIQUE - Poro Power est présenté comme le premier green bond de financement de projet de la Côte d’Ivoire et de la zone UEMOA, avec une facilité de 65 millions d’euros pour une centrale solaire de 66 MW. Qu’est-ce que cette opération débloque réellement pour la région ? La vraie innovation, est-ce la structure bi-devises, le format project finance, ou l’effet de démonstration auprès d’investisseurs institutionnels de la zone franc qui n’avaient quasiment jamais vu ce type d’instrument ?

YAZDAN AKCACADIR - La vraie innovation tient à la convergence de tous ces éléments. C’est surtout la validation de notre thèse : bien structuré, le capital africain peut financer l’infrastructure africaine. Plutôt qu’un prêt de project finance classique, nous avons utilisé un cadre de green bond, ce qui a comprimé les délais d’exécution et mobilisé beaucoup plus vite les institutionnels locaux.

Premier green bond bi-devises de Côte d’Ivoire et de l’UEMOA : son montage constitue un modèle de mitigation des risques. AFC est intervenue en tant qu’« investisseur d’ancrage » et « co-arrangeur », finançant intégralement la tranche en euros de 43 millions. En créant cette enveloppe robuste et bancable, nous avons levé les craintes structurelles des acteurs locaux : banques et gérants d’actifs régionaux ont alors souscrit en totalité la tranche en francs CFA, soit l’équivalent de 22 millions d’euros.

Cela réécrit les règles du jeu pour les marchés de capitaux régionaux. Les fonds de pension et les banques ouest-africains disposent de liquidités abondantes, mais se réfugient dans la dette souveraine à faible rendement, faute d’expertise interne pour évaluer un risque de project finance complexe. En jouant l’ancrage, AFC a dérisqué le point d’entrée et prouvé qu’un projet électrique indépendant, porté et structuré par des Africains, peut être hautement bancable. Le bouclage financier a eu lieu en février 2026 ; la mise en service commerciale est attendue pour avril 2027. Ce sera la plus grande centrale solaire de Côte d’Ivoire et une architecture reproductible pour les prochaines opérations.

Vous avez bâti un récit autour d’un chiffre : 4 400 milliards de dollars de capitaux domestiques mobilisables via les fonds de pension, assurances, fonds souverains, banques, et réserves de change. Vous dites que « l’Afrique n’est pas pauvre en capitaux, ils sont piégés ». Qu’est-ce qui a changé en 2025-2026 pour rendre ce déblocage possible ?

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Commençons par l’échelle des réserves de capitaux africaines. En 2025, les actifs des fonds de pension et des assurances ont dépassé pour la première fois 1 000 milliards de dollars, contribuant à un total d’environ 4 400 milliards de dollars de capitaux mobilisables : banques, institutionnels, fonds souverains, banques publiques de développement et réserves de change. La question n’est plus de savoir si l’Afrique a du capital, mais comment le mobiliser plus utilement.

Ensuite, l’environnement de financement externe a changé. L’aide publique au développement a chuté de 23,1% en 2025 et c’est la plus forte baisse annuelle jamais enregistrée. De plus, l’accès aux marchés internationaux reste plus sélectif et plus coûteux qu’il ne l’était il y a dix ans. Mobiliser l’épargne domestique n’est plus seulement souhaitable : c’est devenu une nécessité macroéconomique.

L’évolution réglementaire est aussi encourageante. Les régulateurs des fonds de retraite au Nigeria, au Kenya, en Afrique du Sud, en Namibie, ou encore au Botswana, ont élargi le champ des placements en infrastructures et en actifs alternatifs, parfaitement adossés à des passifs à long terme. L’étape suivante, selon nous, consiste à autoriser davantage d’investissements transfrontaliers, afin que l’épargne africaine finance l’infrastructure africaine là où les meilleures opportunités se présentent.

Enfin, l’écosystème émerge. InfraCredit, au Nigeria, a montré comment le rehaussement du crédit en monnaie locale transforme l’infrastructure en classe d’actifs « investment grade » pour les fonds de pension et les assureurs ; des initiatives comme Dhamana Guarantee Company, au Kenya, étendent ce modèle. L’Afrique ne devient pas soudainement riche en capitaux : sa base s’élargit depuis des années. Ce qui change, c’est l’alignement entre la réglementation, les marchés et les institutions spécialisées.

L’opération ARISE a fait entrer le saoudien Vision Invest au capital, signalant l’arrivée de capitaux du Golfe qui pénètrent directement, à grande échelle, dans les plateformes d’infrastructure africaines. Comment lisez-vous cette arrivée ? Le Golfe devient-il une source structurelle de capital patient, et qu’est-ce que cela implique pour la géopolitique du financement des infrastructures africaines ?

J’y vois un rééquilibrage plus large. Longtemps, l’histoire des infrastructures africaines s’est jouée autour de trois pôles : la finance de développement occidentale, les prêts de politique publique chinois et les bilans publics nationaux. Les trois restent importants, mais tous sont plus contraints qu’il y a dix ans. L’entrée de capitaux du Golfe dans des plateformes comme ARISE apporte un investisseur différent : commercial, de long terme, orienté vers les infrastructures et à l’aise avec une exposition directe à la croissance africaine.

Le Golfe n’est pas nouveau en Afrique, mais la forme d’engagement change : on passe du commerce et des dépôts à une participation au capital dans des plateformes d’infrastructure, des zones industrielles, des ports, de la logistique et des systèmes énergétiques. Ce capital de plateforme n’est pas un financement de projet ponctuel : il peut se déployer, se recycler et bâtir des écosystèmes opérationnels dans plusieurs pays.

Le Golfe peut devenir une source structurelle de capital patient, mais là où les intérêts s’alignent : sécurité alimentaire, sécurité énergétique, logistique, industrialisation.

Sur le plan géopolitique, le financement africain devient plus multipolaire, ce qui est positif. Cela donne aux États davantage d’options et de marge de négociation. Mais il faut de la discipline : l’objectif n’est pas de remplacer une dépendance par une autre, mais d’utiliser cette concurrence pour bâtir des plateformes détenues par des Africains. ARISE compte non pas parce que le Golfe est entré, mais parce qu’il est entré dans une plateforme africaine.

Il y a quelques jours, le conseil d’AFC a approuvé un engagement de 100 millions de dollars auprès de gérants de fonds tech dédiés à l’Afrique, avec des ancrages dans Lightrock Africa II et Future Africa Fund III. C’est un écart notable par rapport à votre mandat historique en matière d’infrastructures « dures ». Quelle est la logique d’une DFI d’infrastructure qui investit dans le capital-risque technologique ? Redéfinissez-vous ce qu’est « l’infrastructure » ?

Ce n’est pas un écart, mais un prolongement naturel de notre mandat. L’un de nos pôles d’investissement est « Industries lourdes, Télécommunications et Technologie » : notre portefeuille a toujours été diversifié. Cet engagement de 100 millions de dollars ancré dans Lightrock Africa II et Future Africa Fund III, exécute un mandat établi, lu à travers le prisme du XXIᵉ siècle.

Nous ne redéfinissons pas l’infrastructure, mais reconnaissons son évolution. Rails numériques, réseaux technologiques décentralisés, infrastructures de fintech, plateformes locales : tout cela est aussi fondamental qu’un port en eau profonde ou une voie ferrée. On ne peut pas libérer pleinement la valeur de l’infrastructure « dure » sans les couches numériques qui permettent le commerce, l’inclusion financière et la productivité industrielle. En ancrant ces fonds, nous mobilisons notre bilan pour dérisquer et catalyser l’innovation early-stage, afin que les corridors physiques et les réseaux numériques se renforcent mutuellement.

À l’horizon 2029, quel indicateur concret voudriez-vous voir utilisé pour juger le succès d’AFC ? Non pas la croissance du bilan ou le nombre d’opérations, mais un résultat mesurable sur le continent en termes de gigawatts financés et mis en service, de kilomètres de rail bouclés, de part de l’épargne-retraite africaine investie dans l’infrastructure ?

En 2029, AFC continuera d’être jugée sur des résultats tangibles : emplois créés, gigawatts financés et mis en service, corridors de transport bouclés, capacités industrielles créées, volume de capitaux institutionnels africains mobilisés. Cela restera au cœur de notre mandat.

Mais s’il fallait un indicateur plus large, ce serait de savoir si nous avons changé la manière dont l’Afrique planifie son avenir. Le continent connaît une transformation démographique sans précédent : 2,5 milliards d’habitants en 2050, plus de 700 millions de citadins supplémentaires, et la plus forte hausse de la population en âge de travailler au monde. Y répondre suppose de dépasser le projet par projet pour penser des systèmes d’infrastructure à l’échelle continentale.

Si, dans les prochaines années, gouvernements et investisseurs raisonnent de plus en plus en termes de systèmes énergétiques régionaux intégrés, de corridors transfrontaliers et de marchés de capitaux africains plus profonds, plutôt qu’en termes de projets nationaux isolés, je le considérerai comme l’une de nos contributions les plus importantes. Changer la manière dont l’Afrique pense l’infrastructure pourrait compter autant que la financer.

Propos recueillis par Idriss Linge, Agence Ecofin.

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