Sur le « pétrole de demain », les pays du Golfe mettent à l’épreuve les ambitions africaines
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Mine de graphite Molo, à Madagascar, en production commerciale depuis 2023.
DR
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Mine de graphite Molo, à Madagascar, en production commerciale depuis 2023.
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C’est une information passée inaperçue dans le flot des annonces du début d’année. Deux entreprises canadiennes actives dans le graphite en Afrique ont signé, à quelques jours d’intervalle, des protocoles d’accord qui racontent pourtant beaucoup plus qu’il n’y paraît. L’une évoque des partenaires originaires des Émirats arabes unis, l’autre d’Arabie saoudite.
Le 12 janvier, NextSource Materials a indiqué avoir signé plusieurs protocoles d’accord avec des investisseurs pour implanter une usine de matériaux pour batteries à Abu Dhabi. Le graphite qui y serait transformé proviendrait de la mine de Molo à Madagascar, exploitée par la société depuis 2023. L’usine, actuellement en phase d’ingénierie, pourrait entrer en construction d’ici la fin du premier trimestre, sous réserve d’une décision finale d’investissement. La direction évoque un fort intérêt d’investisseurs stratégiques, en quête de chaînes d’approvisionnement plus diversifiées et moins dépendantes de la Chine.
Deux jours plus tard, le 14 janvier, c’est Northern Graphite qui annonçait la signature d’une lettre d’intention avec le conglomérat saoudien Obeikan pour une usine similaire à Yanbu, sur les rives de la mer Rouge. Le site visé serait doté d’une capacité initiale de 25 000 tonnes par an et pourrait être étendu par la suite en fonction de la demande. Là aussi, le graphite proviendrait d’Afrique, en l’occurrence de la mine d’Okanjande en Namibie, aujourd’hui à l’arrêt mais susceptible d’être relancée dans le cadre du partenariat envisagé.
« En nous associant à Obeikan en Arabie saoudite, nous collaborons avec un acteur industriel expérimenté et solidement financé. Ce partenariat nous permet de gagner en envergure, de renforcer nos capacités de financement et d’accéder à l'un des hubs industriels les plus stratégiques au monde », a commenté Hugues Jacquemin, PDG de Northern Graphite. Pour Abdallah Obeikan, directeur général d’Al Obeikan Group, le partenariat « s'inscrit parfaitement dans l'ambition du Royaume de devenir leader dans les chaînes d'approvisionnement en matériaux avancés et en énergies propres ».
Ces deux projets arrivent alors même que de nombreux pays africains cherchent à redéfinir leur rapport aux ressources minières. Depuis quelques années, plusieurs gouvernements affirment leur volonté de dépasser le modèle hérité de l’exportation brute. Ils plaident pour une transformation locale des ressources, une montée en gamme industrielle, un meilleur partage des retombées économiques et une insertion plus équilibrée dans les chaînes mondiales de valeur.
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Au Zimbabwe, des raffineries de lithium sont ainsi en développement afin de capter davantage de valeur sur place. En Zambie et en République démocratique du Congo (RDC), les autorités encouragent la relance ou l’installation de fonderies de cuivre. À Madagascar, en Namibie ou en Tanzanie, les pouvoirs publics cherchent à imposer aux investisseurs étrangers des exigences de transformation locale, de transfert de compétences et de participation nationale accrue.
Ces politiques se heurtent néanmoins à une série d’obstacles structurels. La disponibilité et la qualité des infrastructures, l’ampleur des financements à mobiliser, la structuration encore limitée des écosystèmes de sous-traitance, ou les hésitations de certaines entreprises minières figurent parmi les facteurs qui freinent, pour l’heure, les ambitions africaines.
C’est ce qui confère un relief particulier aux projets annoncés à Abu Dhabi et Yanbu. Ils mobilisent des ressources africaines, s’appuient sur des capitaux non occidentaux, mais concentrent la transformation industrielle hors du continent. Le graphite malgache ou namibien, dans le cadre des projets actuellement annoncés, ne serait pas traité localement, mais dans des installations neuves construites au Moyen-Orient.
Les minéraux critiques deviennent des actifs géoéconomiques à part entière. Et celui qui contrôle leur transformation dispose d’un pouvoir de marché déterminant. Face à une potentielle montée en puissance des pays du Golfe sur ces segments, les pays africains seraient confrontés à un double défi. D’un côté, éviter que ces implantations industrielles excentrées ne rendent leurs propres politiques de transformation obsolètes, voire inopérantes. Si ces projets venaient à se multiplier, ils pourraient encourager les opérateurs miniers à privilégier l’externalisation, au détriment d’investissements locaux encore fragiles.
De l’autre, ces projets peuvent aussi jouer un rôle de levier. En sécurisant des débouchés pour les mines africaines, en attirant des financements et en structurant des chaînes d’approvisionnement modernes, ils peuvent contribuer indirectement au développement de l’amont local. Encore faut-il que les États africains conservent une capacité de négociation réelle, imposent des contreparties solides et travaillent à bâtir leurs propres infrastructures de transformation.
L’histoire des matières premières a souvent été celle de rendez-vous manqués. L’Afrique peut-elle, cette fois, écrire un autre scénario pour le graphite, le lithium, le cuivre et les autres métaux du futur ? La réponse ne viendra ni d’Abu Dhabi ni de Riyad. Elle se jouera à Harare, à Lusaka, à Antananarivo ou à Windhoek.
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin
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